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Entretien avec Michel Draguet. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Magritte tout en papier, affiche expo Michel Draguet, professeur à l’Université libre de Bruxelles, directeur du Centre de recherche René Magritte, est directeur du musée royal des Beaux-Arts de Belgique. Spécialiste des XIXe et XXe siècle, il a consacré plusieurs travaux de référence sur le symbolisme avec des monographies de Rops, Khnopff, Ensor et sur des auteurs du XXe siècle comme Malévitch, Magritte, Dotremont. Sa chronologie de l’art du XXe siècle est un grand succès. Auteur chez Hazan de Gao Xingjan, Le Goût de l’encre et Magritte dans la collection "L’Atelier du Monde". Michel Draguet est commissaire de l’exposition "Magritte tout en papier" présentée du 8 mars au 19 juin 2006 à la Fondation Dina Vierny - Musée Maillol.

Vous êtes commissaire de l’exposition "Magritte tout en papier", où lettres avec croquis, gouaches et collages sont présentés. Comment s’est passée la préparation de cette exposition ?

Michel Draguet : La préparation remonte à de nombreuses années. Le but était de s’intéresser à l’œuvre papier de Magritte qui n’avait jamais été étudiée en tant que telle et d’offrir une rétrospective qui met en évidence plusieurs aspect méconnus. La réalisation de l’exposition s’est déroulée en deux temps, un travail de recherche en amont et un travail de localisation d’un certain nombre d’oeuvres. Tout le travail de prise de contacts avec les collectionneurs a été entrepris par Charly Herscovici pour la Fondation Magritte.

Vous avez procédé à une sélection pour l’exposition... Dans le catalogue figurent davantage de gouaches...

Michel Draguet : En effet, nous avons procédé à une sélection des gouaches dans la mesure où l’exposition va être amenée à voyager. Comme ce sont des oeuvres sur papier, il est préférable, pour des raisons de conservation, de prévoir des possibilités de remplacement et de substitution.

Il s’agit d’une rétrospective "tout en papier" inédite... Les gouaches de Magritte témoignent des différentes périodes de sa création, et notamment les affiches inspirées du futurisme, le collage, le Surréalisme en plein soleil, la Période vache...

Michel Draguet : L’oeuvre de Magritte sous format papier n’a jamais été étudiée alors qu’elle a une énorme diversité, qui va de la lettre au croquis, aux dessins préparatoires, mais aussi de la gouache relevant de la peinture à la gouache comme variante des travaux publicitaires, des travaux d’ordre décoratif. Ces aspects forts différents recoupent l’ensemble de sa production. Deux types de démarches apparaissent dans l’exposition. D’abord un travail publicitaire, lié à l’esthétique moderniste à laquelle Magritte était attaché avant sa découverte du Surréalisme, et c’est uniquement sur le papier qu’il est possible de s’en rendre compte - le travail de réhabilitation, si je puis dire, à partir de ses travaux publicitaires dans le style du Surréalisme, avec notamment les papiers collés de 1925, 1926 - puis, une deuxième démarche plus tardive, qui a conduit Magritte à réaliser une recherche spécifiquement portée sur la couleur, et qui va connaître un moment tout à fait singulier avec le Surréalisme en plein soleil et la Période vache.

On reconnaît dans certaines oeuvres l’influence de Chirico...

Michel Draguet : Effectivement, et c’est tout à fait caractéristique de son passage au Surréalisme, mais c’était déjà sensible dans sa peinture. Ce qui est davantage une découverte ici, c’est de voir l’influence de Max Ernst qui, elle, a porté essentiellement sur le travail papier et sur les collages de Magritte. L’oeuvre papier montre de façon symptomatique cette relation à Max Ernst.

Magritte a participé à la "Révolution surréaliste", tout en occupant une place à part...

