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Entretien avec Laurence Madeline. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 8 décembre 2005

 

Correspondance Gertrude Stein et Picasso Laurence Madeline est conservateur au Musée Picasso et chargée des archives de Picasso. Elle a été commissaire des expositions On est ce que l’on garde. Les archives de Picasso (2003) et Picasso Ingres (2004). Elle est l’auteur d’Ultra sauvage. Gauguin sculpteur (2001). Elle a publié en octobre dernier Dali, Lettres à Picasso (1927-1970) au Promeneur et Gertrude Stein - Pablo Picasso, Correspondance chez Gallimard.

Vous avez publié en octobre, la Correspondance Gerturde Stein - Pablo Picasso chez Gallimard dans la collection "Art et Artistes". Qu’est-ce qui a déclenché ce projet d’édition ?

Laurence Madeline : Cette publication fait suite au travail que j’avais mené dans le cadre de l’exposition sur les archives de Picasso dans laquelle j’avais présenté, et publié, quelques lettres de Gertrude Stein à Picasso. J’avais été fascinée par la nature des lettres de Gertrude Stein, si difficiles à déchiffrer, si hermétiques, et c’est cette difficulté précisément, l’austérité du travail qui m’ont attirée. Mais il n’y a pas que la difficulté... il y a le plaisir toujours immense que j’ai de lire et relire l’Autobiographie d’Alice Toklas ainsi que d’autres oeuvres de Gertrude Stein dans lesquelles je retrouve l’écriture des lettres à Picasso. La répétition bien sûr, le contentement de soi, l’épicurisme... Les lettres de Picasso à Gertrude Stein avaient été assez exploitées dans différentes chronologies, mais leur citation se limitait toujours à la période avant guerre et ne conservait que les faits, laissant de côté la saveur de l’amitié.

Pourquoi ces échanges, pour la plupart inédits, n’ont pas fait jusqu’à présent l’objet d’une publication ?

L. M. : A cause, sans doute, de cette difficulté à pénétrer l’univers complexe de Gertrude Stein. Elle écrit très mal dans un français très approximatif et les informations qu’elle distille dans ses lettres ne sont accessibles qu’après une minutieuse entreprise d’interprétation et de contextualisation (d’où les nombreuses notes). La plupart de la littérature produite par et sur Gertrude Stein est en anglais et son oeuvre demeure somme toute peu connu en France. De l’autre côté, côté Picasso, c’est exactement le contraire. Les lettres sont vivantes, très accessibles et toujours passionnantes mais je pense que l’on a sous-estimé l’importance de la figure de Gertrude Stein dans l’univers de Picasso.

Parlez-nous du contexte dans lequel les lettres ont été écrites... Cette correspondance à trois, entre Picasso et les Stein, Léo et Gertrude, puis uniquement entre Picasso et Gertrude Stein.

L. M. : Picasso, Leo et Gertrude Stein se rencontrent au cours de l’automne 1905. Leo et Gertrude Stein deviennent ses mécènes et ses collectionneurs les plus importants alors que l’artiste vit encore une vie de bohème et d’incertitude. Leo lâche Picasso après Les Demoiselles d’Avignon et la rupture est à peu près définitive en 1910. Gertrude Stein s’entête à soutenir Picasso et leur amitié reste très forte jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Après, toutes les vies sont bouleversées mais l’amitié, courtoise et toujours respectueuse, se maintient jusqu’au bout.

La démarche littéraire de Gertrude Stein et celle picturale de Picasso semblent être dans la même mouvance...

L. M. : Gertrude Stein, qui veut révolutionner la littérature, s’appuie beaucoup sur les recherches de Picasso qui remet en cause la structure bi-dimensionnelle et linéaire de la peinture comme Gertrude Stein remet en cause la structure des phrases. De même, elle s’interroge sans cesse sur le sens des mots, sur la dénomination des objets... Il y a ainsi des parallèles intéressants entre le cubisme et l’oeuvre de Gertrude Stein d’avant 1914. Il y a aussi le désir de Gertrude Stein de se servir de la réputation de Picasso, mais aussi ses combats et ses remises en cause successives, pour mettre en avant sa propre démarche créatrice et aiguillonner ses expérimentations. Ainsi se complaît-elle dans le parallèle qui est fait entre ses poèmes et le cubisme.

La répétition est emblématique de l’écriture de Gertrude Stein. Par l’exploitation systématique de cette figure, elle "fait" de la poésie cubiste...

L. M. : Oui, peut-être. En tous les cas en répétant les mots, en les déplaçant dans la structure des poèmes, elle multiplie les points de vue. Ce qui est un des propos du cubisme.

En 1935, Picasso commence à écrire, (de la poésie et plus tard des pièces de théâtre, Le désir attrapé par la queue et Les Quatre Petites Filles) et utilise également la figure de répétition en procédant par répétitions lexicales, répétitions-variations, avec absence de ponctuation...

L. M. : L’effet produit par les poèmes de Picasso n’a rien à voir avec celui produit par les poèmes de Gertrude Stein. Où il y a jaillissement et surprise chez Picasso, il y a entêtement et creusement profond chez Gertrude Stein.

Gertrude Stein semble s’être "désintéressée" de Picasso écrivain...

L. M. : C’est le moins que l’on puisse dire. L’irruption d’un peintre dans la littérature la gène profondément. Selon elle un peintre est un peintre et doit rester un peintre.

La correspondance témoigne de leur longue et forte amitié mais aussi de désaccords artistiques et politiques, d’éloignements...

L. M. : Gertrude Stein et Picasso, tout en restant très proches, ont évolué, après la Première Guerre mondiale, dans des univers différents. Gertrude Stein a tout fait pour être reconnue en tant qu’écrivain et pour accéder à la gloire dont Picasso jouissait depuis la fin de cette guerre. Elle s’est recentrée sur son écriture et n’avait plus les moyens d’acheter les tableaux de Picasso. Elle ressemble parfois à un dinosaure dans le monde sans cesse renouvelé de Picasso. Et il est certain qu’elle n’a pas très bien perçu les enjeux politiques liés à la Guerre d’Espagne et à la Seconde Guerre mondiale. Elle aimait toujours la France mais son intérêt était ailleurs, aux Etats-Unis, son pays natal, par lequel la gloire devait lui arriver.

Vous avez également établi l’édition de Dali, Lettres à Picasso, ouvrage paru en octobre dernier. Pouvez-vous nous parler de cette correspondance à une seule voix ?

L. M. : L’exercice est totalement différent. Peu de lettres, pas d’échanges, mais un ensemble très cohérent qui raconte, en accéléré, une relation passionnante. Je considère que ces missives envoyées par Dali à Picasso constituent une forme d’oeuvre à part entière.

Quels sont vos projets d’expositions ?

L. M. : Beaucoup d’idées et de projets... citons essentiellement le désir de réaliser une exposition sur les collections de Gertrude, Leo et leur frère Michael... réunir les tableaux de Picasso, Matisse, Renoir, Cézanne... dont ils se sont entourés. Un rêve.

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