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Entretien avec Gilles Cantagrel. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 15 novembre 2005

 

portrait de gilles cantagrel Musicologue, conférencier, enseignant, producteur d’émissions de radio et de télévision, Gilles Cantagrel a été directeur de France Musique, conseiller artistique à Radio France et vice-président de la commission musicale de l’Union Européenne de Radiodiffusion et télévision. Membre du Haut Comité des célébrations nationales, il est aussi président de l’Association des Grandes Orgues de Chartres et administrateur de diverses institutions, dont le Centre de Musique Baroque de Versailles, et membre du conseil de surveillance de la Fondation Bach de Leipzig. Il a publié de nombreux articles de revues, dictionnaires et encyclopédies en France et à l’étranger, ainsi que plusieurs ouvrages. Spécialiste de Bach et de son époque, il a notamment publié Bach en son temps (1997), Le moulin et la rivière, air et variations sur J. S. Bach (1998), Passion Bach, l’album d’une vie (2000), Georg Philipp Telemann ou le célèbre inconnu (2003), La Rencontre de Lübeck, Bach et Buxtehude (2003), ainsi qu’un livre sur Les plus beaux manuscrits de la musique classique (2003). Gilles Cantagrel vient de publier en octobre, Les plus beaux manuscrits de Mozart (La Martinière, 2005) et aux éditions Textuel, Mozart, Don Giovanni, Le manuscrit, avec Catherine Massip, directrice du département de la Musique à la Bibliothèque nationale de France et Emmanuel Reibel, maître de conférences à l’université de Nanterre et professeur d’histoire de la musique au conservatoire du centre de Paris.

Cette édition est la toute première publication du manuscrit autographe de l’opéra Don Giovanni de Mozart. Comment s’est engagé ce travail éditorial ?

Gilles Cantagrel : Ce n’est pas à proprement parler la toute première, puisqu’un fac-similé avait été publié et diffusé auprès des spécialistes il y a quelques décennies. Ce document est depuis longtemps introuvable. Mais précisément, outre l’intérêt musicologique, la beauté de cet autographe, conservé à la Bibliothèque Nationale de France, et l’émotion que l’on peut ressentir à le contempler et l’observer, même si l’on est un simple mélomane, sont telles qu’en cette année jubilaire 2006, il fallait que le grand public des amoureux de Mozart et de ses opéras puisse feuilleter ce document bouleversant. L’idée a donc été d’en présenter les plus belles pages, reproduites à l’identique et dans le format d’origine, assorties de commentaires clairs destinés à en faciliter la lecture et à les replacer dans le contexte de l’opéra. Nous n’avons pas été trop de trois, avec les remarquables connaisseurs que sont Catherine Massip et Emmanuel Reibel, pour travailler sur cette oeuvre et ce manuscrit si riches. J’ajoute qu’à la Bibliothèque Nationale, Catherine Massip a parmi ses attributions celle de veiller à la conservation des manuscrits, et en particulier de cette précieuse relique qu’elle connaît mieux que quiconque. Mais notre mot d’ordre a été d’éviter toute approche technique, pour permettre au mélomane de bonne volonté de savourer les félicités de ce chef-d’œuvre et d’aller plus loin dans son approche personnelle.

Le librettiste Da Ponte propose à Mozart, ravi, le mythe de Don Juan. Pouvez-vous nous parler du contexte dans lequel s’est accomplie l’élaboration de cette oeuvre ?

G.C : Mozart a passionnément aimé l’opéra en général, et depuis sa plus tendre enfance. Ce subtil et profond connaisseur de l’âme humaine en a traduit dans sa musique les replis les plus obscurs, avec une pénétration insoupçonnée, et inégalée. C’est pourquoi il était très exigeant dans le choix des livrets. Il lui est arrivé d’en lire des centaines sans en retenir aucun. Il lui fallait exalter les grandeurs et les faiblesses de l’être humain, ses aspirations à un idéal, ses raisons de vivre ou de désespérer, ses luttes contre son destin. Et incarner le tout dans une action forte, scéniquement frappante. Simple et fulgurante, chargée de sens. Le mythe de Don Juan présentait les plus forts atouts pour séduire Mozart - l’amour et la mort, l’incessant désir de dépassement de l’homme, l’idéal inaccessible, l’aveuglement des passions, que sais-je... Da Ponte était un librettiste de très grand talent, mais je pense qu’il a travaillé sous le contrôle de Mozart, peut-être même collaboré avec lui à l’élaboration de ce livret extraordinaire.

Il existe de nombreux et très beaux "Don Juan" (deux précèdent l’adaptation de Mozart et Da Ponte, El Burlador de Sevilla de Tirso de Molina, 1630 et Dom Juan de Molière, 1665) mais Don Giovanni est unique...

G.C : Les raisons en sont multiples. Je pense que la toute première d’entre elles est qu’il s’agit d’un opéra. La musique, quand c’est celle de Mozart, des lignes du chant à la magie de l’orchestre, peut aller beaucoup plus loin que les pauvres mots de notre langage articulé, elle seule peut exprimer l’indicible. Elle fait tressaillir les ressorts de la vie inconsciente des personnages et décuple la puissance dramatique de la pièce de théâtre.

Dans ce manuscrit, on découvre l’urgence de la création, des ratures, des corrections, parfois des passages abandonnés au profit d’un autre, de nombreuses abréviations ...