Michel Draguet : Dans la "Révolution surréaliste" apparaîtra un texte, Les mots et les images, qui témoigne d’une série de processus et d’étapes singuliers. Il est vrai que Magritte ne s’intègrera jamais vraiment au noyau dur du Surréalisme parisien. C’est un aspect tout à fait particulier.

Dans Les mots et les images, texte présenté au Musée Maillol, Magritte examine la valeur polysémique des mots et des images, la manière dont ils changent de statut...

Michel Draguet : C’est l’un des aspects intéressants du travail sur papier, que l’on connaissait à travers ses textes, et que l’on découvre aussi dans ses lettres, où l’écriture laisse tout à coup place au dessin. Le passage de l’un à l’autre est clairement perceptible. C’est "l’à rebours" du Ceci n’est pas une pipe. Dans sa correspondance au contraire, le passage de l’écriture à l’image est permanent.

Les titres hors-cadre et les légendes qui s’insèrent dans la composition, cette recherche métonymique, poétique...

Michel Draguet : Il y a quelque chose de très particulier chez Magritte, qui fait partie de l’exercice de groupe des surréalistes belges. La réalisation de l’image répond à un travail d’investigations de longue haleine. On s’en rend bien compte à travers les séries, et notamment la série de la "Maison", où le questionnement dialectique est résolu visuellement par l’image. Mais une fois le problème de la "Maison" réglé, vient celui du titre, et de l’équivalence du texte ou du vers qui l’accompagne. Là, Magritte fait travailler ses amis, les conduit à élaborer des titres, et creuse l’idée qu’initie le titre, de telle sorte qu’il en reste toujours maître. De nombreux exemples témoignent de cette méthode, notamment La corde sensible, ou La clé de verre qui a généré plus de dix titres. Magritte joue ses interlocuteurs les uns contre les autres pour faire progresser une idée qui n’est jamais totalement étrangère à l’image et qui ne la recouvre jamais entièrement non plus. Evidemment, le titre entraîne toute une créativité poétique.

Magritte interroge la notion de représentation, de mimesis...

Michel Draguet : C’est une caractéristique de son oeuvre dès le début. Magritte, avec les collages, a toujours considéré que l’image est un langage, d’où l’utilisation par exemple de la partition musicale, qui est une manière d’utiliser sur un plan visuel un langage spécifique, le langage sonore. Et ce rapport au langage l’a très tôt conduit à interroger précisément la notion de représentation, contrairement à l’abstraction, qui la niait, pour créer un nouveau langage. Il met en abîme cette représentation pour essayer d’en faire surgir une signification plus profonde.

Que dire des lettres exposées et notamment celles écrites à André Breton ou à Maurice Rapin ? Michel Draguet : Ce sont des lettres forts différentes. Les lettres à Rapin comme celles à Andrieu prêtées par Beaubourg, sont des lettres adressées à un disciple, à quelqu’un qui participe à la construction de l’image et de l’idée. Quant à Breton, ce n’est pas du tout la même chose, la lettre qui est exposée, et qui est d’ailleurs très belle, s’adresse à une autorité, avec toute l’ambiguïté que ce rapport à l’autorité implique. Elle date de 1931, or la brouille entre Magritte et Breton lui était antérieure de deux ans. Néanmoins, Magritte prend quand même le temps, non de lui envoyer deux photographies de ses oeuvres en cours, mais bien deux petites gouaches originales en noir et blanc, telles deux reproductions des tableaux, ce qui est déjà très amusant en soi. Il précise à Breton que son envoi est pour avis. Il attendra sa vie durant de Breton une reconnaissance qui ne viendra que très tard. Au gros de la crise, il espèrera de Breton qu’il s’empare du Surréalisme en plein soleil pour en redéfinir les paramètres. Magritte ne s’est jamais présenté comme l’un des acteurs principaux du Surréalisme. Il se considérait au contraire comme quelqu’un qui ne peut fonctionner que reconnu par l’autorité du Surréalisme. Et cela, c’est un aspect qui est très intéressant.

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