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Wepler-Fondation la Poste 2006 : Prix et mention.
Par Corinne Amar

édition du 23 novembre 2006

 

Pavel Hak Pavel Hak
prix Wepler Fondation la Poste 2006
Trans, Éditions du Seuil.
Brasserie Wepler, Paris, lundi 13 novembre 2006

Pavel Hak, Trans. Ils ne contemplent pas la pleine lune assis sur des pierres, les personnages des romans de Pavel Hak. Ils n’ont pas le temps. Leur obsession : survivre. A la guerre, à la dictature militaire, aux épidémies, à la prostitution, aux viols, aux tortures. A l’anthropophagie, aux exils, à l’épuisement... C’est la guerre. Fantômes affamés. Des presque-morts. Depuis Safari (2001) Sniper (2002), les deux précédents romans de Hak, Tchèque, né en 1962, dans le sud de la Bohême, oppressé par une ex-Tchécoslovaquie sous la censure intellectuelle - il la fuira, dès l’âge de vingt-trois ans et s’installe en France -, avec aussi, Lutte à mort pièce de théâtre, qui suivra, en 2004, les terres sont hivernales, les tragédies intemporelles, les bourreaux d’une sauvagerie impensable, et la violence s’écrit. Pas de chapitres, mais des espaces entre les paragraphes ; à intervalles réguliers, des phrases souvent nominales et qui vont par deux et donnent ce rythme tantôt descriptif, tantôt syncopé, écriture sans maniérisme, brutale, comme soumise à l’urgence de la réalité. Trans de Pavel Hak "Affamés, terrorisés.
Embusqués dans la bouche d’égout.
Personne à part les patrouilles de soldats, n’a le droit de s’aventurer dans les rues jonchées de cadavres. Mais ils sont là. Et leurs yeux fixent les victimes du froid. Un vieillard au milieu de la rue. Une femme, un peu plus loin, devant une maison détruite. Et puis, presque tout au fond de la rue, deux enfants, gisant enlacés derrière un muret où ils se sont réfugiés dans l’espoir de survivre. Silence total. Joues creuses.
"
Ainsi commence Trans. Dans le dénuement absolu, quelque part, n’importe où, en Asie. Une terre gelée. Un froid inhumain. Déjà dans Sniper (éd. Tristam), un homme, seul survivant de sa famille, retournait dans son village pour y exhumer ses aïeux pris dans les glaces de l’hiver. Ici, nous suivons le personnage principal Wu Tse dans sa fuite éperdue contre une dictature militaire, hors d’un "pays morgue" où les cadavres se mangent, les crânes indésirables s’explosent au marteau, où les êtres, traqués, harcelés par la faim confondent viol et désir, où la sexualité est omniprésente. Wu Tse fait la rencontre d’une belle Kwan déguisée en homme, la prend brutalement, se sert d’elle comme appât pour payer un départ accéléré, la perd, traverse l’Asie, l’Afrique, l’Europe - rêve de prospérité -, a l’espoir de la rejoindre, puisque c’est elle qu’il aime. Il croise, dans sa course à la vie, un médecin fou, manipulateur génétique, un village cannibale où un festin à base de touristes égarés, un virus dévastateur, une police des frontières, des centres de détention... Et tandis qu’il concentre à lui seul toutes les atrocités contemporaines, transfuge en transit, clandestin à jamais, sans nul autre chemin que celui de l’exil, et sans autre passage que celui où il a renoncé à sa forteresse et consenti à rencontrer les vivants et les morts, il "médite son déchirement d’homme".
Espoir ? Le dernier mot du roman.

Héléna Marienské Rhésus d’Héléna Marienské Héléna Marienské
Mention Spéciale 2006
Rhésus, Éditions P.O.L
Brasserie Wepler, Paris, lundi 13 novembre 2006

Avec Héléna Marienské et Rhésus , on salue un premier roman, fable fantaisiste au ton volontiers insolent, où le loufoque ne craint pas les pieds de nez au bon goût, au style et au vocabulaire résolument contemporains. Autres vies, autres moeurs, autre lieu ; dans une maison de retraite où les jours et les nuits ennuyeux, à priori, se ressemblent, un singe bonobo vient trouver refuge et chamboule la vie de ses pensionnaires. Et l’on apprend, page 151, que la particularité du singe bonobo, c’est que les "bonobos sont comme qui dirait les négros des Singes : d’une, ils sont noirs, de deux, ils viennent d’Afrique, de trois, ils niquent continûment". Et aussi, vingt pages plus haut, qu’il existe une différence fondamentale entre les gorilles, les chimpanzés et les bonobos ; "dans cette race de singe, ce sont les femelles qui sont dominantes." Bref, dans cette maison mortelle, où l’ordre établi éclatera, parce que tout à coup, ses occupants octogénaires vont décider de se révolter, résister, vivre, en un mot s’amuser, il y a : Raphaëlle, une vieille aristocrate qui quitte son bel appartement parisien pour le "Manoir" où sa fille l’envoie finir ses jours, et rédige son journal, Hector, un ancien communiste encore très vert, qui a gagné une somme rondelette au loto et ne pense qu’à bander et invente même des haïku dionysiaques, Céleste, une romancière lesbienne, qui séduit, sans ambages, le coeur aristocratique de Raphaëlle et même le reste - et tout cela, ce qui se dit et même ce qui ne se dit pas, nous est révélé à nous, lecteurs ; Selon Céleste : "Faire l’amour à Raphaëlle s’entendit donc". Selon Raphaëlle : "8 décembre. Faire l’amour avec une femme, c’est radicalement différent. On pourrait croire qu’il y a surtout des similitudes. On se tromperait. C’est quand même formidable d’être en vie, même rendu au bout".
C’est que nous avançons dans un récit polyphonique où les voix, chapitre après chapitre, s’égrènent, prennent à leur compte la narration et changent à chaque fois le genre, faisant à qui mieux mieux entendre leur petit coeur primesautier, inégal, oublieux par instant. Grâce à Rhésus, la vie devient légère, merveilleusement égoïste et revendique allègrement la liberté de jouir à tout âge. Et quand il arrive que le vaudeville se fasse farce, satire politique, ou médiatique, conte mythologique - le singe Rhésus ne s’assimile -t-il pas au roi de Thrace Rhésus, héros de l’Iliade qui faillit bien sauver Troie ? -on n’est plus très loin de la fin, qui révèle une voix ultime, "dépliée", libérée, celle de l’auteur.
"Rhésus en allé, je claudique aussi longtemps que mes jambes veulent me porter, mais tout est bon pour me mettre à bas. Le vin m’abrutit, la poésie m’attriste, la vertu m’assèche. / Rhésus pourquoi m’as-tu abandonnée ? / Le revoilà ? / La vie est là, à nouveau".
Notre merveilleux La Fontaine ne désavouerait sans doute pas Héléna Marienské : on a toujours besoin d’un petit Rhésus en soi.

Les lauréats avec le maire de Paris et le Président de la Poste De gauche à droite : Bertrand Delanoë (maire de Paris), Yann Moullec (agent de la Poste), Héléna Marienské (Mention Spéciale 2006), Pavel Hak (prix Wepler Fondation la Poste 2006), Dominique Blanchecotte (Déléguée générale de la Fondation La Poste), Jean-Paul Bailly (Président du Groupe La Poste et de la Fondation)

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