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Albert Camus, romancier de Jacqueline Lévi-Valensi.
Par Olivier Plat*

 

Camus ou la naissance d’un romancier Albert Camus ou la Naissance d’un romancier
Jacqueline Lévi-Valensi
Éditions Gallimard, Les cahiers de la NRF
avril 2006, 562 pages

Avec Albert Camus ou la Naissance d’un romancier, nous pénétrons dans le laboratoire de la création romanesque camusienne. Il faudra à Camus dix longues années de gestation et de nombreuses tentatives avortées avant que de parvenir à sa maturité d’écrivain. Jacqueline Lévi-Valensi nous retrace le cheminement de Camus vers l’oeuvre à venir, la façon dont celle-ci se développe, ses hésitations et ses métamorphoses. Des voix du quartier pauvre où se marque le refus d’une littérature de divertissement et d’évasion, au Livre de Mélusine, sorte d’adieu à l’enfance et au monde du rêve, de la Maison mauresque et son labyrinthe intérieur aux réminiscences baudelairiennes, ébauche d’un réalisme symbolique, aux accents stendhaliens de Louis Raingeard qui narre "l’attirance incurable" d’un fils pour sa mère et annonce Le premier homme, jusqu’à La mort heureuse, d’où naîtront Caligula et Noces, et L’Envers et l’endroit, seul livre publié en 1937, les écrits de jeunesse de Camus explorent les champs de l’écriture romanesque et édifient les bases de sa mythologie du réel. A l’origine de l’oeuvre, "de la première histoire racontée", il y a le noyau dur, la cellule originelle du couple fils/mère, indissociable de l’expérience vécue de la pauvreté, matérielle et affective, qui se retrouve dans toutes les tentatives d’élaboration romanesque auxquelles Camus va se livrer. Ecrire ce sera s’arracher à la "glu" de l’enfance et donner voix au silence de la mère : "C’est essentiellement pour échapper à la terrible emprise que cette enfance exerce sur lui qu’il va la prendre comme objet de son oeuvre." Peut-être l’aptitude du naturel chez Camus à devenir invraisemblable et à rejoindre le mythe a-t-elle pour origine la vision qu’enfant il eût de sa mère, fixant "anormalement" les rainures du parquet dans le noir. Cette scène nocturne réapparaît dans de nombreux textes (Voix du quartier pauvre, Louis Raingeard, l’Envers et l’endroit). Jacqueline Lévi-Valensi y voit "la première expression à l’état pur de ce sentiment d’étrangeté propre à la conscience camusienne, et la découverte même de l’absurde". Vertige aussi de l’horreur du temps, scandale, obsession de la mort : "Sa grand-mère mourra, puis sa mère, lui". Jacqueline Lévi-Valensi indique ainsi la filiation qui unit les textes, la persistance des thèmes, leur resurgissement. Des Voix du quartier pauvre au Mythe de Sisyphe et à L’étranger, même conception du temps, mêmes interrogations lancinantes. Des passages entiers des Voix du quartier pauvre seront repris dans les essais de l’Envers et l’Endroit. Comme le souligne l’auteur, les idées et les oeuvres de Camus prennent souvent leur source dans une émotion, une rencontre affective. Les textes de jeunesse ont presque tous une origine autobiographique : "Le choix fait par Camus de tout ce qui vient nourrir les premiers essais de création romanesque est directement issu des impressions de l’enfance et de l’adolescence. La fidélité au réel se mesure à l’aune des événements les plus intimes - en cela, le réalisme de Camus est aux antipodes du romanesque balzacien -, et donne aux expériences morales ou psychologiques de ses personnages l’épaisseur charnelle et suggestive de la réalité. Elle se double d’un texte à l’autre, d’une dialectique du doute et de l’incertitude, qui refuse les facilités du pittoresque ou d’une littérature de notations. L’ironie [1] et le secret, traduisent cette tension entre langage et silence, "autre forme du refus et de l’acceptation du réel" [2]. Jacqueline Lévi-Valensi interroge sans cesse le mode de relation au réel du romancier. Au désir de contact [3], correspond la tentation contraire de se séparer du monde, à l’image de la vitre rencontrée dans de nombreux textes. Selon elle, "en plaçant l’art au premier plan de ce qui permet "ces contacts avec le vrai", Camus retrouve les intuitions les plus fécondes de Baudelaire et de Proust". La joie de la plénitude retrouvée avec le monde, chantée sur un mode mineur dans les textes antérieurs, que l’on retrouvera dans Noces, ne dure que "le temps d’un souffle". Elle exprime le "désir du retour à l’origine maternelle, qui est sans doute un des fondements de l’oeuvre camusienne".
De l’abandon de La mort heureuse et de son projet de roman total - inspiré de Nietzsche, Dostoievski et Malraux -, naîtra Camus romancier. Il optera pour une conception volontariste et classique de l’écriture et préfèrera désormais écrire "plutôt en-deçà qu’au-delà". Il faudra ces années d’apprentissage et de renoncement pour que Camus "puisse considérer véritablement la réalité comme objet" et en trouver l’équivalent métaphorique ou symbolique dans les grands romans de la maturité.


* Olivier Plat, contributeur de FloriLettres et Marie-Agnès Giroud ont réalisé, pour les éditions Gallimard, une bande-annonce consacrée au dernier ouvrage de Tahar Ben Jelloun, Partir. Cette bande-annonce est une idée originale et excellente qui propose des extraits du roman, des images d’archives, un entretien filmé où l’écrivain répond aux questions d’Olivier Plat...

http://www.gallimard.fr/benjelloun-...

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