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Entretien avec Anne-Marie Springer.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 31 octobre 2006

 

Lettres intimes, couverture du livre Lettres intimes
"Une collection dévoilée" de Anne-Marie Springer
Collectif
Éditions Textuel, 19 Octobre 2006
240 pages, 50 €
Avec le soutien de la Fondation La Poste

Anne-Marie Springer, autodidacte, collectionne des lettres autographes depuis douze ans. Sensible au texte, à l’écriture et à l’émotion qui en émane, elle s’intéresse à l’expression du sentiment, qu’il soit filial, amoureux ou amical. Sa collection, internationale et hétéroclite, liée par le même fil conducteur, forme un ensemble impressionnant et cohérent.

Lettres intimes porte le sous-titre "Une collection dévoilée". Vous nous offrez à lire et à voir avec ce livre une petite partie de votre collection d’autographes. Comment est venue l’idée de cette collection ?

Anne-Marie Springer : L’idée m’est venue il y a douze ans avec la naissance de ma fille, pour qui j’ai voulu constituer un témoignage, transmettre quelque chose qui se raréfie de nos jours -puisque nous nous écrivons de moins en moins- à savoir les lettres autographes où s’expriment l’amour et les sentiments. Un jour, j’ai remarqué lors d’une vente consacrée à Napoléon, une lettre extraordinaire du jeune officier Bonaparte à Joséphine que je n’ai pu me procurer, mais j’ai su dès lors qu’il était possible d’acquérir de tels documents et que j’étais résolue à en rassembler.

Lisiez-vous beaucoup de correspondances avant de commencer à collectionner ces lettres ?

Anne-Marie Springer : Non, absolument pas. J’étais uniquement attirée par le contenu des textes. La lettre de Napoléon à Joséphine qui m’a attirée, est une très belle lettre d’amour, d’une grande tendresse. J’ai commencé effectivement à collectionner les lettres d’amour parce que je voulais garder la trace de ce genre d’échange et d’écriture.
Je me suis rendu compte ensuite qu’il y avait beaucoup plus que les lettres d’amour, il y avait tout le déroulé intime entre les parents et les enfants, les amitiés, celles qui durent (avec des échanges épistolaires sur de longues périodes), les passions, les lettres d’admiration... et j’ai commencé très rapidement à ajouter ces lettres à ma collection.
J’ai donc débuté ma collection avec les lettres d’amour puis je me suis rapidement intéressée aux lettres adressées aux enfants et enfin à toutes celles qui explorent les sentiments. Au fur et à mesure de mes achats et de mes découvertes, j’ai réalisé qu’on exprime les sentiments toujours de la même façon et qu’au fond, c’est un peu le fil conducteur de notre civilisation ou de notre écriture.

Y-a t-il beaucoup de hasards dans votre quête ou est-ce une vraie recherche de détective ?

Anne-Marie Springer : Ce n’est pas une recherche de détective mais plutôt des hasards. Néanmoins, je lis des catalogues, je vais voir des marchands mais par exemple, je ne vais jamais chiner. J’ai rencontré assez vite des collaborateurs, des experts qui aujourd’hui font partie de mon équipe, comme Thierry Bodin, Jean-Baptiste de Proyart et comme d’autres. Ils m’ont mise sur la bonne voie, notamment avec les problèmes de faux. Les experts vérifient les écritures et le papier, une chose que je suis incapable de faire. Mais j’ai toujours fonctionné au coup de coeur. Lors de ventes, il m’est arrivé parfois de trouver des documents qui ne correspondaient pas à ma collection, ou qui m’avaient été déconseillés d’acheter, que j’ai tout de même achetés et qui, finalement, ont trouvé leur place.

La lettre de Napoléon à cette jeune femme Emma dont on ne sait rien, était inédite et intéressante...

Anne-Marie Springer : Oui, effectivement. En fait Napoléon Bonaparte a écrit cinq lettres à cette jeune femme, quatre sont connues mais celle qui est présentée dans l’ouvrage était tout à fait inconnue. Ce qui est amusant, nous en avons parlé avec M. Boudon, c’est qu’elle replace la datation des lettres bien antérieurement à ce que l’expert avait pensé jusqu’à maintenant.

Comment avez-vous trouvé cette lettre d’Elvis Presley ?

Anne-Marie Springer : Aux Etats-Unis, lors d’une vente. Il se trouve que je possède beaucoup plus de lettres de gens célèbres. Comme elles ont une valeur marchande, elles sont dans les catalogues de vente, visibles, alors que les lettres de personnes pas connues n’apparaissent pas sur le marché, elles sont gardées par les familles ou perdues. Ceci dit, j’ai autant de tendresse pour ce genre de lettres (que je possède aussi) que pour les lettres de personnages illustres.

Vous "dévoilez" 51 lettres dans cet ouvrage mais nous apprenons que vous en avez 2000 ! Comment s’est fait le choix pour ce livre ?

