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Nietzsche, Correspondance avec Malwida von Meysenbug. Par Olivier Plat

 

portrait de Malwida von Meysenbug Nommé professeur de philologie à Bâle depuis 1869, il vient de faire paraître La Naissance de la tragédie dont certaines des idées lui avaient été inspirées au cours des longues conversations qu’il avait eues avec Wagner à Tribschen.

Née en 1816, Malwida von Meysenbug doit avant tout sa renommée à ses "Mémoires d’une idéaliste" qui connaîtront dix éditions successives entre 1876 et 1906. Considérée comme une opposante au régime despotique de Frédéric-Guillaume IV, elle s’exile à Londres en 1852, où elle donne des leçons particulières. Elle y rencontre Alexander Herzen, émigré russe aux idées révolutionnaires, et devient la préceptrice de ses enfants. A la mort de son épouse, elle adopte sa fille cadette, Olga, et traduit ses Mémoires, qui feront l’admiration de Nietzsche. En 1855, elle rencontre Wagner à Paris, qui l’incite à lire Schopenhauer. En 1861, de retour en Allemagne, son engouement pour l’oeuvre du "Maître" et sa conversion à la philosophie de Schopenhauer lui vaudront de faire partie du cercle des intimes de Wagner.

La correspondance entre Malwida von Meysenbug et Nietzsche couvre une longue période (1872-1889) et ne s’achèvera qu’avec l’effondrement psychique de Nietzsche. Wagner y est très présent, et dans une moindre mesure Schopenhauer, les Grecs, les paysages de l’Italie et de la Haute Engadine. Lorsque Malwida confie à Nietzsche sa douleur à l’idée de la séparation prochaine d’avec Olga, sa fille adoptive, (elle se mariera en 1873 à Gabriel Monod), elle l’associe à sa patrie natale et à Wagner. Monod, le fiancé emmène l’"oiseau de Siegfried" au pays des Francs : "la wagnérienne passionnée, tout à fait allemande, que son sort conduit d’une façon véritablement démoniaque vers la France." [1] "En plus, enfin - Paris ! Le libre oiseau de Siegfried, familiarisé avec l’air, la mer, les prés, attisé par l’attrait secret d’un feu dyonisiaque et préparé au grand mystère, douloureusement grave, de la vie, et le formalisme français, l’optimisme colossal auquel le Juif ne cède rien (Monod est le plus grand optimiste que j’aie jamais connu) et être banni dix mois dans ce monde artificiel, faux et malsain de Paris !" [2] Hormis son très grand attachement pour Olga, le contexte historique (la guerre franco-prussienne qui venait d’avoir lieu, les événements de la Commune de Paris qui eurent un retentissement considérable sur les intellectuels européens) mais plus particulièrement, la dévotion qu’avait Malwida pour Wagner, dont la rhétorique pangermaniste et antisémite opposait la civilisation latine à la Kultur allemande, inspirent sans doute ces propos qui peuvent paraître surprenants sous la plume de cette grande européenne du XIXème siècle [3], qui quelques années plus tard, à l’instigation de Gabriel Monod, se rangera dans le camp des dreyfusards. Nietzsche lui-même avait été imprégné de cette rhétorique même s’il reniera par la suite ce qu’il qualifiera d’ "illusions métaphysico-esthétiques", telles qu’elles culmineront dans la quatrième inactuelle, Richard Wagner à Bayreuth. Olga partie, Nietzsche prendra auprès de Malwida la place du "fils adoptif". Il n’hésitera d’ailleurs pas à se réclamer de ce lien filial : "L’un des thèmes les plus élevés, que je n’ai entrevu qu’à travers vous, est celui de l’amour maternel sans le lien physique entre la mère et l’enfant ; c’est l’une des plus magnifiques manifestations de la caritas. Offrez-moi un peu de cet amour, ma très vénérable amie, et voyez en moi quelqu’un qui a besoin, tant besoin ! d’être le fils d’une telle mère." [4]

