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Blanche et Marie, le dernier roman de Per Olov Enquist. Par Corinne Amar

 

Portrait de Per Olov Enquist "Elle se rendit à l’Arcouest. Ce fut son premier voyage pour fuir l’amour. (...) L’Arcouest était un petit port de pêche sur la côte bretonne, une poignée de maisons coincées entre la falaise et l’eau, les rochers étaient rouges, on pouvait longer la plage et regarder la mer. Une femme au désespoir qui voyait son bien-aimé hésiter ne pouvait que longer la plage pendant la tempête (...) Avec qui pourrait-elle parler ? Blanche était dans sa caisse en bois." (Blanche et Marie, p.149).
Ils sont là, tous les personnages de cette histoire. Destins en filigrane derrière cette femme désespérée qui longe la plage et vient chercher la mer pour soulagement, ils posent tous, avec Blanche et Marie, la question de l’amour et du lien, destins entretissés - on ferme les yeux, on les voit -, si tant est que toutes choses proches ou lointaines, d’une manière cachée, sont liées les unes aux autres par une puissance qu’on ignore.
"Elle se rendit à l’Arcouest"... Quoi de plus énigmatique dans une phrase aussi simple ?
On peut être Marie Curie et deux fois prix Nobel (une première fois en 1903, prix Nobel de physique conjointement avec Pierre Curie, la seconde, seule, en 1911, prix Nobel de chimie) et n’en traverser pas moins l’épreuve de l’insurmontable souffrance irrationnelle de l’amour ; on peut être Blanche Wittman, la plus célèbre des patientes de Charcot et de l’hôpital de la Salpêtrière, habituée aux spectaculaires séances publiques d’hypnose, n’en être pas moins passionnément désirée, aimée par le "maître" et aimer intensément Marie aussi ; on peut être aussi Pierre, l’époux de Marie, mort accidentellement ; on peut être Paul, son amant épris, Langevin de son nom, physicien et marié et père de famille, et déserteur au moment de choisir entre amour et famille, et pour tirer toutes les ficelles de ces destins, questionnant la réalité des événements, s’interrogeant sur la puissance de l’amour confronté à l’horreur et à la mort, y tissant sa part de fantasmagorie fascinée par les monstres de cirque, les prophètes, les diables, leurs anges, être l’auteur : Per Olov Enquist, né en 1934, dans un petit village du grand nord de la Suède, privé très tôt de son père qui meurt, élevé par une mère dans la stricte religion luthérienne, avoir suivi des études de philosophie, être devenu champion du saut en hauteur, enfin, avoir fait du roman documentaire sa forme de prédilection, avec un talent multiple et troublant de romancier, d’historien habité par la vérité, de conteur captivé par les sortilèges.
Car il y a de l’ "ensorcelé" et de l’"ensorcellement" dans toutes les histoires de Per Olov Enquist.
Avec Blanche et Marie, nous sommes au début du XXe siècle, entre l’hôpital de la Salpêtrière où règne le professeur Charcot, et le laboratoire de Marie Curie. Blanche Wittman est entrée adolescente dans "le Château des fous", elle est la patiente favorite du neurologue précurseur de l’étude des maladies mentales, si connu pour ses séances publiques d’hypnose devant le Tout-Paris de la médecine et qui pense libérer les femmes de leurs douleurs mystérieuses. Elle y restera seize années.
"Papillon échappé du ciel ou ange déchu ?... Sur certaines photographies, Blanche Wittman est habillée de robes sombres, très haute couture, nous dit le romancier. Elle est très belle...". Blanche est très belle, et même désirable. A la mort de Charcot, elle devient l’assistante de Marie Curie. Brûlée par la radioactivité, elle est amputée des deux jambes et d’un bras, se déplace dans une petite carriole de bois, et de sa main restante, tient ses carnets - "son Livre des questions" -, tandis que Marie Curie, cherche l’origine de la pechblende, une pierre luminescente radioactive qui, comme la passion, apparaît spontanément, brûle et peut tuer si l’on s’en approche. "C’est douloureux de se mettre debout sur ses jambes et de marcher" dira celle dont les carnets portaient en titre "Amor omnia vincit" - l’amour triomphe de tout . - Car Blanche et Marie, est basé en partie sur les trois cahiers de Blanche qui portent le nom de Livre jaune, Livre noir, Livre rouge. A l’intérieur, la voix d’Enquist, investigateur jamais rassasié, qui rebondit, confronte, découvre et renvoie à sa propre histoire et fait parler Marie et Pierre, Marie et Paul, Blanche et Charcot, Marie et Blanche et toutes ces choses de l’impalpable - est-il une formule chimique du désir ? comment fonctionne l’amour ?
Qui est Blanche ? Blanche et le goût de la théâtralité, Blanche, de son prénom, comme un signe prémonitoire du destin, combinaison du désir et de la mort, et par là-même, effroyablement attirante, Blanche, stoïque et dont la douleur est supportable, puisque d’une certaine manière, elle devient historique :
"Cela m’est égal. Je vais bientôt mourir moi-même. La mort me raccourcit, tout comme les amputations raccourcissent mon corps. La mort me raccourcit, mais aussi mes ambitions, mon orgueil." (p.242)
"Blanche avait eu une vie étrange, poursuit Enquist. Elle affirmait avoir tué Jean Martin Charcot, le médecin mondialement connu qu’elle avait aimé. Elle disait avoir accompli le meurtre par amour, et avoir voulu ainsi jalonner un chemin pour Marie aussi, non pas en l’incitant à d’autres meurtres, mais en lui montrant la voie vers la compréhension totale et scientifique de la nature de l’amour". Paroles sibyllines et pourtant, il n’est qu’à se laisser porter, lire jusqu’à la dernière page, pour en comprendre l’énigme. Ultimes pages du Journal de Blanche, que Charcot emmène avec lui "Pourquoi m’a -t-il emmenée dans ce voyage ?", ultime voyage au bout de la vie, la sienne, on quitte la Salpêtrière, on est dans le Morvan, les souvenirs du vieil homme affluent qui libèrent, lui font craindre l’obscurité et tout à coup grelotter dans le vide, sans plus d’assurance, de réserve, implorant la présence de l’amante, la figure de l’amour ; d’ange déchu - être idéalisée et destituée, elle connaissait -, elle devient ange gardien "n’aie pas peur, dis-je" (p.252). Il y a le temps dont on prend conscience qu’il est compté, on va mourir, le rêve soudainement "incarné", au sens propre du terme ; "Ici sur le cou, tu désignais les points avec un stylo, les points hystérogènes, ici, les clavicules, sous les seins. Le flanc. Tu n’osais jamais me toucher avec ta main . Pourquoi est-ce que tu n’osais jamais me toucher ? Tu étais sacrée." (p.255), le corps à corps enfin, "Touche-moi, chuchotai-je... Je serai avec toi jusqu’à la fin des temps"...
Papillon échappé du ciel ou ange déchu ? se demandait Enquist... Ange, en tous cas , consolateur, dans la réalité extatique du propre moi... comme dans un vers de Saint-John Perse, à propos de la manière qu’ont parfois, les espérances, de prendre corps, de se coaguler, de devenir des êtres autonomes, alors qu’elles n’étaient au début que notre "émanation"...

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