Anne-Marie Springer : Oui, je possède environ 2000 lettres. J’ai voulu montré dans Lettres intimes, la diversité de cette collection et son évolution dans le temps. Je n’ai pas publié la lettre la plus ancienne de ma collection, une lettre anonyme du XVe siècle mais le livre s’ouvre avec celle de Diane de Poitiers qui date de 1550, et se ferme sur une lettre de Marlène Dietrich, tapée à la machine, probablement par Marlène Dietrich elle-même. J’ai donc voulu montré l’évolution dans le temps, la disparité des correspondances et l’internationalité de ma collection avec les lettres étrangères. La cohérence de cet ensemble est déterminée par le fil conducteur qu’est le sentiment.

Chaque lettre reproduite dans le livre fait l’objet d’une notice qui "contextualise" la correspondance, avez-vous travaillé de concert avec l’éditrice Marianne Théry et les différents intervenants ?

Anne-Marie Springer : Marianne Théry était déjà en contact avec des experts avec qui elle avait travaillé pour d’autres publications. Quant à moi, j’ai fait appel à des gens un peu différents, par exemple le Professeur Luc Montatgnier pour commenter la lettre de Maupassant, afin d’apporter un point de vue inattendu et ne pas tomber uniquement dans l’expertise.

Continuez-vous toujours à collectionner ? Et où conservez-vous les lettres ?

Anne-Marie Springer : Absolument, je continue à collectionner. J’ai fait construire une bibliothèque dans laquelle je conserve toutes ces lettres. Je trouve très important d’avoir à portée de mains ces documents, sinon ils terminent dans des dossiers et on ne les voit jamais. J’ai donc fait faire des meubles adéquats avec des tiroirs et chaque lettre est directement posée dans un tiroir. Quand il s’agit d’une correspondance, je la fais relier. Je travaille tout le temps à cette collection et me fais aider pour éclaircir certains correspondants par exemple, car les auteurs des lettres sont très souvent connus mais pas les destinataires. Je fais constamment des recherches. Monsieur Jean Toulet, qui s’est intéressé dès le commencement à ma collection -parce qu’au début les gens ne comprenaient pas très bien ce que je faisais- m’a beaucoup aidée. Ma collection ne traite pas de politique, d’histoire littéraire, de droits des écrivains ni de contacts avec les éditeurs, elle montre autre chose. Elle "désacralise" les personnages illustres, les montre dans un contexte familial, amoureux, intime. J’ai choisi un fil directeur qui peut éclairer les oeuvres de ces personnages directement ou indirectement.
La lettre d’Einstein à son fils est parlante. On sait que le fils d’Einstein a fini dans un asile de fou, et ceci a certainement eu des conséquences sur le travail de son père.
Je peux prendre effectivement des risques en acceptant d’acquérir une lettre de Staline (celle à sa fille) par exemple, mais je n’ai pas de barrières morales à partir du moment où la lettre exprime un caractère intime.

Comment s’est faite la rencontre avec Lou Doillon qui a lu une sélection de ces lettres une première fois au Marathon des Mots et une seconde fois à l’auditorium du siège de la Poste à l’occasion de la sortie du livre. Et comment avez-vous trouvé sa lecture ?

Anne-Marie Springer : Marianne Théry et Olivier Gluzman (Agence "Les visiteurs du soir") sont à l’origine de cette lecture au Marathon des Mots. Comme la lecture de Lou Doillon a eu énormément de succès à Toulouse, elle a été reprise à Paris et le sera sûrement dans d’autres villes. Pour ma part, j’ai trouvé cette lecture extraordinaire. J’aimerais juste préciser que la sélection des lettres lues par Lou Doillon peut donner à penser que j’ai uniquement des lettres à caractère érotique ou pornographique, or il se trouve qu’elle a choisi entre autres et avec beaucoup d’humour, les seules lettres qui le sont (celles notamment d’Apollinaire à Lou et de Maupassant à La Tôque) ! Il y a deux mille lettres, enfin à peu près et des correspondances entières.
L’amitié compte aussi beaucoup dans ma collection.

Une exposition aura lieu à la Fondation Martin Bodmer (Suisse) en 2008 et en ce moment une a lieu à la librairie du Bon Marché à Paris jusqu’au 19 novembre...

Anne-Marie Springer : Les deux expositions sont très différentes, à la librairie du Bon Marché sont exposées des reproductions des fac-similés tandis qu’à la Fondation Bodmer, nous exposerons les originaux. C’est un grand honneur pour moi parce que je respecte énormément cette fondation et son président.

Est-ce que vous envisagez d’autres publications ?

Anne-Marie Springer : Je considère qu’une collection n’est pas quelque chose qui m’appartient mais quelque chose que je transmets, ou par un livre (dans cet ouvrage publié aux éditions Textuel, la plupart des lettres étaient inédites, y compris la lettre de Napoléon à Joséphine) ou par un CD. Et j’ai effectivement l’intention, un jour, de publier un CD et d’associer plusieurs personnes pour lire ces lettres.
J’aimerais aussi créer un site Internet afin que les gens puissent consulter ma collection...

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