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Pierre Loti : portrait.
Par Corinne Amar

édition du 27 octobre 2005

 

Ile Moorea "Comment peindre ce site enchanteur, la baie d’Afareahitu ! De grands mornes noirs aux aspects fantastiques ; des forêts épaisses, de mystérieux rideaux de cocotiers se penchant sur l’eau tranquille ; et, sous les grands arbres, quelques cases éparses." (Le Mariage de Loti.) Ile Moorea, Polynésie. Vincennes, © SHD-Marine. Mémoires de la mer, p. 164

Il n’est qu’à lire dans l’ouvrage collectif Mémoires de la mer, aux Editions L’Iconoclaste, le texte d’Alain Quella-Villéger, "Le Roman de la terre lointaine, Pierre Loti en Polynésie", pour retrouver l’envie d’évoquer, en un portrait, l’aventurier amoureux qu’était Pierre Loti.

La vie de Pierre Loti fut telle qu’il n’avait pas à l’inventer. Officier de marine et grand voyageur, romancier, turcophile et académicien, il était destiné à devenir, non seulement l’un des écrivains de son temps, les plus célébrés et moqués tout autant, imprégnant une oeuvre romanesque, essentiellement autobiographique, de ses souvenirs d’escale ou de séjours outre-mer, mais aussi un homme dont les voyages autour du monde furent marqués par les relations les plus sensuelles et les plus ambiguës. Il naît sous le nom de Julien Viaud, en 1850, à Rochefort, à trente kilomètres au sud de la Rochelle, dans cette fameuse maison qu’il transformera par la suite. Le surnom de Loti - déformation de roti, nom d’une fleur tropicale-lui viendra à la cour de la reine Pomaré, à Tahiti. Enfant gâté, protégé,(né de parents déjà vieux, entouré d’une soeur et d’un frère adorés, de dix-neuf et douze ans de plus que lui, de vieilles tantes), sans compagnons de son âge, il joue seul, très tôt imprégné d’une sensibilité excessive, habité de courants de mélancolie liée à l’angoisse de la séparation, captif conscient de la nature transitoire de la vie. Il construit des décors compliqués de théâtre miniature, qu’il adore, les dessine, les peint, prépare des petites pièces comme La Belle au bois dormant ou Peau d’Âne. _ "(...) Tous les rêves d’habitations enchantées, de luxes étranges que j’ai plus ou moins réalisés plus tard, dans divers points du monde, ont pris forme, pour la première fois, sur ce théâtre de Peau d’Âne ; au sortir de son mysticisme des commencements, je pourrais presque dire que toute la chimère de ma vie a été d’abord essayée, mise en action sur cette très petite scène-là", écrivait-il en évoquant son enfance dans Le Roman d’un enfant , écrit en 1890 (folio, éd. de Bruno Vercier). Provincial aux austères racines huguenotes, il prendra sa revanche de petit homme assez quelconque ("Je n’étais pas mon genre" devait-il dire), s’évadant de cette enveloppe, au moyen de nombreux déguisements, de fards et de hauts talons, fuyant vers les horizons lointains d’une existence de marin, s’attachant aux formes les plus primitives, épris surtout de l’Orient et de ses mondes secrets, à la sensualité dévorante - une Vénus illettrée, un Adonis dont l’ardeur répondait à la sienne n’allaient pas cesser d’exciter l’homme et d’inspirer l’écrivain - célébrant dans ses romans, toutes les formes de l’exotisme, aussi bien géographique et vestimentaire, que sexuel. "Loti aimait les hommes et les femmes passionnément, m’a dit quelqu’un qui se souvenait fort bien de lui, et s’il y avait eu un troisième sexe, il l’aurait aimé aussi.", concédait son fils, Samuel Viaud, qui révisera certains fragments du Journal que son père tint toute sa vie, pour une publication posthume (Fragments de Journal intime, rassemblés par Samuel Viaud, éd. Calmann-Lévy, 1923). Et qui, aujourd’hui veut relire Loti, veut retrouver, au-delà de certaines complaisances sentimentales ou de certaines divagations qui agacent, toute une poésie de l’Orient, une incontestable fascination sur le lecteur, toute la profondeur d’une personnalité complexe et si symptomatique des contradictions et des angoisses de son époque, peut se plonger avec délices dans la récente et remarquable publication de "Cette éternelle nostalgie, Journal intime 1878-1911", édition établie par Bruno Vercier, La Table ronde, 1997. Car Pierre Loti commença tôt, adolescent, à tenir son journal, comme une défense contre l’anéantissement final qui l’obsédait. C’était chez cet égoïste, la farouche détermination de garder quelque chose de ses joies et de ses peines, à mesure qu’elles lui glissaient entre les doigts. Il y puisa toute la matière de ses premiers romans autobiographiques, avant les stratégies connues d’écriture et de publication.