A l’invitation de Malwida, qui s’inquiète de l’état de santé de son ami (la souffrance est trop intimement liée à la vie et à l’oeuvre de Nietzsche pour que ce sujet de préoccupation souvent évoqué dans les lettres soit considéré comme anecdotique, et peut-être nous faudrait-il mettre en exergue ce que Gide dans son journal écrivait à propos des maladies, qu’"elles sont des clés qui peuvent nous ouvrir certaines portes"), Nietzsche séjourne d’octobre 1876 à mai 1877 à Sorrente où il retrouve Albert Brenner et Paul Rée. Malwida ambitionne naïvement de créer une communauté d’esprits qui s’attelleraient à la lourde tâche de résoudre les problèmes du monde : "Tous les trois, nous pourrions peut-être, du fait que nous représentons tous les niveaux d’âge et ainsi la manière de voir et de sentir de chacun de ces niveaux, résoudre en commun certains des problèmes ayant une importance pour le monde." [5] Les nombreuses lettres que durant cette période, Malwida adresse à sa fille adoptive Olga Monod Herzen (publiées dans le présent volume), nous permettent de suivre à la trace Nietzsche dans ces paysages de l’Italie chers à Malwida et d’imaginer son quotidien : "Le matin, je ne vois pas du tout ces messieurs, je déjeune seule. Après le repas, N. se repose ; je ne fais pas de sieste, car je trouve que je dors mieux la nuit. Ensuite nous avons l’habitude d’aller nous promener ensemble, le long de magnifiques chemins montagneux traversant les champs d’olivier, près de gorges où l’on aperçoit de hauts orangers chargés de fruits dorés, avec sur les hauteurs de ravissantes vues sur la mer, le Vésuve, etc. De retour à la maison, Rée nous fait encore la lecture une heure avant le dîner et une heure après celui-ci, à 9 heures nous allons nous coucher. Actuellement, nous lisons Zadig et Le siècle de Louis XIV de Voltaire, et nous sommes ravis." [6]

"Devenir ce qu’il était" [7], conduira Nietzsche à rompre avec Wagner au prix d’une nouvelle solitude, prélude à une période d’intense créativité (entre 1878 et 1888, Nietzsche écrira des oeuvres majeures. Citons, entres autres, le Gai savoir, la Généalogie de la morale, Par delà bien et mal, l’Antéchrist, Ainsi parlait Zarathoustra). La parution d’Humain trop humain, en 1878, le rend "apostat" aux yeux des adeptes wagnériens. S’identifiant à Voltaire, auquel est dédié le "livre pour esprits libres" Nietzsche aura ces mots : "le destin de cet homme, au sujet duquel ne s’affrontent encore, même après 100 ans, que des idées partisanes, apparut à mes yeux comme un terrible symbole : à l’égard des libérateurs de l’esprit, les hommes ont la haine la plus rancunière et l’amour le plus injuste. Malgré tout : je veux aller mon chemin, calmement, et renoncer à tout ce qui pourrait m’en empêcher. La crise de l’existence est là : si je n’avais pas en moi le sentiment de l’excessive fécondité de ma nouvelle philosophie, il se pourrait que, à la longue, je me sente horriblement seul. Mais je suis en accord avec moi-même." [8] Malwida von Meysenbug reste fidèle au "premier" Nietzsche, à l’auteur de la Naissance de la tragédie qu’elle admire. Mais elle n’apprécie guère le "second" Nietzsche, attribuant à la maladie et à son trop grand isolement l’évolution philosophique de celui-ci : "Elle ne put jamais le considérer autrement que comme l’ami rencontré à Bayreuth, que la fréquentation et la "bonne influence" de Wagner avait poussé à écrire quelques excellents livres (de la Naissance de la tragédie à Richard Wagner à Bayreuth), mais qui, par la suite, malgré tous les efforts de ses amis, au premier rang desquels Malwida aimait à se compter, pour le maintenir en bonne santé et le ramener dans le droit chemin de la cause wagnérienne, avait hélas ! mal tourné." [9] A partir de cette époque, les lettres de Nietzsche à Malwida se feront plus rares ; elles seront plus sombres, parfois exaltées ou prophétiques. Nietzsche n’exerce plus depuis longtemps le professorat, et la vie de l’esprit, le Geist, ne parvient pas toujours à sublimer la souffrance par laquelle il est habité : "L’effrayant et presque incessant martyre de ma vie fait naître en moi le désir d’en finir, et selon certains indices, l’hémorragie cérébrale qui me libérera est suffisamment proche pour me permettre d’espérer." [10] Dans la même lettre, Nietzsche trahit à quel point la rupture d’avec Wagner lui a été douloureuse : "Avez-vous de bonnes nouvelles des Wagner ? Cela fait trois ans que je ne sais rien d’eux : eux aussi m’ont abandonné, et je savais depuis longtemps que Wagner ne tiendrait plus à moi, dès l’instant où il viendrait à remarquer l’abîme qui sépare nos aspirations." [11]

