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Entretien avec Anne de Lacretelle.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 23 novembre 2006

 

Anne de Lacretelle Anne de Lacretelle, Présidente-Fondatrice du prix Sévigné. Paris, siège de La Poste
mercredi 15 novembre 2006.
(Ph. André Tudela)

Voici plusieurs années que le prix Sévigné existe...

Anne de Lacretelle : Le Prix Sévigné a été créé en 1996, pour célébrer la commémoration du tricentenaire de la mort de la marquise de Sévigné.
J’avais écrit à l’époque, un article sur les demeures de la marquise de Sévigné. En creusant un peu sa vie, et surtout en me penchant sur le sort de ses lettres, j’ai découvert à ma stupeur, que beaucoup avaient été brûlées à la demande de sa petite-fille, la fille de Madame de Grignan, Madame de Simiane. Elle avait trouvé qu’on faisait un usage trop public de ces lettres qu’elle estimait privées. Je me suis dit qu’il était bien regrettable qu’on brûle, détruise de tels documents ; ils sont un matériau irremplaçable pour l’histoire et pour les archives. J’ai donc créé le prix Sévigné afin de susciter et encourager la publication de correspondances.

Avez-vous pu rapidement mettre en oeuvre votre projet ?

Anne de Lacretelle : J’ai beaucoup de chance parce que nous sommes un groupe d’amis très versés dans les événements littéraires, et les différents membres du jury ont tout de suite adhéré à l’idée. Nous sommes 15 : Eric Ollivier, journaliste au Figaro, Jean-Paul Clément conservateur de la maison de Chateaubriand, Marc Lambron, écrivain, également accès sur les archives, Diane de Margerie, Claude Arnaud qui a fait une biographie de Chamfort (1741-1794), Manuel Carcassone qui a toujours des projets éditoriaux, Ivan Nabokov qui est d’une érudition sans fond, Jean-Paul Caracalla, secrétaire général et trésorier, Pierre Kyria, Bernard Minoret, Jean-Pierre de Beaumarchais, Jean-Marc Léri, directeur du Musée Carnavalet et Charles Dantzig qui nous a rejoint. Pierre-Christian Taittinger est notre président d’honneur. Grâce à Pierre-Christian Taittinger, le prix a été remis à l’hôtel Lutetia pendant des années. Et une fois, la première année, il a été décerné au musée Carnavalet, demeure de la marquise de Sévigné.

En 2000, vous aviez remis le prix aux Lettres d’Ossip Mandelstam (Solin /Actes Sud)... l’arbitrage avait été difficile...

Anne de Lacretelle : Effectivement. J’ai dû, pour la seule fois, faire agir ma double voix parce que la correspondance de Vivant Denon arrivait à égalité avec celle de Mandelstam. Vous ne pouvez pas vous imaginer deux correspondances plus opposées l’une de l’autre. Vivant Denon, ça n’était qu’hédonisme, joie de vivre, tout était merveilleux dans une Venise exquise, avec une maîtresse délicieuse, Isabella Teotochi Albrizzi ; et Mandelstam c’était l’horreur, le stalinisme, les camps, les demandes d’argent... Ainsi, quand le vote a été terminé, Claude Arnaud m’a demandé, "mais pourquoi avez-vous soutenu Mandelstam ?". On était en 2000, le siècle s’achevait, et c’était un témoignage irremplaçable sur l’horreur du siècle. Dieu sait si moi aussi, j’aimais l’époque romantique qui débutait avec la correspondance de Denon, mais je crois qu’il fallait distinguer les Lettres de Mandelstam, ne pas avoir peur de regarder cette époque affreuse afin qu’elle ne recommence pas.

Vous jugez surtout l’appareil critique, l’annotation...

