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John Berger : À propos de "D’ici là".
Par Corinne Amar

 

D’ici là de John Berger Le nombre des vies qui pénètrent la nôtre est incalculable.
(D’ici là, Le Szum et le Ching, L’olivier, p.169)

Demain, je dessinerai la clématite qui grimpe le long d’un poirier derrière la maison. Les poires, quand elles sont mûres, deviennent rougeâtres ; leur chair a un petit goût de baie de genièvre et leur peau, d’ardoise mouillée par la pluie.(...) J’ai remarqué la clématite il y a quelques heures, quand je suis allé étendre un édredon humide sur la corde à linge. (p.230).
Le Szum et le Ching est une des nouvelles qui composent D’ici là, le dernier recueil de John Berger. Né à Londres, en 1926, entré aux Beaux-Arts, à vingt ans et jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, il ne s’imaginait pas autrement que peintre. Il devint journaliste, chef de file de la critique d’art marxiste, se rendit célèbre dans les années 70 par un essai Voir le voir (Ways of seeing) et des reportages sur l’art pour la BBC, et choisit de vivre en France, dans un petit village de montagne de Haute Savoie, où il vit encore, pour faire siens la peinture, l’écriture, l’engagement politique. "Je voulais apprendre un certain nombre de choses sur la vie rurale dont j’étais ignorant. J’y suis allé sans aucune illusion : je savais que c’était un univers très dur". Ainsi en est-il aujourd’hui, de John Berger, romancier sensible, essayiste, peintre, poète, journaliste, critique d’art, lié définitivement à la peinture, comme à la substantialité mystérieuse du monde, de la nature, de la vie et, par là-même, illuminant les thèmes auxquels il touche ; Magritte, Picasso, Goya ou Dürer, ou encore l’exil, les migrations, le déclin du monde paysan... Qu’il s’attache aux apparences d’une œuvre d’art, d’une simple photographie, évoquant, avec l’art, l’activité créatrice la plus riche, la plus complexe et ce sentiment intime de promesses en l’avenir, comme dans L’air des choses (éd. François Maspero, 1979), ou choisisse un sujet aussi rude que King, roman de rue (éd. de l’Olivier,1999), racontant, en une plongée onirique et crue et par la voix d’un chien ("L’aboiement est une voix qui jaillit d’une bouteille et qui crie : "Je suis là"), vingt-quatre heures de la vie de SDF, réunis dans un terrain vague, parmi détritus et machines cassées, il n’en est pas moins proche de la vie et quoique sans illusion, animé de cette pleine conscience de "la Nécessité, avec un grand N, et tout ce qu’elle engendre ; la tragédie, et aussi la possibilité d’amour". John Berger, où une certaine façon de regarder. D’ici là rassemble des instantanés de la vie, promenades de la mémoire, entre présent de l’écriture et passé des souvenirs ; l’auteur convoque autour de lui, les vivants et les morts, sa mère et son père, Jorge Luis Borges, celles et ceux qui ont fait de lui l’homme et l’artiste engagé qu’il est. Le recueil s’ouvre sur Lisboa ; "Ecris ce que tu trouves et aie la courtoisie de nous mentionner", murmure la mère de John Berger, rencontrée le temps d’une balade, dans les rues de Lisbonne, parmi les couleurs des azulejos. Elle glisse son bras sous celui de son fils, lui raconte son premier amour, ils évoquent des moments heureux. Elle est morte pourtant, quinze ans auparavant. Qu’importe ! Elle est revenue lui dire de ne rien oublier. Le recueil se ferme sur Le Szum et le Ching : "Le Ching était la rivière de mon père. Quelques années durant, elle représenta ce qu’il y avait de meilleur dans sa vie, et il désirait la partager avec moi. Elle nettoyait les blessures qui ne voulaient pas cicatriser. Elle dissipait les gaz moutarde. De ses lèvres mouillées, comme celles du Szum, elle chuchotait des noms.(...) Ces samedis après-midis ont marqué le commencement d’une entreprise que mon père et moi avons menée jusqu’au jour de sa mort, et que je poursuis seul aujourd’hui". (p.192) (...) Destins émouvants, inoubliables, tissés autour de l’écrivain ; père, amis, jeunes mariés polonais en train de danser dans leurs habits de fête, naissance d’un enfant ; parfums doux et acides d’oseille sauvage, de poires, les mois de novembre, odeurs de pommes de terre qui font envie - quand on vient de les arracher à la terre, les patates brillent... Il pense à sa soupe. On ferme les yeux, on entend les sons des deux cours d’eau se mêler, on aime cette nouvelle, on devine la clématite qu’il dessinera : la vie est là, prodigieuse de sève, d’acuité et de tendresse, à la fois.

John Berger, Magritte...

L’air des choses de John Berger "Il y a des tableaux de Magritte qui ne vont pas plus loin que l’expression d’une sensation de l’impossible telle que nous l’éprouvons dans le rêve ou dans la semi-conscience. De telles sensations nous isolent de la coïncidence, mais ne nous en libèrent pas. Je donnerai comme exemples son tableau d’une pomme gigantesque qui emplit toute une pièce (La Chambre d’écoute) ou plusieurs de ces tableaux des années cinquante dans lesquels des personnages ou des scènes entières ont été changés en pierre. Par contraste, ses tableaux pleinement réussis sont ceux où l’impossible a été saisi, mesuré et inséré comme une absence dans un eproposition faite dans un langage originellement et expressément développé pour dépeindre des événements particuliers dans un décor particulier. De tels tableaux (Le Modèle rouge, Le Voyageur, Au seuil de la liberté) sont des triomphes de la signification de Magritte, des triomphes du concept moral de l’impossible."

John Berger, L’air des choses. Essais. Traduits de l’anglais par Fanchita Gonzales Batlle. Éd. François Maspero, 1979

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