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Extraits choisis - Stéphane Audeguy

édition du 29 septembre 2006

 

Fils unique de Stéphane Audeguy Stéphane Audeguy, Fils unique .
Éditions Gallimard, sept. 2006

Hier la nation française tout entière a porté les restes de Jean-Jacques Rousseau dans la crypte de l’église Sainte-Geneviève, reconvertie en Panthéon. La foule était considérable, comme la gloire de ce grand homme. Mais dans cet immense concours de peuple pas un être ne savait que l’illustre Jean-Jacques avait un frère ; que ce frère assistait à la cérémonie ; et que c’était moi.
La République sait reconnaître ses penseurs, mais c’est quand ils sont morts. Ainsi elle épargne aux vivants la peine de les lire. Si je m’étais manifesté devant le Panthéon, si j’avais révélé mon identité par quelque preuve éclatante, on m’aurait fêté, adulé. La foule aime que les grands hommes soient affligés d’une petite famille : cela frappe les humbles, et console les médiocres. Mais je n’ai rien dit. J’écris ce récit sans l’espoir d’être lu, et sans la crainte de ne l’être pas. J’ai décidé de m’y adresser à toi, Jean-Jacques ; je dirai plus loin pourquoi. J’avais dix-huit ans quand je te vis pour la dernière fois. J’en compte maintenant près de quatre-vingt-dix : il y a bien des choses qu’il faut que je te dise. Parler aux morts, c’est un privilège de vieillard ; et cet âge en a peu. Pourquoi me priverais-je d’invoquer ton fantôme, quand aujourd’hui le premier venu s’y croit autorisé et t’invoque, en Christ de la Révolution ? Depuis des années on donne à des enfants ton prénom. On trouve l’image de ta sainte face sur des assiettes peintes. On te prête même d’admirables dévouements de mères patriotiques, des conversions miraculeuses aux intérêts supérieurs de la Nation, des vocations de botaniste ou de musicien.
[...] Je me nomme François Rousseau. Celui qu’hier on a pensé honorer en le couchant entre Descartes et Voltaire dans la crypte du Panthéon naquit sept ans après moi. Tu avais onze ans quand je quittai notre pays natal pour n’y plus jamais revenir. Puis-je prétendre te mieux connaître que ceux qui t’enterrèrent hier ? Je le crois. Nous n’étions d’abord frères que par les hasards du sang, lesquels ne valent guère plus que le peu de foutre qui les cause ; mais, je le dis hautement, j’ai conquis par mon existence le droit de m’adresser à toi. Quant à l’idée de composer le présent mémoire, voici comment elle me vint. Un ami me prêta le volume premier de tes Confessions, qui venait de paraître. Le titre m’en déplut, parce qu’il puait la sacristie et l’encens refroidi. Pourtant je lus l’ouvrage d’une traite, mais non sans un vif agacement : sur la scène immense de ton orgueil tous les personnages de ta vie paraissaient en figurants, des plus illustres aux plus humbles. Quant à ton frère François, tu ne le mentionnais que trois ou quatre fois. Pour un homme qui prétendait dire la vérité entière, tu te faisais d’elle une image bien singulière ; à telles enseignes que je pensai qu’il serait plaisant d’administrer à ces pompeuses confessions la correction qu’elles méritaient. Puis j’eus mieux à faire qu’écrire, et me voici parvenu à la fin de ma vie : j’écrirai maintenant, ou jamais.

[...]

J’ai fait ce que j’ai pu pour ajouter, avec douceur, au désordre de ce monde. Rira bien qui rira le dernier.


Stéphane Audeguy, La Théorie des nuages .
Éditions Gallimard, janvier 2005

Prix Ciné roman Carte noire
Prix de l’Académie française Maurice Genevoix
Grand Prix du livre des dirigeants
Prix Mille Pages littérature française
Prix du style

On ne peint pas pour faire de la peinture, ou même pour être peintre : seuls les amateurs en sont là, On peint pour des raisons plus profondes et qui n’ont rien à voir avec la carrière ; ce qui est essentiel pour un peintre, c’est le rapport entre son art et tout ce qui n’est pas la peinture, c’est ce désir de capter les couleurs et les saveurs du monde.
(p.62)

Pour la première fois de sa vie, Richard Abercrombie est confronté au vacarme obscène de la nature sous sa forme la plus grandiose et la plus véhémente : une jungle. Ce n’est pas tant le vacarme en soi qui l’abasourdit, mais, au sein de ce tohu-bohu, l’absence totale de sonorité humaine. La jungle bruit selon ses propres lois, insoucieuse des hommes qui croient l’explorer. Dans les forêts où l’homme vient régulièrement chasser, à proximité des villes, dans toute l’Europe et particulièrement en Angleterre, les animaux ont depuis longtemps appris à se taire à l’approche de l’homme, à le fuir comme le prédateur suprême : cette créature qui tue contre nature, sans que la nécessité de survivre l’y force. Le silence apaisant de nos campagnes n’est que le signe tangible de la terreur que l’homme fait régner.
(p.199)

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