Anne de Lacretelle : Oui, mais il est nécessaire qu’il y ait une adéquation entre un appareil critique érudit et une correspondance passionnante qui brasse les événements, ou au contraire les vies affectives. Notre prix prime les préfaciers, l’appareil critique, sans lesquels une correspondance devient hermétique, sans lesquels le lecteur ne comprend pas ce à quoi les épistoliers font allusion. C’est pour cette raison que nous avons beaucoup de respect pour ces érudits qui établissent et présentent les éditions. Parfois, certains y passent 20 ans de leur vie, comme par exemple, le spécialiste Pierre Michel, pour la Correspondance générale d’Octave Mirbeau, à qui nous avons attribué le prix Sévigné 2003.

Et cette année...

Anne de Lacretelle : Comme chaque année, les arbitrages sont déchirants. Au final, nous avions à trancher avec quatre ouvrages. La Correspondance Henri Calet / Raymond Guérin, 1938-1955 (Éd. Le Dilettante) c’est presque 20 ans d’une vie littéraire avec ses enthousiasmes et ses déceptions traversés par les bouleversements de la guerre de 1940 qui défilent devant nous. Néanmoins, cette correspondance, certes très intéressante, ne met en scène que le petit cénacle littéraire. En revanche, fulgurantes, foudroyantes, les lettres qu’échangent Marina Tsvetaïeva et Boris Pastenak (Éd. des Syrtes), et bien qu’écrites sur fond de fresque historique, 1922-1936, -l’apogée du communisme, la montée du stalinisme-, elles accèdent par leur accent passionné à l’intemporel. C’est le bouleversant dialogue de deux êtres exceptionnels qui se cherchent, se désirent, se séparent. Pourquoi pas cet ouvrage ? C’est le cruel duel pour un juré. Il restait deux ouvrages en liste, la Correspondance générale de Debussy (Éd. Gallimard) et la Correspondance de Marie-Antoinette. La Correspondance de Debussy est un prodigieux travail éditorial, elle s’étend sur une vie presque entière 1872-1918, ce qui est rare. Toute la vie musicale y est évoquée et la vie privée n’y est pas absente. On retrouve parmi les correspondants de Debussy, des auteurs déjà distingués par notre prix : Pierre Louÿs, Victor Segalen, Erik Satie.
Mais en définitive, c’est la Correspondance de Marie-Antoinette qui a rapporté à l’unanimité l’adhésion de la majorité du jury. Le prix a donc été décerné à Madame Evelyne Lever qui a consacré sa vie à cette période de l’histoire de France. Bien sûr, l’ouvrage ne comprend pas seulement les lettres de Marie-Antoinette mais aussi tout cet échange fascinant, la correspondance parallèle et secrète entre la mère de Marie-Antoinette et l’ambassadeur Mercy-Argenteau ; ainsi que la correspondance secrète de Marie-Antoinette avec Fersen, du moins ce qu’il en reste, parce que les lettres plus personnelles ont été brûlées ; et également les lettres de tous ceux qui ont essayé de la sauver. La mise en perspective d’Evelyne Lever qui a parfaitement annoté la correspondance, le reclassement des lettres officielles doublées des courriers secrets, montrent la chronique d’une catastrophe annoncée dès les premiers échanges, entretenant pourtant un passionnant suspens.

Aujourd’hui, le prix Sévigné, soutenu par la Fondation la Poste, est remis au siège du Groupe la Poste. Comment s’est faite la rencontre avec la Fondation ?

Anne de Lacretelle : Nous nous sommes retrouvés cet été à Grignan, au Festival de la Correspondance dont nous sommes partenaires depuis 2 ans, et que la Fondation La Poste soutient également. Je crois qu’il y a là une parfaite synergie pour faire connaître ce qui nous passionne et nous réunit, la littérature épistolaire. Et ce que je rêve de voir au Festival de Grignan, à travers notre partenariat et celui de la Fondation La Poste, c’est un spectacle qui mettrait en scène une lecture à plusieurs voix des lettres de Marie-Antoinette, lesquelles offrent une vraie dramaturgie. Ce spectacle pourrait être repris à Paris. Ainsi, nous sommes maintenant partenaires à trois.

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