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Entretien avec Marc de Gouvenain. Propos recueillis par Corinne Amar

édition du 28 février 2006

 

Blanche et Marie de Enquist Né à Paris et grand voyageur, Marc de Gouvenain a vécu dans différents pays. Il est traducteur littéraire du suédois en français, dirige la collection "Lettres scandinaves" aux éditions Actes Sud et il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Retour en Ethiopie et La terre sous nos pieds.

Vous êtes éditeur et spécialiste de la littérature scandinave chez Actes Sud, vous y avez amené Per Olov Enquist, dont vous avez traduit, ou suivi et supervisé les traductions de tous les ouvrages, vous avez aussi écrit, sur Enquist, divers articles dans des revues littéraires : comment avez vous rencontré l’oeuvre de Per Olov Enquist ?

Marc de Gouvenain : En 1968, je vivais en Suède, et lisais beaucoup. Per Olov Enquist avait déjà publié trois romans. En 1969, j’ai été contacté par Dominique de Roux des éditions de l’Herne pour traduire Hess. Puis ce furent, pour Flammarion : Le Départ des Musiciens et Le cinquième hiver du magnétiseur

Enquist évoque une enfance vécue dans l’atmosphère étouffante d’une éducation fortement religieuse, dominée par la mère. Peut-on dire de cette éducation qu’elle imprégna, pour beaucoup, les thèmes obsessionnels de son oeuvre ? Marc de Gouvenain : Per Olov Enquist lui-même dit que cette atmosphère étouffante, dans une société profondément religieuse qu’était celle des communautés des frères moraves, ne pouvait que rendre fou ou écrivain ! Il compare aussi ce couvercle religieux sous lequel bouillonnait l’interdit (sur la sexualité en particulier) au couvercle régnant à la Salpêtrière : sous des apparences scientiques, des hommes examinaient, touchaient, discutaient la Femme.

Il avoue avoir mis plus de 30 ans à écrire sur Blanche Wittman et Marie Curie, parce qu’il lui fallait trouver le point de vue à partir duquel le récit pouvait prendre corps. Ce point de vue, voulez-vous nous en parler ?

Marc de Gouvenain : Per Olov Enquist considère la relation Blanche/Marie comme très symbolique du tournant du siècle. D’un côté Blanche, la Salpêtrière, une sorte d’obscurantisme moyenâgeux, de l’autre Marie, la science, le monde moderne. D’une certaine manière on retrouve la Suède au tournant du siècle : un des pays les plus misérables d’Europe devient en quelques décennies le pays le plus riche, modèle social et économique.
Per Olov Enquist parle de Blanche comme la femme qui, à la fin du XIXe a été la plus vue, touchée, expliquée, montrée, décortiquée etc. mais elle n’a jamais rien dit. Il lui a donc donné la parole.

Blanche et Marie est basé en partie sur les trois carnets écrits par Blanche. A cela s’ajoutent des lettres, la voix d’Enquist. Ces carnets, ces lettres, ont-ils existé ? Sont-ils pur talent de conteur ?

Marc de Gouvenain : Per Olov Enquist ne répond jamais à cette question. Il est romancier, écrit des romans. Il se base parfois sur des faits et des documents. Ces faits avérés et ces documents existants sont un matériau pour chercheurs, qui éventuellement leur servira de base pour rester "objectifs". Mais entre ces plages de documents, entre les données concrètes existent de vastes zones "inconnues", celles justement dans lesquelles peut évoluer le romancier. Mais ce n’est pas au romancier de décrypter son propre travail pour le lecteur.

Que dire du lien de Blanche et Marie avec L’ange déchu, ce court roman d’amour si singulier d’un homme qui était né avec deux têtes et dont la deuxième tête était une femme, l’un à l’autre présents et emprisonnés, "exemple de malheur indissociable, puis de bonheur indissociable" ?

Marc de Gouvenain : Pour ma part, je trouve effectivement que ces deux livres sont les plus proches dans l’oeuvre d’Enquist, de par le ton et l’écriture. Mais on voyait déjà apparaître le personnage de Charcot dans Hess. L’ange déchu était sous-titré "une histoire d’amour". Blanche et Marie est aussi une histoire d’amour. Maintenant, faut-il tisser des liens entre deux oeuvres du même auteur ? On le peut bien sûr, et dans le cas de L’Ange et de Blanche et Marie c’est relativement "facile", mais il existe dans toute l’oeuvre d’Enquist (une douzaine de romans, quatre ou cinq pièces de théâtre, des nouvelles etc.) bien d’autres liens possibles, et pas forcément très visibles. Le traducteur (les traducteurs pour ce qui nous concerne Lena Grumbache et moi-même), chance pour lui, est certainement de ceux qui perçoivent le mieux ces liens, parce qu’il retrouve des phrases ici ou là, des mots, des idées, des images, des fonctionnements... et de ce fait, en y ajoutant l’amitié avec l’auteur depuis plus de trente ans, commence à connaître assez bien un individu, l’auteur, et son "univers mental". Cela relève quasiment de la psychanalyse parfois... mais aussi du secret professionnel !

