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Extraits choisis - Jacques Schlanger

 

Nouvelle Solitude de Jacques Schlanger Jacques Schlanger, Nouvelle Solitude
Éditions Métailie /poche, essais, 2006

Ecrire
p.13

Écrire, plaisir d’écrire, de tenir un stylo à la main, de le faire passer sur le papier, d’avancer, de noircir la feuille - plaisir physique de l’écriture. Aujourd’hui, avec le clavier de l’ordinateur, j’ai l’air désuet à vanter le plaisir de tenir un stylo à bille à la main et de faire provenir la trace de l’écriture directement du prolongement de mes doigts. J’ai une écriture illisible, surtout quand j’écris vite, quand j’essaie de capter, de retenir, de noter la pensée qui flotte, les mots qui se bousculent pour sortir, le plein d’idées que je veux débroussailler pour en faire un texte, pour insérer ligne par ligne des éclairs diffus d’écriture. Il n’en reste pas moins que j’aime l’acte même d’écrire, d’immobiliser par écrit les textes que je découvre en moi, les paroles que j’invente, les idées que je cherche à retenir. Il y a dans l’écriture un plaisir physique de l’invention, de la rétention de la pensée, étonnement du passage du blanc au noir, du vide au plein, d’un vide qu’ébranlent des signes de plein. (...)

Écrire un livre, avoir envie d’écrire un livre, de fabriquer un ouvrage, de faire une œuvre. S’installer à sa table pour écrire, pour se parler à soi-même, pour mettre sa pensée au net, pour rendre ses comptes à soi-même, et aussi pour le plaisir de communiquer, pour se faire connaître, pour être reconnu. Écrire quand on a quelque chose à dire, écrire quand on n’a rien à dire, écrire juste pour le plaisir d’écrire, écrire parce que l’écriture est signe qu’on vit encore, que tout n’est pas terminé, qu’on n’est pas encore en simple attente de la mort, en état de pré-mort. Écrire pour le plaisir, pour la reconnaissance, pour la gloire, pour communiquer, pour faire savoir, et pour d’autres raisons encore - tout cela du domaine du rêve, du désir, de l’espoir. Puis il y a toujours ce doute, cette question qui irrite : pour qui tous ces livres, qui va les lire, qui veut les lire, et pour qui ce livre-ci ?

Écrire un livre : non pas l’obligation de l’écriture, le publish or perish des universitaires qui engage des vies entières dans le malheur de la production académique, dans de petites livraisons effectuées au fur et à mesure des étapes de la promotion - manière-simulacre d’exister devant les collègues, les étudiants et soi-même. Mais écrire un livre parce que c’est une joie d’écrire, une joie de faire des choses avec des mots et avec des idées. Non pas la corvée, même bien faite, mais le plaisir, le défi de faire, même si la production n’est pas toujours à la hauteur de l’intention.

Contempler / construire
p.50

J’ai trois ans, une route en pleine campagne, je suis assis sur une poussette, le visage vers l’avant, il fait frais, je suis au chaud, bien couvert ; le vent caresse mon visage et me picote doucement. Je m’éloigne d’un endroit qui ne me plaît pas, je vais vers un endroit que je ne connais pas, je suis plein d’espoir et de joie. Poussé par une femme que j’aime, que je ne vois pas mais dont je reconnais la voix, qui me guide et me parle avec tendresse, je regarde autour de moi, je suis parfaitement heureux. Mon premier souvenir, souvenir de bonheur. (...)
C’est de cette posture rêvée de mon enfance que parlent les Stoïciens et Spinoza : est libre l’homme qui sait reconnaître les contraintes de la nécessité et agir en accord avec elles ; sa liberté est tenue par les limites que la réalité, que sa réalité lui impose. Je suis le visage au vent, ouvert sur le monde, ouvert sur mon monde : mais en même temps, je suis assis sur ma poussette, tenu par elle, par mon monde, par mon " corps/esprit ", par ma culture, par ma vie, par ma mort. Etre libre, reconnaître les contraintes comme des amies dont il faut s’accommoder, et aussi comme des moyens avec lesquels il faut agir. (...)

Espérer
p.82

Sur les pierres tombales égyptiennes, dans les bas-reliefs assyriens, on trouve en bas, dans le coin, loin des dieux et des rois, un petit personnage à genoux, les mains ouvertes, les paumes en l’air, le visage tendu vers l’avant, le regard fixé vers les dieux : le suppliant. Il demande la vie, la santé, le bonheur, la richesse, la gloire ; il tend les mains, il supplie, il espère.
Posture de la supplication et de l’espérance.
Limoges, place de la République, janvier 1944, j’ai treize ans. Je traverse la place pour aller voir mon ami Chimy. Soudain une rafle, la place est bouclée par un cordon de gardes-mobiles, mousqueton à la main, pied contre pied, les jambes écartées. Pour sortir, il faut passer par un poste de contrôle, montrer ses papiers. J’ai sur moi une fausse carte d’identité, que j’ai peur de montrer. Je suis pris de panique, je ne sais plus que faire, je longe la ligne des gardes-mobiles, en m’efforçant de ne pas courir, de paraître naturel. Je ne regarde pas les gardes-mobiles, mais leurs jambes qui font grille. Soudain, je lève la tête, je saisis le regard d’un garde-mobile, je le vois encore, il me regarde, et brusquement il me prend par l’épaule, me plie entre ses jambes, me pousse vers l’extérieur, en me disant : " fous le camp ! ". Je me relève, je cours, je suis sauvé. (...)
J’ai supplié pour ma vie, sans crier, sans pleurer, avec juste un regard. Aurais-je dû ne rien faire, rester impassible, stoïque, accepter ? Ou bien lutter, me battre, chercher à forcer le barrage de policiers ? Non, j’ai supplié, car il n’y avait rien d’autre à faire, j’ai supplié parce que j’espérais. Derrière la supplication il y a l’espérance. Là où le droit et le mérite n’ont plus cours, là où la puissance est ailleurs, là jouent la chance et la malchance. (...)

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