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Lettres et extraits choisis - Dimitri Chostakovitch

édition du 13 octobre 2006

 

Dimitri Chostakovitch, Lettres à un ami Dimitri Chostakovitch
Lettres à un ami
Correspondance avec Isaac Glikman (1941-1975).

Éditions Albin Michel, 1994

19.VII. 1960, Joukovka
(p. 160

Cher Isaac Davydovitch,
Je te remercie beaucoup d’avoir aidé mon Maxime en lui prêtant de l’argent. J’ai envie de croire que ta vie à Zelenogorsk est agréable et que tu profites bien de ton séjour dans cet endroit paradisiaque.
Je suis rentré de mon voyage à Dresde. J’ai visionné les images du film 5 jours, 5 nuits que L. Arnchtam est en train de réaliser. Je dois dire que beaucoup de choses m’ont plu. Le grand coeur de Liola vous crève les yeux. C’est là le sens principal d’une oeuvre cinématographique. Là-bas, on m’avait créé des conditions de travail idéales. J’ai habité dans la ville de Görlitz et dans la station d’été de Görlitz, près de la petite ville de Köningstein, à quarante kilomètres de Dresde. C’est un endroit d’une beauté indicible. D’ailleurs, il ne pourrait en être autrement : ce lieu s’appelle "la Suisse saxonne". Les bonnes conditions de travail ont porté leurs fruits : là-bas, j’ai composé le 8e quatuor. J’avais beau me casser la tête à écrire la musique du film, pour le moment je n’y suis pas arrivé. A la place, j’ai composé ce quatuor idéologiquement condamnable, et dont personne n’a besoin. Je me suis dit que si je mourrais un jour, personne ne songerait à écrire une oeuvre à ma mémoire. Aussi ai-je décidé de l’écrire moi-même. On pourrait mettre sur la couverture : "Dédié à la mémoire de l’auteur de ce quatuor." Le thème principal du quatuor sont les notes D. Es. C.H. c’est-à-dire mes initiales (D. Ch). J’y ai utilisé les thèmes de mes différentes compositions et le chant révolutionnaire "Victime de la prison". Mes thèmes sont les suivants : ceux de la 1re et de la 8e symphonies, du trio, du concerto pour violoncelle, de Lady Macbeth. Je fais aussi allusion à Wagner ("La marche funèbre" du Crépuscule des Dieux) et à Tchaïkovski (le 2e thème du 1er mouvement de la 6e symphonie). Oui : j’ai oublié aussi ma 10e symphonie. Une sacrée salade. Le pseudo-tragique de ce quatuor est tel qu’en le composant j’ai versé autant de larmes qu’on perd d’urine après une demi-douzaine de bières. Rentré chez moi, j’ai essayé de le jouer une ou deux fois, et j’ai à nouveau pleuré. Mais cette fois-ci, moins à cause de son pseudo-tragique que par étonnement devant la magnifique intégrité de sa forme. D’ailleurs, là joue peut-être une certaine auto-admiration qui, probablement, me passera bientôt, laissant palce à l’enivrement d’une vision autocritique.
A présent, j’ai donné mon quatuor à recopier et j’espère commencer à le répéter avec le même quatuor Beethoven. C’est tout ce qui m’est arrivé en Suisse saxonne. Transmets mon cordial bonjour à Fania Borissovna ; à toi, mes meilleures salutations.

D. Chostakovitch.


Bertrand Dermoncourt, Dimitri Chostakovitch Bertrand Dermoncourt
Dimitri Chostakovitch

Éditions Actes Sud

La terreur et la muse (p. 65)

Le 6 février 1936, une semaine après la parution de l’article "Le chaos remplace la musique", les humiliations reprirent, avec une nouvelle attaque de la Pravda intitulée "Un ballet qui sonne faux", où l’on s’en prenait cette fois au ballet Le Clair Ruisseau, bientôt suivie d’un éditorial, tout aussi critique. Dans le même temps, la section de Leningrad de l’Union des compositeurs se réunissait et se ralliait à la campagne de presse. D’éminents représentants du monde musical retournèrent leur veste et se défoulèrent sans scrupule sur le pauvre Chostakovitch, volontairement absent des séances. En mars, les oeuvres de Chostakovitch quittaient l’affiche. Le compositeur se livra alors à une entreprise aussi désespérée que vaine : il colla une à une, dans un cahier, les coupures de presse réunies par Glikman, soit quatre-vingt-dix pages d’insultes et d’acharnement "antiformaliste". A défaut de pouvoir entendre à nouveau son opéra [Lady Macbeth de Mzensk], il allait conserver ce sinistre album jusqu’à sa mort. [...]

20 février 1948
A l’Union des compositeurs de Moscou

(p. 101)

La salle du conservatoire est bondée "au point qu’on n’aurait pas pu y mettre une épingle de plus". Chostakovitch est assis au milieu de chaises vides. C’est une coutume russe : personne ne se met à côté de la victime. Cela ressemble à une exécution publique, et c’en est une, en quelque sorte. "La seule différence, c’est qu’au lieu de vous supprimer les bourreaux ont la magnanimité de vous laisser vivre couvert de crachats". Chostakovitch assiste à une réunion de l’Union des compositeurs de Moscou organisée pour répondre à une nouvelle résolution du Parti : condamner les "aspirations formalistes" de certains musiciens. Chostakovitch a l’honneur de figurer en tête de cette liste noire. "Et cette grâce, vous la payez en restant assis là, à écouter tout ce qu’on vous jette à la figure, et en vous repentant de vos torts. Et pas question de se repentir intérieurement : non, il faut monter en chaire et battre votre couple à haute et intelligible voix, en trahissant publiquement vos idéaux ! Et par-dessus le marché, il faut encore remercier le Parti, le gouvernement et tout spécialement le camarade Staline". [...]

Tout passe
(p. 187)

L’autobiographie est plus perceptible encore dans les trois derniers cycles de mélodies du compositeur. En 1973, il décida de mettre en musique certains poèmes de Marina Tsvetaïeva, "cet admirable poète, un des plus grands du siècle, qui suppliait, cinq jours avant son suicide en 1941, le comité local des écrivains de lui accorder un emploi en qualité de plongeuse dans une cantine" (Dominique Fernandez). Les Romances sur des poèmes de Marina Tsvetaïeva op. 143 abordent une nouvelle fois le thème de la création artistique, par le biais d’une profession de foi ("Mes poèmes"), une mise en scène du personnage de Hamlet, dont le spectre n’a cessé de hanter Chostakovitch ( Dialogue de Hamlet avec sa conscience"), des allusions à Pouchkine et à ses démêlés avec la censure ("Le poète et le tsar" ; "Non, le son du tambour") et un hommage à l’autre poétesse russe du XXe siècle, Anna Akhmatova, dont les "cris nous transpercent comme des flèches". Sujet élevé et ouvertement contestataire, mis en musique dans un style intimiste et pénétrant, "aussi chargé d’espérance que de détresse" (André Lischke). Encore peut-on y déceler l’influence de Benjamin Britten, l’alter ego, le frère étranger que Chostakovitch saluait une dernière fois, par-delà les frontières. [...]

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