Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Friedrich Nietzsche : portrait.
Par Corinne Amar

édition du 29 décembre 2005

 

portrait "Un philosophe est un homme qui ne cesse pas de vivre, de voir, d’entendre, de soupçonner, d’espérer, de rêver des choses extraordinaires, à qui ses propres pensées semblent venir du dehors, d’en haut ou d’en bas, comme des événements ou des coups de foudre à lui destinés. Peut-être est-il lui même un orage gonflé de nouvelles foudres, un homme fatal toujours environné de grondements, de roulements de tonnerre, d’abîmes béants et de sinistres présages." (Nietzsche, Par- delà bien et mal)

Il était d’une implacable lucidité et d’un talent critique à son endroit aussi génial que nécessairement voué à la folie et à l’autodestruction. Il aimait la musique, en laquelle il voyait un mode de la pensée, il jouait bien du piano. On dit qu’il composa de bons morceaux, qu’il continua à jouer même après son effondrement, en 1889, qu’à Iéna par exemple, il se rendait dans un restaurant et on le laissait jouer, improviser deux heures, tous les jours, qu’il a toujours joué du piano, et en particulier, du Wagner... Il souffrit, fâché avec Wagner qu’il avait tant admiré, incompris par les femmes en qui il espérait, absolument seul, tua Dieu, mourut fou... Et pourtant... Au-delà de sa névrose, de sa maladie et des souffrances contre lesquelles il lui fallut constamment se débattre, de cette solitude qui le rendit presque étranger aux hommes, tant était impossible à communiquer l’expérience même qu’il traversait, de sa folie, combien il est heureux, à cette heure des éclats de lumière et des voeux, de commencer ce début d’année en lisant ou relisant sa correspondance avec Malwida von Meysenbug, la remarquable biographie aussi du philosophe allemand Rüdiger Safranski (Nietzsche, Biographie d’une pensée, Actes Sud, 2000), en replongeant dans ses oeuvres, pour sentir de quelles nuits et de quels souterrains cette musique a jailli et voir, qu’au pire de ces longues et terribles années et malgré leurs pulsions mortifères, il ne propose rien qu’une formidable affirmation de la vie.
Nietzsche naît en 1844, à Röcken, près de Leipzig. Son père, pasteur luthérien, meurt accidentellement, cinq ans plus tard. Il vivra toute son enfance dans un univers exclusivement féminin, entre sa grand-mère paternelle, sa mère et deux tantes, élevé dans une atmosphère d’austérité, mais aussi de raffinement culturel. En 1859, il commence ses études à la célèbre école luthérienne et humaniste de Pforta, en Thuringe. La discipline y est monacale. Les études sont classiques, rigoureuses, et insistent sur l’apprentissage de la discipline de soi. Lecture des auteurs grecs, influence profonde, années de formation essentielles, reconnaîtra t-il. En 1865, études de philologie à l’université de Leipniz ; la lecture de Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation (1818) va constituer les prémisses de sa vocation philosophique. L’influence de Schopenhauer sur Nietzsche a été réelle, il voit en lui l’exemple d’un homme qui a fait de la philosophie une affaire essentiellement éthique. C’est là aussi qu’il rencontre Wagner. Nietzsche est fasciné par Wagner. Leur amitié sera intense, jusqu’en 1873. En 1888, il écrira à sa soeur, à propos du Cas Wagner : "... je n’ai rien tant aimé et admiré au monde que Wagner et sa musique, et que les souvenirs les plus délicieux et les plus sublimes se rattachent pour moi à Tribschen... (région, en Suisse, où habitait Wagner, et où Nietzsche, souvent lui rendit visite)".
A 25 ans, il est nommé professeur de philologie à l’université de Bâle, chaire qu’il occupera pendant plus de dix ans. Il pressent dans la philologie le seul moyen d’accéder à la philosophie, c’est-à-dire à l’humain universel. Le 2 mai 1879, Nietzsche démissionne de son poste de professeur pour des raisons de santé, et à partir de cette époque, divisera l’année en une saison d’été, qu’il passera le plus souvent en Engadine, et une saison d’hiver, qu’il partagera entre Nice, Venise, Rome, Gênes puis Turin. Solitaire et sombre, de plus en plus, malgré des amitiés (Franz Overbeck, professeur de théologie à Bâle, Peter Gast, un musicien qui restera méconnu, mais que Nietzsche soutiendra) et des correspondances précieuses. En 1882, Lou Andréas Salomé qu’il a rencontrée avec Paul Rée et en qui il espérait la compagne prête à le comprendre, refuse sa demande en mariage. Il en souffre, comme on peut souffrir d’une femme quand on espère (auparavant, il s’était épris de Cosima Wagner, la fille de Liszt). La même année, il commence Ainsi parlait Zarathoustra et ne cesse d’écrire, jusqu’à sa crise de folie de 1889, qui perdurera jusqu’à sa mort, et le placera sous la malheureuse tutelle de sa mère et de sa soeur.
Est-ce à croire que Nietzsche n’aura jamais eu le temps d’être heureux ? Il n’est qu’à lire cette lettre à sa mère du 21 décembre 1888 : "Je suis traité comme un petit prince par tout le monde ; il n’est pas jusqu’à ma fruitière qui n’ait de cesse qu’elle ne m’ait choisi les plus mûrs de tous ses raisins. Par bonheur, je suis maintenant à la hauteur de tout ce que mon devoir réclame de moi. Ma santé est vraiment admirable ; les tâches les plus dures, celles pour lesquelles les hommes n’avaient jamais été aussi forts, me semblent faciles". (citée par Georges Morel, Nietzsche, Introduction à une première lecture, éd. Aubier, 1985, p.813). Il faut lire les lettres de cette période des derniers jours de sa lucidité (lettres à Malwida von Meysenbug, (juil. 1888) sur son silence involontaire, à Gast (oct.1888), à sa mère...), où les détails méticuleux, parfois répétés, touchant la vie journalière, temps, nourriture, chauffage, musique, renforcent cette impression de bonheur et d’état euphorique.
Bonheur. Pourquoi ? Parce que des hommes de la qualité de Brandès, le critique danois, ou de Strindberg, l’écrivain suédois, reconnaissent enfin la valeur nietzschéenne, et que peu avant, probablement à propos de Par-delà bien et mal (1886), Strindberg lui envoie cet éloge : "Vous avez assurément donné à l’humanité son livre le plus profond et, ce qui n’est pas le moindre mérite, vous avez eu le courage, et peut-être aussi le besoin de cracher au visage de la canaille en paroles splendides. Je vous en remercie".(cité par G. Morel, p. 814) A ces lignes, Nietzsche, à son tour écrira à Gast, le 9 décembre : "C’est la première lettre que je reçois dont les accents ont un caractère historique mondial." Il n’empêche que déjà coule le courant conscient et inconscient du destin terrifiant, dont Ecce Homo (1888) marque le départ et précipite le cours. Mais il y a toujours un peu de folie dans l’amour et toujours un peu de raison dans la folie ; "Eloignez-vous, de peur qu’on ne vous enseigne qu’un sage est aussi un fou" (Ainsi parlait Zarathoustra, Le chant d’ivresse, paragr. 10). Alors, pour atténuer les terreurs, indiquer les étranges transformations, le philosophe-poète porte un masque bariolé de fou et s’avance, vêtu d’une robe toute couverte de peintures figurant des expériences et des événements merveilleux...
De Bâle à Iéna, de Iéna à Naumburg, enfin à Weimar, Nietzsche finit par mourir physiquement, le 25 août 1900.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite