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Entretien avec Françoise Lioure. Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Valery Larbaud et Jacques Riviere, Correspondance Membre de l’Association internationale des amis de Valery Larbaud, vous avez édité entre autres travaux, la Correspondance de Valery Larbaud & Marcel Ray, (Gallimard, 1979-1980), la Correspondance d’André Gide & Valery Larbaud (Gallimard, 1989) et tout récemment, aux éditions Claire Paulhan, Notes pour servir à ma biographie (an uneventful one) de Valery Larbaud ainsi que Correspondance 1912-1924 de Valery Larbaud & Jacques Rivière.
Comment est née cette "passion" pour Larbaud ?

Françoise Lioure : N’espérez pas que je vous dise : "Larbaud fut la révélation de mes 15 ans !"...Ni mes études, ni mes lectures ne me l’avaient fait connaître. Cette "passion" fut d’abord une chance. Après quelques années d’enseignement en lycée, j’ai été recrutée comme assistante à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, où mon mari était déjà en poste. L’enseignement supérieur demande à ses membres d’assurer un service de cours auprès des étudiants et parallèlement d’effectuer des travaux de recherche, principalement une thèse. Le directeur de l’Institut de français d’alors, Paul Viallaneix, spécialiste de Michelet, qui s’intéressait aussi à la littérature du 20e siècle et aux ressources de la région en ce domaine, m’a orientée vers l’oeuvre de Valery Larbaud. La bibliothèque personnelle de Larbaud, un grand nombre de correspondances à lui adressées, une partie de ses manuscrits, tout un trésor, étaient déposés à Vichy, dans un grand désordre jusqu’à l’arrivée de Monique Kuntz qui a vraiment recensé et organisé ce qui est maintenant le "Fonds Larbaud" et institué des Cahiers annuels rassemblant des études d’universitaires qui s’intéressaient à l’oeuvre de l’écrivain pour établir des liens entre les membres de l’association antérieurement fondée. Mes recherches ont été, au début, tâtonnantes, mais j’ai été séduite par le raffinement et la sensibilité subtile de cette oeuvre. En dépit de ces qualités que j’admirais - mais peut-être à cause d’elles - j’ai très vite abandonné l’idée de faire une thèse pour me consacrer à des travaux plus conformes, me semblait-il, à mes possibilités : participation aux colloques qui se sont réunis autour de l’oeuvre de l’écrivain (le dernier en date a eu lieu à Clermont en 2004, j’en ai assuré l’organisation avec un collègue de Saint-Étienne), articles dans les Cahiers annuels de l’Association des Amis de Larbaud et éditions de correspondances. Cette dernière activité avait à mes yeux l’intérêt de découvrir "l’arrière-plan", événementiel, psychologique et culturel de l’oeuvre de Larbaud et d’offrir une ouverture sur la littérature qui lui était contemporaine et même sur son temps. Ces éditions, qui m’ont toutes été proposées, sont aussi des chances qui ont pu nourrir cette "passion".

Comment s’est organisé le travail éditorial pour la publication des lettres entre Valery Larbaud & Jacques Rivière ?

Françoise Lioure : Les lettres de Jacques Rivière appartiennent au Fonds Larbaud de Vichy, celles de Larbaud sont la propriété d’Alain Rivière. J’ai travaillé à partir de la photocopie des lettres des deux correspondants faite par Claire Paulhan qui m’a fourni en outre quelques lettres de Larbaud qui étaient conservées dans les archives Paulhan et des documents issus de ces archives qui m’ont permis d’éclairer l’annotation. Le travail s’est fait en étroite collaboration : Claire Paulhan a relu très soigneusement une première version de l’annotation, puis une seconde, corrigeant des erreurs, demandant des précisions et des remaniements, faisant des suggestions. Au sujet de la forme et du fond, elle a exercé une grande vigilance et manifesté une exigence, très salutaire, attentions auxquelles le livre doit beaucoup.

Avec Claire Paulhan, vous avez également participé à la naissance du livre, à sa fabrication...

Françoise Lioure : Certainement. Nous avons beaucoup correspondu, par courriel essentiellement, pour chercher et choisir des illustrations qui rendent le texte plus vivant, organiser le livre de la façon la plus significative possible, pour en faire un volume plus agréable à manier et à lire qu’un aride travail "scientifique". Claire Paulhan disposait de documents, pour la plupart inédits qui apportent à la fois des renseignements précieux et réalisent un "beau livre".

Que dire de cette relation entre l’éditeur Jacques Rivière et l’écrivain Valery Larbaud, tous deux lecteurs extrêmement vigilants, sensibles et curieux, unis par une complicité intellectuelle et affective ?

Françoise Lioure : La complicité entre l’éditeur et l’écrivain est due à leurs qualités respectives : exigence de qualité et scrupule chez Jacques Rivière, curiosité et passion de la découverte chez Larbaud. Le prosélytisme un peu envahissant de ce dernier a cependant parfois embarrassé le directeur de La NRF soucieux de l’équilibre des numéros de sa revue, ne partageant pas toujours les goûts de Larbaud et contraint de se conformer aux avis de Gide, le directeur "occulte". Ces désaccords ont toujours été exprimés, du côté de Rivière, avec courtoisie et dans un climat de franchise qui ne pouvait pas altérer leurs bonnes relations. Larbaud, malgré sa "gentillesse" n’était pas un collaborateur facile pour un directeur de revue, à cause surtout de ses fréquents déplacements et de sa lenteur à achever ses oeuvres.

Les échanges de lettres et la remarquable annotation montrent la patience et la ténacité de Jacques Rivière, "l’homme de barre" de La Nouvelle Revue Française, - notamment les lettres concernant Amants, heureux Amants - et l’évolution du travail de traduction, de critique et d’écrivain de Valery Larbaud...

Françoise Lioure : Rivière consentait bien à ouvrir sa revue à la littérature étrangère mais il tenait avant tout à publier des oeuvres de Larbaud (il l’écrit souvent) en qui il voyait un romancier selon ses voeux, digne représentant de la littérature qu’il voulait faire paraître dans sa revue. Il reconnaissait également dans les textes de Larbaud une sensibilité et une "manière" très proches de ce qu’il aurait voulu réaliser lui-même dans une oeuvre (que la surcharge de travail l’empêchait de faire) : d’où son analyse pertinente et élogieuse d’Amants, heureux amants...
Cette correspondance fait comprendre, mieux que toute autre, le ralentissement, presque le tarissement, de la production romanesque de Larbaud : une seule véritable oeuvre après la Grande Guerre (les trois nouvelles d’Amants...). Ces lettres adressées à Rivière évoquent une masse de travail : traductions (de Butler, puis de Joyce), articles destinés à faire connaître des auteurs étrangers, conférences en faveur de ces mêmes auteurs qui provoquent le retard dans l’achèvement de ses oeuvres personnelles, sans compter les projets annoncés dans cette correspondance, qui n’aboutiront pas.

La correspondance est aussi le lieu de l’analyse littéraire et de la question du "roman nouveau" où Dostoïevski, Joyce, A. O. Barnabooth de Valery Larbaud sont évoqués...

Françoise Lioure : Ces débats entre Larbaud et Rivière au sujet de la nature du roman qu’ils veulent, l’un et l’autre, "renouveler", étaient déjà connus : Patrick Mac Carthy avait publié les lettres dans lesquelles les deux correspondants échangeaient leurs idées à ce sujet (Bulletin des Amis de J .Rivière et Alain-Fournier, n° 6, n° 7, 1977). En 1913, lors de la publication conjointe dans La NRF du long article de Rivière sur "le Roman d’aventure" et Barnabooth, Rivière voit dans le roman de Larbaud la réalisation du "roman nouveau" tel qu’il le souhaite : proche de la vie, de la vie intérieure surtout avec ses hésitations, ses retours sur soi, ses contradictions, un roman de l’imprévu psychologique qui révèle les mouvements secrets de l’âme humaine et dont il voyait un modèle dans l’oeuvre de Dostoïevski. En 1921, au sujet d’une éventuelle publication de fragments (traduits) d’Ulysse de Joyce dans La NRF, proposée par Larbaud, Rivière ne répond pas à l’enthousiasme de son correspondant pour le romancier irlandais. Aux yeux de Larbaud, Joyce, par l’emploi du monologue intérieur, a introduit la poésie dans le roman par une forme proche du lyrisme qui, de plus, permet de dévoiler l’intériorité profonde de l’être. Le livre de Joyce lui apparaît comme la réalisation et l’aboutissement de ce qu’il a lui-même tenté de faire dans ses oeuvres antérieures. Rivière - qui exprime sans ambages son opinion - ne voit que confusion et incohérence dans ce roman. Reniant en partie les principes qu’il avait énoncés dans "Le Roman d’aventure", au nom de la vérité et de la profondeur de l’analyse psychologique, qu’il salue chez Proust par exemple, il en appelle pour le "roman nouveau" à plus de rigueur et de clarté.

Valery Larbaud a entretenu plusieurs correspondances, écrit des romans, des poèmes, des chroniques, des études sur la littérature de langue anglaise, des textes restés inachevés, comme L’apprentissage ou La force et l’outil...

Françoise Lioure : Les deux textes que vous citez précisent ce qu’il entend par le "véritable" écrivain : celui qui, par un long apprentissage, s’est nourri d’une tradition, "l’outil", mais qui est capable, par une "force" qui est en lui, de se dégager de l’imitation pour créer une oeuvre personnelle et originale. Il faut à la fois le don bien sûr, mais aussi une culture, une curiosité passionnée et, comme il l’écrit dans Notes pour servir à ma biographie, le travail et l’exigence. Ce besoin de rigueur explique que beaucoup de ses projets de romans ou d’essais soient restés inaboutis. Sa curiosité pour les oeuvres d’autrui, celles des étrangers en particulier, l’a incité à multiplier articles, conférences, traductions pour les faire reconnaître, au détriment de sa création personnelle. Il ne publie plus de poésie après les Poésies de Barnabooth en 1913, parce qu’il conçoit que tout ce qu’il écrit doit exiger autant de précision qu’en demande l’emploi des mots et des rythmes dans le poème. Ses textes de prose, qu’il ne veut plus appeler "roman" (il refuse la notion de genre) tentent de se rapprocher du lyrisme : d’où l’emploi du monologue intérieur et la nature des textes qu’il publie après la Grande Guerre, faits de souvenirs, de portraits, de méditations, que l’on peut appeler "essais", mais auxquels il attribue diverses définitions dans la préface de Jaune Bleu Blanc. Ce sont, me semble-t-il, les "principes" fondamentaux qui gouvernent toute sa création littéraire. Dans le travail de traduction, il veut s’écarter de la traduction littérale, pour tenter de "recréer", selon ces mêmes "principes", la nature profonde du texte qu’il a aimé.

Notes pour servir à ma biographie, Valery Larbaud Quant à Notes pour servir à ma Biographie, texte resté inédit jusqu’à sa récente parution ?

Françoise Lioure : Ce texte a été découvert par Claire Paulhan. Son caractère biographique et intime l’a immédiatement incitée à le publier puisqu’il s’inscrivait dans le genre des oeuvres qu’elle édite. Le faire paraître en même temps que la Correspondance Larbaud-Rivière semblait tout à fait opportun. Il fallait trouver l’origine de ce texte et le personnage à qui s’adressait la réponse de Larbaud. Claire Paulhan a bien voulu me charger de cette tâche, qu’il fallait accomplir en un temps assez limité. Comme il est dit dans la postface, l’article de Maurice Martin du Gard publié dans le n° d’hommage de La Nouvelle NRF consacré à Larbaud en 1957 reproduit une partie de ces Notes. À partir de cette piste, à l’aide des documents qui se trouvent dans le Fonds Larbaud, il était possible d’éclairer la genèse de ce texte et son histoire. Quoi qu’il en soit de leurs aventures, ces pages de Larbaud sur lui-même sont uniques et remarquables par leur précision et leur spontanéité. Elles sont un témoignage précieux et éclairant sur l’homme et l’écrivain.

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