A Rome, en 1882, Malwida présente Lou Salomé [12] à Nietzsche et à Paul Rée. Cette rencontre est une embellie dans la vie solitaire de Nietzsche. Après une demande de mariage de Nietzsche qui reçoit une réponse négative (Rée l’avait déjà devancé dans cette démarche et avait reçu une réponse identique), Nietzsche conserve malgré tout l’espoir de voir Lou jouer le rôle d’une associée et d’une continuatrice de sa pensée [13]. Nietzsche, Rée et Lou envisagent alors de former une communauté de travail à trois. Malwida von Meysenbug met Nietzsche en garde : "Les conflits intérieurs que je crains, de par la forme que doit prendre votre vie commune, m’effraieraient presque moins, vu que chacun doit s’y préparer lui-même, si je ne prévoyais pas de souffrances nouvelles et profondes pour trois êtres qui souffrent déjà." [14] Peu après l’échec prévisible de cette "triple alliance" (selon le mot de Malwida), Nietzsche écrit à Malwida : "Un "drôle de saint" comme moi, qui a ajouté le poids d’une ascèse volontaire (une ascèse de l’esprit difficilement compréhensible) à toutes ses autres charges et à tous ses renoncements forcés, un homme qui, concernant le secret du but de son existence, n’a aucun confident : celui-là ne peut dire à quel point sa perte est grande, lorsqu’il perd l’espoir de rencontrer un être semblable, qui traîne avec soi une semblable tragédie et cherche du regard un semblable dénouement." [15] Elisabeth Förster-Nietzsche portera un jugement sans appel sur Lou Salomé : "Ma soeur considère Lou comme un serpent venimeux, que l’on devrait à tout prix anéantir - et elle s’y attelle. C’est là un point de vue totalement excessif et qui me répugne absolument." [16] Nietzsche se brouillera avec sa soeur : "entre une oie vindicative antisémite et moi, il n’est nulle réconciliation" [17], qu’il accusera de l’avoir trompé au sujet de Lou.

Nietzsche prend ses distances avec Malwida dont l’attitude au cours de l’épisode Lou Salomé lui apparaît comme de la "tartufferie morale" [18] : "A présent, encore une différence comique entre nous. A savoir, ce que je trouvais d’intéressant, voire même de hautement attirant chez Rée et de nouveau plus tard chez Mlle S., c’est uniquement "leur horrible manière de penser". Au fond, jusqu’à présent, ce sont les deux seuls personnages que j’ai trouvé libres de ce qu’on a coutume d’appeler, eu égard à la bonne vieille Europe, la "tartufferie morale". Il n’espère plus à présent trouver d’issue à une solitude qu’il juge irrémédiable : "Ce qui m’ordonne encore de vivre, un devoir difficile et inhabituel, m’ordonne aussi d’éviter les hommes et de ne plus me lier à personne." [19] Une lettre de Nietzsche (restée sans réponse) sonne le glas de leur ancienne amitié : "Car vous êtes une "idéaliste" et je traite, quant à moi, l’idéalisme comme une insincérité devenue instinct, comme la volonté à tout prix de ne pas voir la réalité : chaque phrase de mes écrits contient le mépris de l’idéalisme". [20]

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