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Entretien avec Edith Heurgon
Propos recueillis par Corinne Amar

édition du 8 septembre 2006

 

Photo du chateau de Cerisy Le Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle organise, chaque année, de mai à octobre, dans le cadre accueillant d’un château du début du XVIIème, monument historique, une vingtaine de colloques réunissant artistes, chercheurs, enseignants, mais aussi un vaste public intéréssé par les questions culturelles et scientifiques. Il compte une forte proportion d’étrangers attirés par la culture française.

En juin 2005, dans un entretien avec Florilettres, dans le cadre de la publication de S.I.E.C.L.E. 100 ans de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy (n°61), vous évoquiez, pour nous, la naissance de ces rencontres, inaugurées en 1910 à l’abbaye de Pontigny, dans l’Yonne, par votre grand-père Paul Desjardins, leur évolution, le travail accompli de votre mère Anne Heurgon-Desjardins, afin de poursuivre son œuvre dans le familial Château normand de Cerisy, en 1952, et après elle, celui de ses deux filles, votre sœur Catherine Peyrou et vous, qui dirigez conjointement le Centre depuis 1977, avec le même projet :
"Accueillir, dans un cadre agréable, éloigné des agitations urbaines, pendant une période assez longue (une semaine, une décade), des personnes (artistes, écrivains, enseignants, étudiants, intellectuels, savants) qu’anime un même attrait pour les échanges, afin que, dans la réflexion commune, se nouent des liens fermes". Cette brève définition vous semble-t-elle juste ?

Edith Heurgon : Oui. En effet le projet que nous poursuivons est celui de la rencontre entre personnes d’âges, d’origines, d’activités diverses. Paul Desjardins était convaincu que "pour penser ensemble, il fallait vivre ensemble". Cela exige du temps. Or il paraît de plus en plus difficile aujourd’hui de consacrer une semaine (ou dix jours) à la rencontre des autres...
Quant à moi, ce qui me passionne dans cette aventure, c’est d’être portée par une tradition culturelle bientôt séculaire et de faire de la prospective. Me demandant ce que seront "les intellectuels" demain, j’ai le sentiment qu’il faut désormais ouvrir Cerisy à tous ceux qui, dans l’action, se posent des questions sur leurs pratiques et sur les devenirs de nos sociétés.

Cette année, dans la continuité rituelle des colloques organisés de mai à octobre, eut lieu le colloque Archive épistolaire et Histoire (14-21 août), sous la direction de Mireille Bossis et Lucia Bergamasco. Comment naît l’idée d’un colloque ? Comment celui-ci s’est-il préparé, organisé, présenté ?

E. H. : Certains parlent d’un "devoir de suite" : un colloque en ouvre un autre. Au cours des repas, des promenades, des idées naissent, des projets s’échafaudent, et, à la fin de chaque rencontre, de nouveaux thèmes sont proposés pour les années à venir.
Mireille Bossis avait organisé à Cerisy, en 1987, un colloque sur L’Epistolarité à travers les siècles. Puis, pendant plusieurs années, nous ne l’avions pas revue. Lorsque nous avons sollicité son témoignage à l’occasion du cinquantenaire du Centre culturel, elle nous a fait parvenir une longue lettre : reconnaissant que Cerisy avait joué un rôle important dans sa vie (de 1975 à 1987), elle nous manifestait, également, un doute et une critique. Le doute portait sur le fait que, selon elle, les relations amicales ne font pas toujours bon ménage avec les échanges intellectuels, bref que l’intellect et l’affectif étaient parfois difficiles à concilier. La critique concernait l’orientation de Cerisy qui, à l’avant-garde dans divers domaines, ne faisait pas une place suffisante à l’histoire, alors qu’elle-même poursuivait ses travaux sur l’Epistolaire en privilégiant l’approche historique et anthropologique. Pour lever le doute et réparer cette carence, nous lui avons proposé d’organiser un nouveau colloque. Ce fut Archive épistolaire et Histoire que nous avons accueilli en août 2006.

Ecritures du Moi - intime, intellectuelle, politique ou amoureuse -, lues au travers de l’exploration historique, de l’exhumation de fonds d’archives publiques ou privées, de corpus de milliers de lettres connues ou inconnues, passés au fil d’une critique rendue nécessaire, telle était la thématique de ce colloque. "La lettre, quel que soit le temps de son écriture, hier comme aujourd’hui, ouvre la porte d’un territoire dont les richesses immenses sont à inventorier", était-il dit, en préambule. Qu’en pensez-vous ?

E. H. : Assurément, les informations apportées par ces lettres sont utiles pour appréhender la manière dont les gens vivent, les questions qu’ils se posent, les mouvements qu’ils engagent. Et, pour la prospectiviste que je suis, je crains que dans l’avenir, nous nous ne disposions pas de matériaux aussi solides pour alimenter nos réflexions et nos actions.

Qu’elles soient lettres de marins, ou de soldats, ou de poètes, ou de bourgeoises, ou encore d’hommes politiques, si différentes les unes des autres, toutes, offrant leur "théâtre intime", cherchent à abolir la solitude ou la distance, demandent à être partagées, reconnues, semblent remercier d’exister à nouveau. Avez-vous éprouvé cette même impression ?

