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Extraits choisis - Paul Nizon

édition du 23 janvier 2006

 

Paul Nizon, La Fourrure de la Truite Paul Nizon

La Fourrure de la Truite , (Actes Sud, 2006)

J’avais déposé mes bagages, valise et sacs, dans l’appartement de ma tante. Ils semblaient se serrer les uns contre les autres comme de pauvres réfugiés. L’appartement dans sa bavarde intimité, et mes bagages comme un ramassis de désarroi au milieu de l’ordre pathétique des meubles et des objets qui, tous, parlaient de ma défunte tante. Désemparé, je regardai la fenêtre de la cour puis la cheminée, surmontée d’un grand miroir à cadre doré, qui me renvoya le reflet d’un personnage aux traits hagards. Je ramenai les yeux sur mes bagages. Ils avaient triste mine. Les bagages, image de l’épuisement. Le jour baissait derrière la fenêtre. Il me semblait que la lumière déclinait par à-coups, et je me pris à penser : Et si ce n’était pas le jour, mais ma vue qui baissait ? Déjà je me voyais, les mains tendues, tâtonner vers la sortie et, dehors, fourrager dans l’air à la recherche de la rampe. Et appeler à l’aide. Ou si mon cœur lâchait ? Ne reste pas là comme ça, remue-toi. Je n’osais même pas enlever mon manteau. Je pris le trousseau de clés sur la petite table à côté du fauteuil monumental et m’apprêtai à quitter l’appartement. Je fermai, descendis les marches d’un pas énergique - pour me donner du courage ? En tout cas, je ne voulais pas qu’on me voie passer devant la loge avec cet air de chien battu.
A peine dehors, le peu de courage que j’avais rassemblé s’était déjà évanoui. Je traversai la rue et collai mon visage contre la vitrine d’une quincaillerie. Elle donnait à voir les engins les plus improbables, les plus inutilisables, me semblait-il, tant ils étaient désuets, de vraies énigmes de fonte, et la pièce obscure, au fond de laquelle je devinais la présence d’une vieille femme, recelait encore un entassement serré, une véritable profusion d’objets métalliques de toutes tailles. Un Hadès. A côté, c’était un fourreur. Juste derrière la vitrine il y avait, sur un chevalet, une gravure coloriée montrant une coquette en fourrures, j’en déchiffrai le titre : La Fourrure de la Truite. La fourrure de la truite ? Je me repliai dans l’ombre - pas au sens propre, je veux dire l’ombre comme sentiment d’être invisible, d’être à l’abri. Je pris le boulevard et tournai dans une rue latérale sans charme, en quête d’un restaurant, j’en vis un portugais, passai devant, dépassai quelques jeunes gars excités qui se mirent à rire parce qu’ils voyaient à une fenêtre une jeune femme avec une chatte, ils criaient : regarde un peu la chatte, t’as vu la chatte, fine allusion, ils en hurlaient de rire.

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Les premières éditions des sentiments
Journal 1961-1972 (Actes Sud, 2006)

