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Paul Nizon : portrait.
Par Corinne Amar

édition du 23 janvier 2006

 

Paul Nizon, photo N Il en est du dernier roman de Paul Nizon comme d’une mélodie mozartienne racontée par Jacques Drillon ; détente, tension détente, ou encore, repos, désir, plaisir, repos, c’est-à-dire, naissance, vie, mort, et ainsi de suite.
Le narrateur, bon à rien qu’à la liberté, désespéré d’amour mort, vient de poser ses bagages dans le minuscule appartement du XVIIIe à Paris d’une tante défunte, dont il vient d’hériter (celui-là même qu’on avait rencontré dans L’année de l’amour(Actes Sud, 1984) ; "C’est l’appartement de ma tante, c’est son appartement qu’elle m’a légué, il est l’une des raisons de ma présence ici.") Parce que tout est trop lourd à porter, tout est trop tôt pour s’en défaire, il va chercher dehors le réconfort impossible à l’intérieur, et histoire de se déprendre, de ne pas se raidir, déambuler dans le quartier, rencontrer Carmen, se laisser traverser de pensées existentielles, les observer, les retourner, les pétrir, les effiler.
(...) A côté, c’était un fourreur. Juste derrière la vitrine il y avait, sur un chevalet, une gravure coloriée montrant une coquette en fourrure, j’en déchiffrai le titre : La Fourrure de la Truite. La fourrure de la truite ? Je me repliai dans l’ombre...(p.13). Ainsi commence ce court roman aux échappées oniriques, triste, drôle, désespéré, illuminé, né sous le signe des poissons (Nizon aime les poissons) et au titre si singulier que tous, intimes ou critiques s’emmêlent les pinceaux avec les majuscules et d’emblée, dans la confusion, ajoutent à la curiosité. Nizon continue de tisser les fils de sa mythologie personnelle et des personnages et des lieux auxquels elle se rattache, dans la continuité jubilatoire de ses oeuvres "autofictionnaires".
C’est peu dire et c’est dire, de l’oeuvre de Nizon qu’elle est singulière, que l’écriture de ce Solitaire multiple, de ce Saturnien habité par le voyage par le langage, les beautés des lieux, les jouissances de l’amour, la difficulté d’exister, entre en soi, comme la poésie quand on la laisse remonter de loin : un je-ne-sais-quoi du pressentiment secret ou inquiétant et de la tentation ; que pour en évoquer le monde secret, les portes ouvertes, son éditeur et ami, Hubert Nyssen, a ce mot magnifique de "Pandemonium" - oui, une capitale imaginaire de l’enfer - et la compare à la vision grandiose et personnelle, d’un Piranese romantique s’ingéniant à dessiner, Carceri d’invenzione, ses prisons fantastiques. Le rapport à la langue, chez Nizon, est un corps- à-corps - garantie de survie - dans lequel c’est tout autant la langue qui reçoit sa forme de l’écrivain que l’inverse. Pas de trame, pas de fil conducteur, nous dit-il, mais un "climat", une "ivresse". Stolp, le narrateur, comme son Créateur, n’existe que parce qu’il accepte de dégringoler vers l’océan d’un matériau vierge qui bout et ondoie, comme une barque, sans réfléchir, sans [se] donner de but pour commencer, jusqu’à ce que, de [lui]-même, [il] prenne un cap. Nizon est à l’écriture accroché, comme Stolp, au corps de Carmen ; "lui donnant des coups de langue, la goûtant, l’essayant, l’empoignant", passionné des détails, vers lesquels il tend la main comme un homme qui se noie, mais aussi comme un voluptueux, un jouisseur qui expérimente la merveille du son, le pincement prometteur d’une corde de violon... Lignes écrites, en avril 1963, dans Les Premières Editions des sentiments ; janvier 2006 : cette passion ne l’a pas quitté.
Qui vit sans expression, qui n’a pas de passion meurt. De Stolp (de stolpern, "trébucher") à Stolz, autre héros d’un roman de Nizon, (Actes Sud 1987), il n’est qu’une lettre de différence, et pourtant, si l’un, rêveur éveillé, tel une pierre qui ricoche à la surface de l’eau, danse en bonds au-dessus de l’abîme, tout à l’allégresse du délai qui lui est accordé, l’autre, habité par les figures tutélaires, mortifères, de Robert Walser et Vincent Van Gogh, isolé au fond d’une forêt hivernale, détaché de sa langue, incapable d’accéder à l’âge d’homme, finira par se laisser mourir. Comme l’amour, l’écriture est une force qui éveille à la vie. Et si l’écriture est constante et même si les femmes - il ne les retient pas -, s’évanouissent et renaissent et n’ont jamais le même nom, (dans La Fourrure de la Truite, c’est Carmen ; à Rome, une fulgurante Maria ; dans Immersion, Antonita, rencontrée dans une boîte de nuit, à Barcelone - Barcelone et Antonita, où l’effroyable puissance de l’amour physique, l’utopie étreinte (comme dans Canto) d’une autre vie, libre, digne d’être vécue, parce qu’elle est intense, puis le souvenir de la séparation sur un quai avec un train et un pain, un pain coupé en longueur avec des tomates entre les deux tranches, le pain qu’elle lui tendit, parce qu’il aurait sûrement faim ; à Paris, dans l’autobus 27, cette jeune inconnue assise en face de lui, à qui, le temps du trajet, il fait, en pensée - tant elle est belle - une longue déclaration d’amour, dans ces splendides pages de L’oeil du coursier, la signant d’un "Je dois descendre à présent mon merveilleux trésor, je vous aime"...), on sait bien qu’aimer et écrire, dans l’univers de Nizon, se touchent et s’unissent en secret.

Et parce que Nizon évoque tant Walser et que le destin -même littéraire- envoie des signes, on publie aujourd’hui un recueil de Petits textes poétiques de Robert Walser. On le lit, comme le courant, qu’on remonte... Hommage double.

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