E. H. : La lettre témoigne du désir d’établir un lien avec autrui, et ce lien peut être de diverses natures : intime ou familial, social ou politique, commercial ou administratif. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il me semble que La Poste, avec la transformation des media de communication, a pour mission de rester "un opérateur de lien".

Qu’avez-vous pensé de la lecture de lettres faite par une comédienne, Valérie Jeannet ?

E. H. : Il m’a semblé que c’était, dans un colloque un peu austère, un apport très riche : grâce à la voix de la comédienne, les auteurs des lettres ont pris une sorte de présence sensible, qui a permis au commentaire d’être plus solide. C’est une première pour Cerisy, dont nous sommes très heureux, car nous sommes toujours à l’écoute de nouvelles modalités susceptibles d’enrichir les rencontres dont nous prenons l’initiative.

Que dire du travail de ces spécialistes (je pense à Mireille Bossis, à Claire Paulhan, chercheuses et infatigables passionnées, mais aussi à tous les intervenants du colloque) pour faire entendre ces voix, les sortir de l’oubli ?

E. H. : Qu’il importe évidemment de l’encourager et de faciliter l’accès aux sources que nous possédons. Nous avons d’ailleurs créé, avec l’IMEC (l’Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine), un groupe de recherche à partir des Archives de Pontigny-Cerisy (qui comportent beaucoup de correspondances...). Toutefois, en ce qui concerne mon engagement à Cerisy, je suis surtout préoccupée par l’action présente et par l’ouverture de perspectives nouvelles.

Quel fut le lien entre Archive épistolaire et Histoire et Exils en France au XXè siècle l’autre colloque qui eut lieu en même temps ? Existait-il d’emblée ou se noua-t-il, à l’insu de ses organisateurs, au fur et à mesure des interventions et des discussions de table ?

E. H. : Les deux colloques ont été programmés sans établir de lien préalable. En effet, accueillir deux rencontres simultanées nous permet d’accepter des projets intéressants sans nous préoccuper trop de l’ampleur des audiences (et néanmoins d’assurer le nécessaire équilibre économique).
Lors de la coutumière soirée de présentation, nous avons constaté qu’il pouvait y avoir certaines résonances entre les deux colloques. D’une part, les exilés sont parmi les grands épistoliers. D’autre part, certains participants du colloque Archive, intéressés par les questions littéraires, ont été tentés par quelques séances du colloque voisin. Enfin, des soirées ont été communes dans la mesure où elles faisaient événements : par exemple, la séance avec Ménie Grégoire (qui eut son heure de gloire comme animatrice sur RTL) ou l’intervention de Laure Adler (bien connue des auditeurs de France culture) sur Hanna Arendt a suscité des échanges.

Elles furent enthousiastes, ces discussions à table, qui mêlaient les participants des deux colloques, faisaient aller de l’un à l’autre, et presque regretter, lorsqu’on franchissait la porte de l’un, de n’être pas dans l’autre. Voulez-vous nous parler un peu de ce second colloque ?

E. H. : L’idée de ce colloque Exils en France au XXe siècle est née à l’occasion d’une rencontre Paris-Berlin-Moscou, organisée en 2004 par Wolfgang Asholt et Claude Leroy, et à laquelle participait Georges-Arthur Goldschmidt. Lors des conclusions, il était apparu que la question de l’exil n’avait pas été suffisamment traitée. D’où ce nouveau colloque qui, comme le précédent, était une rencontre franco-allemande, avec la participation de plusieurs russes. Un public assez important nous a paru très intéressé par des communications et des débats qui ont permis de mieux cerner les différentes formes de l’exil.

Une variante a été introduite à Cerisy ; la rencontre, en la présence d’une personnalité, d’amateurs et de spécialistes autour de son œuvre : voulez-vous nous dire quelques mots des dernières rencontres et de celles à venir ?

E. H. : Oui, cela est une nouveauté par rapport à Pontigny. C’est dès 1955 que nous avons organisé le premier colloque autour d’une personnalité et en sa présence : Martin Heidegger. Depuis, plusieurs dizaines de personnalités (écrivains, philosophes, poètes, scientifiques...) se sont ainsi prêtées à des rencontres organisées autour ou à partir de leurs travaux. En 2006, nous avons accueilli les poètes Michel Deguy et Yves Bonnefoy et nous nous réunirons, en septembre, autour du psychanalyste Jean-Bertrand Pontalis. En 2007, des rencontres seront programmées autour de Bruno Latour et Jean-Pierre Dupuy.

Depuis 1952, près de 500 colloques se sont organisés à Cerisy. Vous, qui multipliez les saisons et les colloques et les rencontres inoubliables, accueillez les personnalités les plus marquantes, les opinions, les mentalités les plus diverses, direz-vous encore, qu’à chaque fois, "l’expérience est unique" ?

E. H. : Oui, chaque colloque est toujours unique. Bien que le programme des séances soit minutieusement établi, il comporte une large part d’imprévisibilité. Certaines coutumes sont régulières (la soirée d’accueil, la "photo de famille", l’omelette norvégienne, le départ), mais les usages des lieux, les rythmes des activités, les modes de relation entre les participants sont toujours différents. Cela dépend du public, du climat, de la manière dont les choses s’agencent. A chaque fois se crée une petite communauté éphémère qui partage une expérience singulière.

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