"Autrefois, je me contentais de prendre des notes pour moi tout seul, n’ayant aucune idée qu’elles seraient publiées jamais. C’était une manière de fixer le plus possible ma vie qui passait, de lutter contre le temps rapide, contre la fragilité des choses et de moi-même. Ces notes autrefois étaient très détaillées, très longues, renfermant des descriptions très complètes. De ces notes-là sont sortis mes premiers livres, Aziyadé, dont la dernière page seulement est inventée), Le Mariage de Loti, Fleurs d’ennui et la majeure partie de Mon frère Yves (...) (Le Figaro, 10 déc. 1887, cité par Bruno Vercier, en introduction à Madame Chrysanthème, éd. GF Flammarion 1990, p.22).
Tous les voyages de Loti sont réels, et son oeuvre, voyage ou fiction - sorte "d’esthétique du fragment", mêlant collages de lettres réelles, envoyées et reçues, pages du journal, documents divers ? - partit toujours de son journal intime qui la précédait et qu’il arrêtera cinq ans avant sa mort, en 1923, à Hendaye.
Il évoque la Turquie dans Aziyadé, en 1879 (suite d’épisodes dans la vie d’un jeune officier de marine stationné dans les eaux turques, c’est beaucoup plus qu’une histoire romantique - idylle avec une jeune Circassienne, enlevée à son harem - ; c’est l’apogée des rêves de Loti et la source d’une sympathie turcophile qui dura toute sa vie, c’est aussi une incomparable évocation de Constantinople, la ville du sultan, et la ville et le peuple auxquels il devait se sentir attaché pour le reste de ses jours), peint la beauté luxuriante de l’Océanie dans Rarahu (1880 ; devenu Le Mariage de Loti en 1882) ou l’Afrique sensuelle et tragique dans Le Roman d’un Spahi (1881), situé au Sénégal. La Bretagne et la vie des marins, elles, sont présentes dans Mon frère Yves (1883) et Pêcheur d’Islande (1886).
L’Extrême-Orient avec le Japon, sert de cadre à Madame Chrysanthème (1887), dont le succès fut immense et inspira à André Messager un opéra (sur un livret de Georges Hartmann et André Alexandre), en 1893. Les données initiales du Madame Butterfly de Puccini (1904), sont très proches : le lieutenant de marine américain Pinkerton épouse Cio-Cio san (madame Butterfly) à la mode japonaise. La scène se passe aussi à Nagasaki. Butterfly est très éprise de Pinkerton. Trois ans plus tard, Pinkerton revient avec son épouse américaine. Quand elle apprend la vérité, Butterfly se suicide, en confiant leur fils à Pinkerton.
Et de fil en aiguille, et parce que je l’ai relu pour l’occasion, je ne peux résister à l’envie de vous donner à entendre un petit bout de Madame Chrysanthème. Ainsi, cette présentation, diablement impressionniste, d’une fiancée proposée à notre insatiable amateur de souvenirs exotiques ; lui qui se sentait "l’âme à moitié arabe", ne parvient pas à pénétrer la psychologie japonaise.
"Ah ! mon dieu, mais je la connaissais déjà ! Bien avant de venir au Japon, je l’avais vue, sur tous les éventails, au fond de toutes les tasses à thé, avec son air bébête, son minois bouffi, ses petits yeux percés à la vrille au-dessus de ces deux solitudes, blanches et roses jusqu’à la plus extrême invraisemblance, qui sont ses joues. Elle est jeune, c’est tout ce que je lui accorde ; elle l’est tellement même que je me ferais presque un scrupule de la prendre. L’envie de rire me quitte tout à fait et je me sens au coeur un froid plus profond. Partager une heure de ma vie avec cette petite créature, jamais ! Elle s’avance, souriante, d’un air contenu de triomphe, et M. Kangourou paraît derrière elle, dans son complet de draps gris. Nouveaux saluts. La voilà à quatre pattes, elle aussi, devant ma propriétaire, devant mes voisines ? Cependant mon air déçu n’a pas échappé aux visiteuses. M. Kangourou m’interroge anxieux : " Comment te plaît-elle ? "Et je réponds à voix basse mais résolument : "Non !... celle-là, je ne veux pas ?Jamais !" (éd. GF. 1990, p.72).
Plonger (comme dirait Roland Barthes) dans "la substance intemporelle du démodé"... Pour cet écrivain très personnel, peintre aussi, à ses heures, et photographe et dessinateur de talent qu’était Loti, c’était une possibilité de se fondre dans les tableaux de la vie turque ou africaine, ou encore japonaise et de devenir l’être pictural tant désiré. "Être soi-même une partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière".

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