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Entretien avec Florence de Mèredieu.
Propos recueillis par Corinne Amar

édition du 11 janvier 2007

 

Florence de Mèredieu, c’était antonin Artaud Florence de Mèredieu est philosophe de formation, universitaire et spécialiste de l’art moderne et contemporain. Elle est l’auteur de quatre ouvrages déjà parus sur Antonin Artaud : Antonin Artaud, Portraits et gris-gris (1984), Antonin Artaud, Voyages (1992), Antonin Artaud, les couilles de l’Ange (1992), Sur l’électrochoc, le Cas Antonin Artaud (1996), publiés aux Éditions Blusson.
Elle a publié récemment une dense biographie consacrée à Artaud, C’était Antonin Artaud chez Fayard, en même temps qu’un ouvrage à couverture bi-face et dont les yeux, largement, se régalent : La Chine d’Antonin Artaud / Le Japon d’Antonin Artaud aux éditions Blusson.

Au moment où a lieu une exposition remarquable sur Antonin Artaud à la BnF, qui mêle autoportraits, dessins, textes, enregistrements et s’attache à tous les aspects de l’oeuvre multiple, vous-même publiez une biographie monumentale, après lui avoir consacré déjà quatre ouvrages ; comment expliquez-vous que la figure d’Antonin Artaud soit aussi prégnante, près de soixante ans après sa mort ?

Florence de Mèredieu : Il y a, tout d’abord, des questions circonstancielles. Travailler sur Artaud a longtemps été difficile. En particulier sur le plan historique. Les documents sont désormais plus accessibles aux chercheurs et bien des tabous ont été ébranlés. La recherche de fond peut enfin se développer. L’exposition de la Bibliothèque Nationale est l’heureuse expression de cette ouverture.
Artaud s’est, ensuite, intéressé à de multiples domaines (poésie, philosophie, cinéma, arts graphiques, musique, théâtre, radio, etc.). Rédigés dans une langue éblouissante, ses textes représentent pour les artistes, hommes de théâtres, de cinéma ou de radios, un inappréciable ferment.
Artaud reste enfin celui qui a su mettre le doigt sur ce que Freud appelait le "malaise de la civilisation". Une époque troublée comme la nôtre ne peut qu’être sensible à la violence et à la puissance de son verbe. La lecture des textes d’Artaud est une de ces lectures qui nourrit et donne des forces.

"Toute biographie a quelque chose d’obscène", dites-vous, au terme du préambule de votre ouvrage...

Florence de Mèredieu : Oui : il faut fouiller, mettre à jour les faits et, surtout, ne pas se contenter de la mythologie qui n’a cessé d’entourer le personnage d’Artaud. Aujourd’hui encore, je trouve qu’un certain discours passéiste domine qui fait qu’Artaud est perçu comme une sorte de "Tino Rossi" pour intellectuel ! - On continue à penser que, pour parler d’Artaud, il faut adopter un ton larmoyant et posséder une sorte de trémolo dans la voix. On nous parle du "désespéré", du "dépossédé", du maudit". - Tout cela relève d’un pathos qu’Artaud a largement dépassé. Il est beaucoup plus virulent, truculent et moderne que les images éculées dont on l’entoure.- Il faudrait cesser de l’affadir ! Et ne pas châtrer son message !

Vous avez beaucoup travaillé sur l’oeuvre d’Artaud. Avec cette biographie, vous semblez développer davantage la part essentielle des faits, de la réalité, fouillez les dates, les documents, visitez les endroits où il a séjourné (Marseille, l’Irlande, Rodez.), entreprenez ce que vous appelez "un très long travail de détective" ?

Florence de Mèredieu : Écrire une biographie, c’est rechercher une certaine "vérité". Accumuler des faits. Retrouver des traces. Compulser des masses et des masses de documents. Mettre toutes ces informations en rapport les unes avec les autres.
Et ce qui est amusant, c’est qu’à un certain moment, tout commence à s’animer et se recouper. Des pans entiers de la vie du personnage se dessinent, que l’on croyait perdus à jamais.
J’ai été souvent stupéfaite de ce que je découvrais. Comme en Irlande. Ou dans les cryptes de la Basilique Saint-Victor de Marseille où j’ai vu apparaître des pans entiers de la vie du Mômo.
Et ce que j’ai découvert éclaire de façon neuve et l’oeuvre et le personnage.

La question de la folie est centrale dans l’oeuvre d’Artaud. Quel rôle ont joué les maisons de santé dans son enfance, les hôpitaux psychiatriques,les asiles ensuite ? En quoi l’histoire d’Artaud se resitue-t-elle dans le contexte de la psychiatrie de la première moitié du XXe siècle ?

