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Pierre Jean Jouve : portrait.
Par Corinne Amar

édition du 19 décembre 2006

 

Pierre Jean Jouve, Lettres à Jean Paulhan Ils sont beaux, les livres des éditions Claire Paulhan. Depuis la couverture, pliage japonais, comme habillés exprès pour soi, depuis le grain lisse, charnu, du papier ivoire, l’iconographie ici et là, délicate - photographies, lettres manuscrites qui découvrent davantage du secret de l’écrivain, amplifient la lecture générale -, c’est un ravissement au moment même de les ouvrir, tant ils rendent hommage au livre et, qui plus est, à leur auteur.
Car il n’est qu’à lire les Lettres à Jean Paulhan, pour comprendre à quel point, de bout en bout d’une correspondance (la sienne) qui court sur 236 pages et mille et autres sujets possibles, Pierre Jean Jouve se préoccupait de la matérialité de son oeuvre. A commencer par son prénom. "Je tiens à ce que mon nom ne comporte aucun trait d’union entre les prénoms. Il y a des années que je pourchasse ce fâcheux trait d’union qui traite Pierre-Jean comme Jean-Pierre. Ainsi indiquez toujours : Pierre Jean Jouve" écrit-il, à François Chapon, en vue d’une exposition qui va lui être consacrée à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet, le 2 mai 1959. Pierre Jean Jouve qui ne tolérait aucune rature, recopiait avec soin ses manuscrits, en offrait certains, habillait lui-même parfois ses exemplaires de fin papier de Varese, surveillait chaque publication, exigeait son droit de regard sur les couvertures et se fâchait diablement auprès de son éditeur, s’il voyait apparaître la moindre coquille, ou si ce dernier manquait d’une certaine passion à l’endroit de sa production, était un maniaque, un obsessionnel de la qualité de l’édition de ses oeuvres : il aimait les "beaux livres". Il lui arrivait même de les faire seul...
"Tout de ma vie est toujours tourmenté et très dur avec quelques belles choses" dira, de lui, cet Ombrageux lucide, à la fréquentation difficile, poète et romancier, qui cultiva avec délectation le secret autant que l’érotisme, aspira aux ressorts de la sublimation, renia toute sa production littéraire écrite avant 1925, converti à une spiritualité du pur amour. Il associa étroitement expérience mystique et travail d’écriture, inventa une langue et une vie poétiques, tendues entre ces deux forces extrêmes que sont l’érotisme et la mort, "dévoué à douleur et beauté", hanté par les réalités du désir, du corps et de la culpabilité, habité par les oxymores et les contradictions. Poète, en somme "de la catastrophe et de l’extase", ainsi résumé par Muriel Pic, dans la quatrième de couverture de son ouvrage Le Désir monstre, Poétique de Pierre Jean Jouve.
Pierre Jean Jouve naît à Arras, en 1887, dans une famille bourgeoise, "dans une ville triste". Une jeunesse maladive l’empêche de poursuivre ses études universitaires, l’ouvre à la musique, et comme une grâce, avec la littérature et la poésie, à Mallarmé et Baudelaire. Il s’installe à Paris, en 1908, commence à publier à partir de 1914 et, pendant la Première Guerre mondiale, s’engage comme infirmier volontaire dans un hôpital militaire. Oeuvres "de bonne conscience" avouera-t-il. Jouve sent que ce n’est pas "ça", décide d’un retirement en soi, amorce une longue crise, se recueille, médite les grands mystiques ; François d’Assise, Thérèse d’Avila, Ruysbroeck l’Admirable..., et témoigne publiquement "d’une conversion à l’Idée religieuse la plus inconnue, la plus haute et la plus humble et tremblante" ("Postface" du recueil Noces, en 1928). Ce qu’il y célèbre, c’est une spiritualité mais sans dieu, une spiritualité assignée au dire poétique, où parole et mystique s’interpénètreraient. "J’étais orienté vers deux objectifs fixes : d’abord obtenir une langue de poésie qui se justifiât entièrement comme chant [...] et trouver dans l’acte poétique une perspective religieuse [...] Un mouvement vers le haut, un mouvement de conscience que je propose de nommer "spirituel", se présentait à l’esprit par ces deux objectifs réunis." écrit-il dans En Miroir, Journal sans date (Paris, Mercure de France, 1970, pp. 29-30). Sacralisation de la littérature, volonté aussi de réhabiliter la valeur rituelle de l’oeuvre d’art, religion de l’art. Et en même temps, Jouve reconnaît que la mystique nie à l’art - quand bien même "un certain érotisme, on ne cessera de le remarquer, imprègne les actes sublimes des saints" -, ce qui lui est le plus important ; "l’ordre suprêmement sensuel qui revêt la chose de la beauté" (cité par Muriel Pic, p. 45). Si au désir et à ses puissances redoutables le mystique renonce, le poète lui, qui voit dans tout "grand" art (depuis le chant grégorien aux tableaux de Goya ou encore à la poésie de Shakespeare ou Baudelaire) une fin mystique, décide de l’appréhender comme "une force sacrée", canalisée et seulement possible lorsque fondée sur le sacrifice absolu de soi et de l’autre. "Perdre l’objet d’amour pour sauver l’amour" : chez tous les héros jouviens, l’objet adoré est sacrifié au nom du "désir désintéressé", du renoncement à toute envie de désirer, soit par la séparation, soit par la mort... Le second mariage de Pierre Jean Jouve avec une psychanalyste, Blanche Reverchon, hâte son évolution spirituelle, marque surtout sa découverte de la psychanalyse, à laquelle il s’initie, alors qu’il participe, en 1923, avec elle, à la première traduction des Trois essais sur la théorie de la sexualité, de Sigmund Freud. Il explore alors "l’inconscient poétique". Muriel Pic l’explique, d’emblée et remarquablement, dans sa dense introduction au "Désir monstre", avant de le développer plus tard ; "Ce que Jouve découvre dans la science freudienne, c’est un "inconscient poétique" : si ce dernier dépossède le sujet des mots de son désir, le travail poétique en exige la complète maîtrise. Quelque chose parle de moi et à ma place qui m’échappe complètement, me dépasse, mais qu’il m’appartient de faire advenir dans la langue" (p. 18).
Romans ou poésie, l’oeuvre de Jouve, entremêle amour et faute, désir et mort - destruction, par principe, de l’objet adoré -, rêve "l’unité, l’unité dans la maison", élève la figure féminine, centrale, à la dimension du mythe et réécrit les mythes, pour engendrer les mythes.
Après plusieurs romans, dont Paulina 1880, paru en 1925, histoire d’une jeune femme déchirée entre la foi et la volupté (la jeune Paulina essaie d’échapper à son amant Michele et se réfugie dans un couvent de visitandines, où elle devient vite indésirable. Elle s’abandonne à nouveau à Michele, mais - scène capitale - le tuera), Le Monde désert (1927), drame à trois où le récit d’une naissance à la poésie, seule capable de réaliser l’unité désirée, par-delà la vie et la mort, Hécate (1928) et ’Vagadu (1931) où Jouve s’est inspiré d’une véritable expérience de psychanalyse pour approfondir son personnage fictif, et qui content l’histoire de Catherine Crachat qui, elle aussi, aime et donne la mort, Jouve se consacre essentiellement à la poésie, (Les Noces, Sueur de sang, Matière céleste, Moires - dernier regard porté sur son enfance...) et à la critique musicale (Don Juan de Mozart (1942), Wozzeck d’Allan Berg).
"L’objet n’est rien et le désir est tout...". Mort de Pierre Jean Jouve en 1976.

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