G.C : La rapidité, l’urgence, même, de la création, visibles par l’alacrité du trait, la célérité frénétique de la rédaction, sont en effet la caractéristique la plus immédiate de ce manuscrit. On y voit Mozart sous l’emprise d’une force irrésistible. Non pas qu’il n’ait longuement mûri intérieurement son oeuvre : il a lui-même déclaré qu’elle lui avait coûté plus d’efforts que toute autre. Mais au moment de la noter sur le papier, le jet de la pensée est impétueux. Au moment même où celle-ci s’incarne dans cette mystérieuse alchimie des sons des instruments et des voix, il ne faut pas la laisser s’échapper. Mozart écrit très vite, cela se voit d’un bout à l’autre de la partition, avec des abréviations chaque fois que c’est possible, pour n’aller qu’à l’essentiel. De même que l’on voit les repentirs, si émouvants, pour cerner avec le plus de précision et de justesse possible le mouvement des êtres.

Cette frénétique ardeur de Don Giovanni, qui ne sait et ne peut que bondir d’instant en instant, semble être une sorte de souffle de vie, un moyen inéluctable d’échapper à la mort. Parlez-nous de la thématique du Temps chez Don Giovanni et des répercussions dans l’oeuvre musicale.

G.C : Il faut toujours avoir à l’esprit que la composition musicale est d’abord et avant tout une façon de créer du temps. Le temps de la musique, comme celui de la vie intérieure, n’est pas celui de nos montres. Combien de temps ont duré cette sonate, ce quatuor, ce concerto ? On ne saurait le dire, et le chronomètre ne nous apprendra rien, car c’est d’un temps autre qu’il s’agit. A peine commencé dans la nuit du double crime, le viol de la fille et le meurtre du père, éros et thanatos mêlés comme dans la tragédie grecque, qu’irrésistiblement projeté vers son accomplissement, l’opéra semble arriver à sa fin sans qu’on y ait pris gare. Je ressens Mozart comme hanté par ce problème du Temps. En trente-cinq ans de vie terrestre, il a vécu davantage et bien plus intensément que le commun des mortels en quatre-vingts ans... L’ "unité de temps" prônée par les Classiques acquiert avec lui une dimension métaphysique. Regardez le drame effarant qui se joue dans Les Noces de Figaro : tout s’y noue et s’y dénoue du petit matin au crépuscule de cette Folle journée. Mozart lui-même vit plus vite que tout le monde, les témoignages historiques abondent là-dessus, éloquents. Il lui faut "créer tant qu’il fait jour", et par la musique, art du temps, braver la destinée qui va nous rejeter inéluctablement dans le non-temps de la mort. Cette composante tragique sous-tend toute la création de Mozart, même lorsque le sourire et la joie de vivre, frénétique elle aussi, semblent l’emporter. Il y a dans sa musique une respiration haletante et une constante inquiétude qui sont celles de sa propre vie.

Il semblerait que Da Ponte, qui a survécu à Mozart près de cinquante ans et arrive aux Etats-Unis en 1805, se soit montré actif pour promouvoir Don Giovanni en Amérique...

G.C : La vie de Da Ponte a les allures d’un roman picaresque. Il meurt à 89 ans, au terme d’une existence qui l’a mené de Venise à Vienne, puis aux Etats-Unis où il a vécu plus de trente ans et connu maints déboires. Successeur ès aventures de son ami Casanova, Da Ponte s’est pris aussi pour le nouveau Métastase. C’est à ses yeux son véritable titre de gloire. Et s’il fournit des livrets à Martin y Soler, à Salieri ou à Mozart, sans d’ailleurs un instant mesurer leurs talents respectifs ni moins encore le génie du dernier, il considère qu’il est, lui, l’auteur d’ouvrages dont des musiciens ont composé la musique de scène. Aux Etats-Unis, malgré son appréciation erronée du Nouveau Monde et des Américains dont témoignent ses Mémoires, il s’emploie en effet activement à faire représenter des opéras - pour l’essentiel, on s’en doute, ceux dont il a écrit le livret. Menteur impénitent et sans doute exagérément satisfait de son talent d’écrivain, l’ancien "poète impérial" de la cour de Vienne fait jouer le Don Giovanni de Da Ponte, dont Mozart a jadis écrit la musique. Il n’en parle jamais autrement qu’en disant "mon" Don Giovanni. Mais le succès américain de Don Giovanni, bien réel dès le début du XIXe siècle, doit plus à la vogue pour Rossini qui l’a entraîné dans son sillage, et par la tournée américaine du fameux Manuel Garcia - un illustrissime ténor-vedette latin à New York, déjà ! - et de sa fille la Malibran, qu’aux tentatives de Da Ponte !

Quels sont vos projets actuels (publications, festivals, émissions) ?

G.C : Ces trois dernières années ont été en partie consacrées à la préparation du premier festival européen consacré à Bach, le premier Europa Bach Festival, créé à l’initiative de la Société Bach de Leipzig, la célèbre Neue Bachgesellschaft dont la fondation remonte à 1850. Ce festival se tiendra périodiquement dans de grandes villes culturelles de l’Europe : après Paris, les candidats sont Wroclaw, Riga, Utrecht, Zurich, Londres... La première édition a donc lieu à Paris et en Ile de France en cet automne 2005, avec plus de 180 manifestations, dont 150 concerts, très variés, qui connaissent un succès extraordinaire. Outre cette grande aventure et mes activités régulières - émissions de radio, conférences, colloques, jurys, articles, cours de maîtres, présentations de concerts, sans parler de la vie associative, toujours dans le domaine musical -, je prépare un gros livre sur le génial compositeur Dietrich Buxtehude, le maître de Bach, encore si peu connu et dont on commémorera en 2007 le tricentenaire de la mort. Après quoi, j’espère mener à terme une vaste étude, déjà commencée, sur les cantates de Bach. Un nouveau défi...

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