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Lettres choisies, Nietzsche

édition du 29 décembre 2005

 

Correspondance Nietzsche et Mawilda Friedrich Nietzsche,
Correspondance avec Malwida von Meysenbug

Éditions Allia, octobre 2005

Malwida von Meysenbug à Olga Monod. Page 88

Mercredi [fin novembre ou décembre 1874]

Nietzsche a mille fois raison, et seul un homme qui lutte avec abnégation pour la vérité a le droit de dire la vérité aux autres avec une telle audace. Ce n’est pas un savant, si l’on se réfère au type, allemand en particulier, qu’il dépeint avec justesse : l’individu achevé et sobre, qui, heureux et fier, se contente de l’expérience, de la lettre, c’est-à-dire du savoir établi une fois pour toutes noir sur blanc, et ne soupçonne pas que la véritable culture, la véritable philosophie est tout autre chose : ce regard chargé de pressentiments porté vers la profondeur du monde, que l’expérience et les chroniques n’atteignent pas, la transfiguration artistique de l’existence par le génie qui regarde en lui-même et trouve là la révélation de la beauté éternelle que nulle science ne pourra lui donner. Schopenhauer était un homme de cette sorte et tout son savoir (son savoir colossal) se trouvait au service de son génie, c’est-à-dire servait une personnalité libre, vivante, accomplie. Relis Faust et tu comprendras la différence ; le personnage de Wagner dans Faust représente le savant tel que Nietzsche le conçoit et Mephisto se moque de lui en lui disant : "car on ne pourra rapporter chez soi, rassuré, ce que l’on tient noir sur blanc" - alors qu’il pense avoir créé l’homunculus, l’homme, par des procédés chimiques, celui-ci lui échappe cependant dès qu’il s’éveille à l’esprit et au désir de poésie et de vie.


Friedrich Nietzsche à Malwida von Meysenbug. Page 77

Bâle, samedi de Pâques, 1874

Très honorée amie, Quelles émouvantes surprises vous m’avez préparées ! Personne encore ne m’avait offert de fleurs, et je crois maintenant savoir qu’une singulière éloquence réside dans cette chose muette, pleine de vie et de couleur. Ces messagères du printemps ont refleuri une semaine. Notre vie est en effet si grise et en plus si douloureuse, que les fleurs ébruitent en quelque sorte un secret de la nature : elles trahissent le fait que quelque part en ce monde doivent se trouver la vie, l’espoir, la lumière, la couleur. On cesse si souvent d’y croire !
Et c’est là un grand bonheur, lorsque les combattants s’encouragent mutuellement et qu’ils se rappellent, par l’envoi de symboles, que ce soient des fleurs ou des livres, leurs croyances communes.
Mais voilà que je pense à vos yeux, et je doute fortement que vous puissiez lire ce mauvais écrit, si vous avez eu le droit de le lire vous-même.
Mon état de santé, pour en dire un mot, est depuis le début de l’année, suite à un changement de mon mode de vie, très bon et sans aucun problème : si ce n’est que je dois être prudent avec mes yeux. Mais vous savez, il est un état de souffrance physique qui apparaît de temps à autre comme un bienfait ; car il nous fait oublier ce que l’on souffre par ailleurs, ou plutôt : on pense que l’on peut être aidé comme le corps peut l’être. Telle est ma philosophie de la maladie : elle rend l’espoir à l’âme. Et n’est-ce pas un tour d’adresse, que d’espérer encore ?
Souhaitez-moi à présent la force d’écrire les onze considérations inactuelles restantes. Je veux exprimer au moins une fois tout ce qui nous opprime ; peut-être, après cette confession générale, se sentira-t-on un peu plus libre.
Mes très sincères voeux vous accompagnent, chère et honorée amie.
Fidèlement, votre
Friedrich Nietzsche


Friedrich Nietzsche à Malwida von Meysenbug. Page 226

[Venise, mi-mai 1884]

Mon honorée amie, Merci de tout coeur, pour cette lettre, qui rayonna pour moi d’une âme bonne et lumineuse - : j’ai ri, après l’avoir lue, et me suis senti plus libre.
Un simple mot de commentaire. Vous me nommez "injuste" à l’égard de Richard Wagner. Dans les deux cas, vous connaissez seulement - je dois dire, heureusement - seulement la moitié des faits - et loin, loin de moi l’idée d’étaler le reste, l’autre moitié sous vos yeux. Croyez-moi cependant : s’il existe d’une façon générale sur cette terre des hommes ayant le plus profond et le plus irrépressible besoin de justice, alors j’appartiens à ceux-là. Spécialement lorsqu’on m’a offensé. (...)
A présent, encore une différence comique entre nous. A savoir : ce que je trouvais d’intéressant, voire même de hautement attirant chez Rée et de nouveau plus tard chez Mlle S., c’est uniquement leur "horrible manière de penser". Au fond, jusqu’à présent, ce sont les deux seuls personnages que j’ai trouvé libres de ce que l’on a coutume d’appeler, eu égard à la bonne vieille Europe, la "tartufferie morale". Vous n’imaginez pas à quel point je m’entends à apprendre, dans mes relations avec ce genre de natures - et combien elles me manquent. Jadis, à Tautenburg, j’appelais Mlle S. ma "préparation anatomique" - et ma fureur à l’encontre de ma sœur aura en elle un peu de la fureur du prof. Schiff, à qui l’on a volé son chien préféré. Vous voyez donc, ma vénérée amie, je suis moi aussi un méchant, méchant vivisecteur - -
Sincèrement , votre
Nietzsche