11 août 1962, Zurich

Lettre à Max Frisch

Cher Monsieur,
Il m’a fallu longtemps pour trouver l’énergie de faire quoi que ce soit, et en particulier de vous écrire, ce qui m’apparaissait pourtant de plus en plus urgent. Je suis vraiment parti à la dérive après mon retour, j’ai succombé à la léthargie, à l’envahissement du rêve, de la tristesse, de l’impuissance et du marasme. Je me suis laissé descendre presque au point zéro, c’est un remède que je connais et dont j’ai besoin dans ces moments. Maintenant je renais, et mon premier geste sera de vous remercier.
Je vous suis très reconnaissant de votre façon de me laisser regarder, plus : entrer dans votre vie, dans votre existence d’artiste. Je ne le ressens nullement comme un dû, mais comme une distinction imméritée. Et, si je n’ai rien à vous offrir en retour, sachez pourtant que je ne le prends pas avec une arrogance, avec un aplomb de débutant (qu’on m’attribue peut-être) ; ce que vous me faîtes voir, sentir et connaître, je le place parmi les choses fidèlement conservées et méditées, qui comptent beaucoup pour moi, bien que je ne sois pas encore à même de m’expliquer là-dessus. C’est pourquoi je vous remercie aussi de cette récente rencontre romaine. Cette maison que vous nous avez ouverte, j’espère ne pas y avoir été un hôte trop indiscret.
Je suis facilement démonté par ce genre d’évasion hors des structures de travail stabilisantes que j’ai enfin réussi à m’imposer. La confrontation avec des lieux de vie que je ne peux pas encore dominer littérairement, comme Rome, réveille aussitôt un problème fondamental de mon existence et de ma façon de travailler : celui de la possibilité ou de l’impossibilité de capter le réel, tout simplement, problème qui à son tour débonde brutalement toutes les grandes questions d’une existence, jusqu’à celles de la culpabilité ou de l’innocence, de l’être ou du non-être, et de ce qui touche à la mort. Et comme je ne peux guère y résister qu’en écrivant, afin d’empêcher les vagues de m’engloutir, il m’arrive encore trop facilement, pour l’instant, d’en devenir victime. Mais peut-être mes livres à venir rendront-ils cela plus supportable, peut-être apprendrai-je à m’assurer un espace de vie adulte qui soit, dans une certaine mesure, inébranlable. Mon livre en cours, en tout cas, a pour thème ce que j’ai de plus central, de plus vivant, de plus personnel, de plus difficile, dans la mesure, du moins, où je saurais l’atteindre, c’est le livre de mes fondements, ma croisade passionnée, et nul ne devra croire à une expérimentation ou à un jeu frivole ; car il est vrai que la forme pourrait bien se prêter à de tels malentendus. Seul le sentiment que je ronge mon os principal, et que cet os a tout lieu de prétendre à une certaine portée, même au-delà de ma propre existence, m’amène parfois à prendre des attitudes qui pourraient apparaître comme de l’aveuglément, etc.
Veuillez ne pas prendre ces confessions imprécises comme des importunités, mais plutôt comme une tentative d’expliquer certains traits de ma personnalité qui ont pu vous choquer lors de ma visite chez vous à Rome.
Tous mes remerciements encore une fois.
Amicales poignées de main

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Avril 1963, Zurich

Lettre à l’éditeur Karl Markus Michel

Cher Monsieur,
[...]
Ma langue n’est pas référentielle. Elle se sert plutôt de sujets, de matériaux quelconques (descriptifs/imaginaires) pour dire ce qui est AUTRE. Elle s’équipe en quelque sorte de parcelles de réalité (notes de voyage, inventaire de rues, etc.) mais l’enjeu n’est pas le voyage, la rue, Rome, la saisie objective des motifs abordés. A partir de ces données, il s’agit plutôt de fredonner ma mélodie, de siffloter mon secret. Ce qui est autre. Absolument singulier. Infixable. Sans réponse. L’abstraction comme thème ?
Comme je n’ai ni histoires à raconter ni intérêt pour ce genre de choses, mais seulement l’obsession de m’exprimer, je prends une situation ou une fiction quelconques et je m’y plonge comme une substance réactive, je m’observe en train d’y barboter, de m’y mouvoir, en espérant que mots, phrases, formules permettront de saisir la gestuelle et la gesticulation d’un individu. Je parodie, si vous voulez, la démarche d’un individu.
Un vieux rêve à moi : la parade de mots. Une gesticulation verbale. L’équivalent en mots du film muet.

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16 septembre 1972, Zurich,
3, Gärtnerstrasse

Après la mort et l’enterrement de Friedrich Kuhn, j’ai perdu toute une semaine en beuveries, en vadrouilles, en bagarres. Enfin, me voilà de retour dans ma chambre de travail de la Gärtnerstrasse, avec un oeil au beurre noir.
[...]
Mes écarts, qui se multiplient ces derniers temps, expriment - outre un besoin frénétique d’alcool et de sexe - de plus en plus d’agressivité. Une agressivité qui prend des proportions inquiétantes, maladives - folie meurtrière, pulsions homicides, manies destructrices et auto-destructrices. Après ça, l’amnésie, et je promène partout la tristesse de qui se sait atteint d’une maladie incurable. Ce qui me rend triste, c’est cet être inconnu (l’agressivité, cet alter ego) que je nourris ou qui me dévore pendant que je passe mes journées sans y penser. Comme un ulcère qu s’étend et se développe.
J’ai peur - de moi. Du caractère manifestement incontrôlable de ma prodigalité, de mes dérèglements, de mon anarchie, et du désespoir qui en résulte. Et j’ai peur de la vie. Et j’ai peur de ne pas en sortir, de ne plus atteindre l’air libre, une grande oeuvre, une grande révolution, un grand virage. Une peur de ne pas me réaliser, donc. Au reste, d’où me vient cette exigence à tout prix quelque chose de grand, ce brûlant désir d’originalité ?
[...]

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