Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

> Edition du 7 février 2007
Accueil > Correspondance > Billet d’humeur > e-crivez-moi ! par Paul Carbone

e-crivez-moi ! par Paul Carbone

édition du 15 novembre 2000

Montherlant détestait le téléphone.
Il prétendait qu’une "bonne lettre" explique clairement, en quelques phrases, ce que le verbiage téléphonique complique à loisir. Et puis, quel temps de gagné ! On lit l’essentiel, et bonsoir.
Ce réflexe d’écrivain feignait d’omettre les gens qui ne savent pas écrire, les lettres de douze pages qu’on résumerait en quatre lignes, les approximations linguistiques, sans oublier - pour les êtres chers - l’irremplaçable voix que le téléphone véhicule. Je dis "feignait" car, dans Les Jeunes Filles, qui sont en grande partie un roman par lettres, Montherlant a rivé son clou aux épistolières prolifiques, même si la correspondance d’Andrée Hacquebaut (écrite tout de même par Montherlant) parodie une passion amoureuse, ridicule certes, mais d’une très grande beauté. Et Costals, son autobiographique héros, trépigne curieusement d’impatience devant un téléphone muet.
plume

Aujourd’hui, ces subtilités sont dépassées. Le mail ravaude tout dans un style qui oscille entre l’écriture d’un collégien et le signal optique du préposé au sémaphore. On se fait des signes avec des mots. Des signes avec des signes. On s’interpelle de loin, conjuguant incorrection et vitesse, précipitation et ignorance, arrogance et liberté, anonymat et confort. On reçoit des lettres incroyables que n’eussent pas écrites des grincheux, s’il leur avait seulement fallu se fendre d’une enveloppe et d’un timbre. Bref, on est entré dans cette modernité interactive où chacun se croit obligé d’écrire de loin ce qu’il n’oserait jamais avouer de près.
Tout cela, au demeurant, est parfait. On voulait "la poésie pour tous" ? On est gâté. Le règne du mandarinat littéraire vit ses derniers lustres. Bientôt, on écrira sur le web, pour le web, smileys à l’appui - et le prix Goncourt, dont on ne sait jamais longtemps ce qu’il en reste, sera décerné par des informaticiens en herbe, section maternelle, et futurs épistoliers.
Après le roman par lettres, le roman par e-mails est à venir. Une sombre histoire de liaisons dangereuses, où une nouvelle Héloïse serait amoureuse d’un Persan. Elle rencontrerait une religieuse portugaise qui ramenait son âme à e-Dieu et, soupçonnée de moeurs contre-nature, elle mourrait en prison après avoir écrit e-Profundis !
Un e-must !