Comment aborder la fascination d’Enquist pour le monstrueux ?

Marc de Gouvenain : Je ne pense pas que Per Olov Enquist soit fasciné par le monstrueux. Le monstre de foire Pinon dans L’Ange déchu n’était pas tant vu comme monstre que comme couple parfait ou fusionnel. Quand à l’infirmité de Blanche elle n’en fait pas un monstre mais quelqu’un qui "réduit à sa plus simple expression" est encore doté de la parole, de la pensée, de la capacité d’aimer. Je pourrais ici faire un parallèle avec Le Départ des Musiciens, dans lequel Enquist parle des pauvres ouvriers du Nord de la Suède au début du XXe siècle, obligés à émigrer du fait de la misère. Le titre fait allusion aux musiciens de Brême, ces quatre animaux vieux, usés, fatigués, abandonnés qui se ressaisissent en se disant qu’"il n’y a pas pire que la mort", alors on peut encore vivre, aimer... c’est ce que fait Blanche.

Si l’on pense à la chute en disgrâce du magnétiseur Meisner, dans Le cinquième hiver du magnétiseur, à celle de L’Ange déchu, ou de Marie Curie, peut-on dire que, sous des formes variées, un thème récurrent de son oeuvre est celui du déclin catastrophique, après ascension et période de gloire ?

Marc de Gouvenain : Personnellement, j’ai souvent retiré cette impression des romans d’Enquist. On retrouve ce même processus d’ascension/chute dans Le Médécin personnel du Roi (ascension vers le pouvoir de Struensee puis disgrâce) dans Le Second (montée d’un lanceur de poids vers la gloire puis falsification et disgrâce) etc. Mais quand j’en parle, Per Olov n’est jamais d’accord avec moi.

Vous avez écrit divers articles sur Enquist ; L’oeil d’Enquist, dans le Magazine Littéraire (n°224, nov.1985) consacré aux Littératures du Nord, dans la revue Europe (n°780, avril 1994) à propos de la Littérature suédoise, dans Les Belles Etrangères, (Institut suédois, 1995), avec 14 écrivains suédois : comment le classez-vous parmi les auteurs de la littérature scandinave contemporaine ? Le rapprocheriez-vous, par la puissance de l’imaginaire, la quête des mêmes thèmes éternels, de son aînée et consoeur, la romancière Selma Lagerlöf ?

Marc de Gouvenain : Ce n’est pas parce qu’il est Suédois qu’il faut comparer Enquist à d’autres Suédois. La classification par origine des littératures étrangères n’est qu’une commodité d’éditeur, de libraire, peut-être de lecteurs. Mais il n’y a pas plus éloignés dans leur monde, leur écriture, leur style que Torgny Lindgren, Göran Tunström et Per Olov Enquist, aussi différents entre eux que pourraient l’être X ou Y écrivains du Brésil et de Russie ou X et Y d’Espagne et de Chine. En tout cas : Per Olov Enquist n’a jamais été un conteur romanesque (personnages, intrigues, rebondissement, trame narrative etc.) dans la veine des romans de Selma Lagerlöf comme Le Banni, Le violon du fou etc. L’écriture d’Enquist est autre.

Quelles sont les difficultés, vous qui le traduisez, que vous rencontrez, pour faire entendre de son oeuvre, si justement, le style, le souffle, la poésie, et toutes les possibilités d’autres vies ?

Marc de Gouvenain : Il est difficile de traduire, difficile d’expliquer quelqu’un d’une autre culture. Le travail du traducteur relève des connaissances, de l’habitude, d’un métier, d’un don, ou d’autre chose encore...

Marc de Gouvenain - Bibliographie

La terre sous nos pieds
Editions Actes Sud, Nature, mars 2004, 112 pages, 9 €

S’y retrouver dans les étoiles
Editions Actes Sud, Nature, mars 2004, 136 pages, 9 €

Retour en Ethiopie
Editions Actes Sud, Babel, février 2001, 208 pages, 7 €

Théodore Monod
collaborateur de Théodore Monod pour son ouvrage Majabat al-Koubra. Actes Sud, Thesaurus, juin 1999, 1421 pages, 27,50 €

Les trois verres de thé du Cheikh Sidi Othman
Editions Actes Sud, 1996, 144 pages, 12,04 €

Un printemps en Sibérie
Editions Actes Sud, 1992, 153 pages, 12,04 €

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