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René Magritte : portrait.
Par Corinne Amar

 

Magritte, l’ami intime, gouache, 1960 Magritte, L’Ami intime, 1960
Gouache sur papier,
34,5 x 26 cm
Collection particulière
Courtesy Guggenheim Asher Assiocates
© ADAGP, 2006

Un oiseau tacheté d’azur et de nuages, un homme au chapeau melon, dont le visage nous est dérobé par une colombe immobilisée en plein vol, une rose, une pomme devenues géantes, emplissant toute une pièce, un immense aérolithe couronné d’une forteresse flottant dans le ciel au-dessus de l’eau, l’image multipliée et reproduite à diverses échelles d’un personnage masculin, engoncé dans un manteau noir, raide, qui pleut sur la ville..., où l’étalonnage de l’univers porté à dimension poétique.
René Magritte (1898 - 1967) créait ses tableaux avec des choses simples, celles du quotidien ; chaussures, étagères, personnages vus de dos, arbres, fenêtres, portes, tables, chaises, pipes ou savates, ou brosses, ou balustrades, ou pots de fleurs..., participants de la vie sans histoire, qu’il changeait d’échelle, montrait sous un jour imprévu, croisait de manière inattendue - objets d’usage, dont on va changer l’usage, objets qui n’en restent pas moins objets et conduisent tout observateur à s’interroger sur ses propres habitudes de vision.
Qui n’a pas souvenir d’un de ces tableaux les plus célèbres, image de pipe, sous laquelle figurait le texte "Ceci n’est pas une pipe" (La Trahison des images, 1928-29) ? Pour expliquer ce qu’il avait voulu représenter à travers cette oeuvre, Magritte avait déclaré : "La fameuse pipe, me l’a t-on assez reprochée ! Et pourtant, pouvez-vous la bourrer ma pipe ? Non, n’est-ce pas, elle n’est qu’une représentation. Donc si j’avais écrit sous mon tableau "ceci est une pipe", j’aurais menti."
Ce créateur d’images pour qui il n’existait pas de relation logique entre ce qu’est l’objet et le nom qu’on lui donne, naît en Belgique, à Lessines, d’un père, tailleur et d’une mère, modiste. La première rencontre de Magritte avec la peinture s’opère sous le signe double des amours enfantines et mystérieuses et d’une familiarité équivoque, sinon prémonitoire, avec la mort.
Dans mon enfance, j’aimais jouer avec une petite fille, dans le vieux cimetière désaffecté d’une petite ville de province. Nous visitions les caveaux souterrains dont nous pouvions soulever les lourdes portes de fer et nous remontions à la lumière, où un artiste peintre, venu de la capitale, peignait dans une allée du cimetière, très pittoresque avec ses colonnes de pierres brisées jonchant les feuilles mortes. L’art de peindre me paraissait alors vaguement magique et le peintre doué de pouvoirs supérieurs (Conférence, 1938).
Son adolescence est marquée tragiquement par le suicide de sa mère.
En 1914, il rencontre Georgette, celle qui deviendra, huit ans plus tard, sa femme et sa muse, son modèle unique. Mais il doit partir pour Bruxelles et ne reverra Georgette qu’en 1920, alors qu’elle est vendeuse au magasin où il se fournit en peinture et matériel.
En 1916, il suit les cours de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, six ans plus tard, découvre les tableaux de Giorgio de Chirico et les collages de Max Ernst. Grande émotion artistique qui prépare sa "conversion" au Surréalisme, avec ses premières oeuvres de 1925, son aventure parisienne et son amitié avec les Surréalistes français ; Breton, Eluard, Ernst, Dali. Conversion lente et dont la démarche ne devait jamais pratiquer l’automatisme cher à André Breton, mais, au contraire, se voulait pleinement délibérée. "Il faut créer ce que l’on cherche", proclamait Magritte, dans sa volonté de découvrir et d’inventer, de montrer ou de révéler des images poétiques, fruit non seulement de rencontres inattendues, mais d’une vision nouvelle et pure des choses données à voir, et dépouillées de la charge et de l’écran des usages. Dédoubler, multiplier les possibilités, pour "obliger les objets à devenir enfin sensationnels". Peinture, en somme, provocante et subversive, malgré une technique volontairement académique, où l’inspiration, pour le peintre est événement. Magritte découvre que des liens cachés unissent certains objets entre eux et se livre à la recherche d’autres résonances, d’autres réunions. Un certain nombre d’objets portent en eux une question, sont en soi un problème auquel il veut trouver la clef et la réponse. "Cet élément à découvrir, cette chose entre toutes attachée obscurément à chaque objet, j’acquis au cours de mes recherches la certitude, rapporte Magritte, que je la connaissais toujours d’avance mais que cette connaissance était comme perdue au fond de ma pensée" (cité dans Magritte ou la leçon poétique, de P. Roberts-Jones, éd. de la Renaissance, 2001, p.21).
Cet art de Magritte, art des confrontations volontaires et des affinités secrètes, allées et venues de l’étrange au familier, du familier à l’étrange, oblige la raison à reculer ses limites, et s’en prendre à la raison n’est pas chez le peintre un acte de folie, mais l’action d’un poème. En témoigne ce recueil de poèmes en prose de Michaux, En rêvant à partir de peintures énigmatiques (éd. Fata Morgana, 1972), où le poète, créant les rencontres du visible et du lisible, nouant les correspondances, n’essayant ni de résoudre les énigmes, ni de les déchiffrer et sensible au mystère, aux mutations visuelles, à l’oeil intériorisé, chers au peintre, déploie, pour nous, les peintures de celui qu’il appelle, sans autre indication de nom ou de titre R.M.

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