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Entretien avec Bertrand Dermoncourt.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 13 octobre 2006

 

Bertrand Dermoncourt, Dimitri Chostakovitch Bertrand Dermoncourt est directeur de la rédaction de Classica-Répertoire et critique musical à l’hebdomadaire L’Express. Il a dirigé Tout Mozart. Encyclopédie de A à Z dans la collection "Bouquins" (Robert Laffont, 2006).

Vous venez de publier aux éditions Actes Sud un ouvrage sur la vie et l’oeuvre musicale du compositeur Dimitri Chostakovitch. Parlez-nous des circonstances qui vous ont amené à écrire cette biographie articulée autour de témoignages... et de son élaboration.

Bertrand Dermoncourt : J’aime cette musique depuis de nombreuses années ; or il se trouve qu’elle est toujours mal jugée. L’oeuvre de Chostakovitch est née dans des circonstances exceptionnelles. Il fut l’un des rares - voire le seul ! - artistes d’envergure à produire un corpus de valeur sous la dictature. Pour comprendre cela, et pour préparer mon livre, il était indispensable de rencontrer des témoins, comme Vladimir Ashkenazy, Irina Chostakovitch, Valery Gergiev, Mariss Jansons, Gidon Kremer, Kurt Masur, Guennadi Rojdestvenski, Mstislav Rostropovitch et Vladimir Spivakov.

Comme Prokofiev et tant d’autres, Chostakovitch a fait l’objet d’humiliations et de condamnations, parce que sa musique trop audacieuse, ne satisfaisait pas l’URSS de Staline pour qui l’art devait être "au service de la propagande"...

Bertrand Dermoncourt : Sa musique était rarement "au service de la propagande", en effet. Les réactions après la création de certaines de ses Symphonies fut pour cette raison très violente (la 4è, qu’il dû retirer, la 6è, la 8è, la 9è, la 13è... toutes pour des raisons différentes, elles ne plurent pas au régime. Chostakovitch fut condamné à deux reprises, en 1936 et 1948, parce que, sous Staline, les artistes devaient être à la bote du régime. Dire qu’il fit "l’objet d’humiliations et de condamnations, parce que sa musique trop audacieuse" est réducteur, car les jugements esthétiques étaient toujours subordonnées à la politique.

Vous montrez, à travers l’analyse de ses oeuvres, combien le compositeur était sans cesse sur le qui-vive, prisonnier du régime totalitaire sans toutefois renoncer à sa liberté d’expression, à sa propre création musicale où l’humour noir, l’ironie se mêlent au tragique...

Bertrand Dermoncourt : Oui, c’est la bonne définition de son style.

Afin de poursuivre son activité, Chostakovitch devient membre du Parti, ce qui lui permet notamment de plaider en faveur d’artistes tyrannisés, comme par exemple le cinéaste Andreï Tarkovski, de rendre hommage à la poétesse Marina Tsvetaïeva...

Bertrand Dermoncourt : En devenant membre du parti en 1960, Chostakovitch s’engagea dans un mensonge - il ne croyait pas au régime et avait l’impression de vivre "dans une prison" - noyé sous les remords, qui fit douter ceux qui avaient toujours vu en lui un artiste "résistant". Il fit ce qu’il pu pour aider les gens qui le sollicitaient. Et il écrivit des oeuvres "de résistance" comme les Romances sur des poèmes de Tsvetaïeva, ou la Symphonie n°13.

Pouvez-vous nous dire quelques mots à propos des lettres de Chostakovitch à son ami Isaak Glikman ?

Bertrand Dermoncourt : Il faut absolument lire cette correspondance, parue chez Albin Michel en Français, pour comprendre la personnalité de Chostakovitch, ses obsessions, ses regrets, ses litotes. Voici un exemple, daté du 2 février 1967 : "Je réfléchis beaucoup à la vie, la mort et la carrière. Ainsi, en pensant à la vie de quelques hommes illustres (je ne dis pas "grands"), j’en arrive à la conclusion que, tous, ils ne sont pas morts à temps. Par exemple : Moussorgski est mort prématurément. On peut dire la même chose de Pouchkine, de Lermontov et certains autres. Tandis que Tchaïkovski aurait dû mourir plus tôt. Il s’est attardé, et c’est pourquoi sa mort, ou plutôt les derniers jours de sa vie, ont été atroces. La même chose s’applique à Gogol, à Rossini, peut-être à Beethoven. Comme beaucoup d’autres hommes illustres (grands), comme d’ailleurs ceux qui ne sont pas connus, ils ont dépassé ce seuil au-delà duquel la vie n’apporte plus de joie, mais seulement des déceptions et des événements horribles. En lisant ces lignes, tu te demandes sans doute : "Pourquoi écrit-il cela ?" Parce que moi j’ai sans doute vécu trop longtemps. J’ai connu bien des déceptions et j’attends bien des événements horribles. J’ai été déçu par moi-même. Plus exactement, par le fait que je suis un compositeur insipide et médiocre. [...] Car j’ai encore dix ans à vivre, alors si je dois traîner cette horrible idée pendant toutes ces années..."

La musique de Chostakovitch est un témoignage direct de l’histoire de la Russie, mais aussi une écriture autobiographique ? Vous écrivez page 140 : "on a souvent présenté les Quatuors de Chostakovitch comme une sorte de "journal intime", puis page 187 : "l’autobiographie est plus perceptible encore dans les 3 derniers cycles de mélodie".

Bertrand Dermoncourt : Oui, en résumé on peut dire que Chostakovitch évoque son pays dans les 15 Symphonies, et sa vie intime dans ses 15 Quatuors et les mélodies.

Avez-vous des projets de livres en cours ?

Bertrand Dermoncourt : Une nouvelle encyclopédie pour Robert Laffont, sur Bach.


-  Dimitri Chostakovitch
Lettres à un ami
Correspondance avec Isaac Glikman (1941-1975)

Préface et commentaires d’ Isaac Glikman
Traduit du russe par Luba Jurgenson
Éditions Albin Michel, 1994

-  Krzysztof Meyer
Dimitri Chostakovitch

Éditions Fayard, 604 pages, 1994

-  Solomon Volkov
Chostakovitch et Staline : l’artiste et le tsar

traduit du russe et annoté par A-M. Tatsis-Botton
Editions du Rocher, 2004

-   Témoignages : les mémoires de Dimitri Chostakovitch, propos recueillis par Solomon Volkov
traduit du russe par A. Lischke
Albin Michel, Paris, 1980.

-   Dimitri Chostakovitch, héritage culturel
[CD-Rom], Série Cultural Heritage n°1
Chandos multimedia, 2001.

-  Claude Samuel, Entretiens avec Mstislav Rostropovitch et Galina Vichnevskaïa sur la Russie, la musique, la liberté Robert Laffont, 1983

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Catalogue et chronologie des oeuvres de Chostakovitch sur le site Internet de l’IRCAM

L’Association internationale Dimitri Chostakovitch (Une association internationale, un centre de documentation, une maison d’édition)

Lettres de Musique sur les symphonies de D. Chostakovitch. Un site de Jean-Christophe Le Toquin

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