Malwida von Meysenbug à Friedrich Nietzsche. Page 247

Villa Amiel
Versailles, 12 août [1888]

Oui enfin cher ami ! je ne savais plus où vous chercher. Vous n’avez sûrement pas reçu une lettre que j’ai envoyée un jour à Venise, poste restante. Depuis, je n’avais aucune nouvelle de vous, jusqu’à ce que Resa Schirnh m’écrivît que vous étiez à Turin, mais peu avant la date de votre départ, de sorte que je n’avais plus le temps de vous écrire là-bas. Si vous vous plaignez que ce que vous donnez au monde ne trouve aucun écho, ne reçoit aucune réponse, je peux cependant vous assurer que l’on trouve dans plus d’un coeur une sympathie affectueuse à votre égard et à l’égard de votre sort et que c’est principalement de votre faute si vous le ressentez aussi peu, car "celui qui s’adonne à la solitude", - vous savez bien ce qu’il lui en coûte. C’est une erreur ou un paradoxe, lorsque vous dites que vous avez la chance d’avoir contre vous tout ce qui est faible et vertueux. Ceux qui sont véritablement vertueux ne sont pas du tout faibles, ce sont même eux les vrais forts, comme le dit l’idée originelle de virtù. Et vous en êtes vous-même la contradiction vivante, car vous êtes véritablement vertueux et je crois que votre exemple, si les hommes le connaissaient réellement, convaincrait davantage que vos livres. Car qu’est-ce qui est vertueux ? Supporter la vie avec toute la misère pour l’amour d’une grande idée, d’un idéal, la délivrer, par la connaissance, de la servitude du vouloir aveugle et acquérir la liberté de disposer de soi-même. C’est ce que vous avez fait, et vous avez atteint sous une autre forme la même chose que ce que firent les saints d’une conception du monde antérieure. (...)
M. Meysenbug


Friedrich Nietzsche à Malwida von Meysenbug. Page 252

Turin, le 20 oct. 1888

Honorée amie,
Permettez-moi de prendre encore une fois la parole : il se pourrait que ce soit la dernière fois. J’ai supprimé progressivement presque toutes mes relations, par dégoût, à force d’être pris pour autre chose que ce que je suis. C’est à présent votre tour. Je vous envoie depuis des années mes écrits, afin que, naïvement et avec loyauté, vous me déclariez znfin un jour "je perhorrescire [sic] chacune de vos paroles". Et vous auriez le droit de le faire. Car vous êtes une "idéaliste" - et je traite, quant à moi, l’idéalisme comme une insincérité devenue instinct, comme la volonté à tout prix de ne pas voir la réalité : chaque phrase de mes écrits contient le mépris de l’idéalisme. Aucune fatalité jusqu’à présent n’a été plus mauvaise pour l’humanité que cette malpropreté intellectuelle ; on a déprécié la valeur de toutes les réalités pour inventer le mensonge d’un "monde idéal"... ne comprenez-vous rien à ma mission ? Ce que peut bien signifier "transvaluation de toutes les valeurs" ? Pourquoi Zarathoustra regarde les vertueux comme l’espèce d’hommes la plus fatale ? pour quelle raison il doit être le destructeur de la morale ? - avez-vous oublié ce qu’il dit : "brisez, brisez pour moi les bons et les justes ? " - Vous vous êtes de nouveau ménagé - chose que je ne pardonnerai jamais - une "duperie plus élevée" à partir de mon idée de "surhomme", une chose issue du voisinage des sibylles et des prophètes : alors que quiconque lit sérieusement mes écrits doit savoir que le type d’homme qui ne produira pas chez moi d’aversion est précisément le type contraire aux idoles idéales de jadis, cent fois plus proche du type Cesare Borgia que d’un Christ. Et lorsque, en ma présence, vous prononcez d’un seul souffle le vénérable nom de Michel-Ange et celui d’une créature totalement impure et fausse telle que Wagner, je vous épargne, à vous et à moi, le mot pour désigner ce que je ressens alors. (...)

Friedrich Nietzsche

(Pour l’annotation des lettres, se référer à l’ouvrage)

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