Florence de Mèredieu : Artaud est interné durant 9 ans, entre 1937 et 1946, en pleine période de guerre. Il connaîtra la faim et subira les traitements de chocs inventés en 1939 par l’italien Ugo Cerletti. Son adolescence même a été vécue dans les maisons de santé, caractéristiques du traitement de la maladie mentale à la fin du XIXe siècle.
Retracer l’histoire d’Artaud conduit immanquablement à traverser toute l’histoire de la psychiatrie de la première moitié du XXe siècle. C’est un point que j’ai eu particulièrement à coeur de développer. La question de ce que l’on nomme "la folie" et son traitement est une question de société que l’aventure d’Artaud permet d’aborder en son fond. La question de l’internement et la question du traitement de la maladie mentale sont terriblement actuelles. L’histoire d’Artaud permet de les éclairer.

Artaud a traversé le surréalisme avec une puissance provocatrice ; quel rôle, selon vous, a-t-il joué au sein du surréalisme ? Que diriez-vous de sa relation à André Breton ?

Florence de Mèredieu : Artaud a joué, au sein du surréalisme, le rôle d’une locomotive et d’un fer de lance. Il a mis toute son énergie au service d’un mouvement auquel il a cru un temps, mais qui l’a ensuite beaucoup déçu. Breton avait bien remarqué qu’Artaud disposait de réelles qualités d’organisation et de meneur d’hommes. Mais le mysticisme d’Artaud et son outrance l’ont vite inquiété. Artaud sera alors exclus, ou s’exclura lui-même du mouvement. Ce qui ne l’empêchera pas de conserver jusqu’à sa mort des relations (souvent tumultueuses) avec Breton. Celui-ci jouera, par la suite, un rôle important dans la cosmogonie d’Artaud. En particulier durant le voyage irlandais.

Parallèlement à cette biographie, vous publiez un savoureux ouvrage, haut en couleurs et reproductions délicates, original, oriental, avec une couverture à deux faces ; La Chine d’Antonin Artaud/ Le Japon d’Antonin Artaud. Vous y évoquez la fascination d’Artaud pour les civilisations orientales, le théâtre japonais, la place essentielle du corps, la médecine chinoise...- tout cela à une époque où l’Orient est à la mode ?

Florence de Mèredieu : Dans l’enfance d’Artaud (au tournant du XIXe et du XXe siècle) et dans les années 1920, l’Orient est à la mode. L’Europe se passionne pour la Chine, le Japon et les contrées lointaines. Les échanges avec l’Orient sont multiples. Artaud s’intéresse, lui aussi, à cet Orient en lequel il voit une possibilité de renaissance. Cela passera par les journaux de voyages de son enfance et, ensuite, par le théâtre. Outre le théâtre balinais, il est profondément marqué par la stylisation des théâtres chinois et japonais. Ces deux civilisations ne cesseront de le hanter et l’on retrouvera jusque dans les cahiers d’asile maintes allusions aux civilisations chinoise et japonaise.
J’ai, ces dernières années, effectué de nombreux séjours en Asie. Ces voyages au Japon et en Chine m’ont sensibilisé à ces cultures ; la lecture des textes d’Artaud sur la Chine et le Japon a été alors pour moi une extraordinaire caisse de résonance. Et j’ai eu un grand plaisir à circuler dans la Chine et le Japon d’Antonin Artaud. - On y retrouve le théâtre nô, les rites du culte shinto et jusqu’aux paysages de Lafcadio Hearn, cet écrivain qui finit sa vie en parfait japonais ! L’acupuncture et la médecine chinoise sont également très importantes pour Artaud. La création de cet ouvrage bi-face (chinois et japonais) a été aussi pour moi l’occasion de rassembler une iconographie importante, qui mêle l’ancien et le nouveau. Le Japon a su conserver ses rites et ses paysages et j’ai pu retrouver (sur les marchés aux puces de Kyoto, d’Osaka ou de Kyoto) des cartes postales des années 1920-1930 qui évoquent le Japon de la jeunesse d’Artaud. Travailler sur la Chine d’Antonin Artaud m’a encore permis de découvrir ce personnage étonnant, ce grand sinologue que fut George Soulié de Morant. Artaud le rencontre à Paris en 1932 et suit, avec lui, des séances d’acupuncture qui vont influencer son théâtre.

Peut-on dire de cette notion de métissage culturel en germe dans l’oeuvre, qu’elle l’a marquée ?

Florence de Mèredieu : Artaud est un homme de toutes les cultures. Il a, de ce point de vue, été très sensible à l’atmosphère cosmopolite des années 1920-1930. On a oublié aujourd’hui à quel point le monde était alors ouvert et la culture plurielle. Les journaux culturels de l’époque se font l’écho de ces influences et de ces cultures du bout du monde. La guerre de 1939 a brisé net ce multiculturalisme. Et il faudra ensuite attendre l’après 1968 et surtout les années 1990 pour que la question du métissage culturel soit, à nouveau, à l’ordre du jour. - Artaud aurait sans aucun doute été très sensible au phénomène de la mondialisation et aurait réclamé que l’on aille dans le sens d’une exaltation des différences, ainsi que d’un frottement culturel qui sache renforcer la richesse des différents apports et n’amène aucun nivellement. Les cultures dites (improprement) archaïques l’ont toujours fasciné et il n’a cessé de fustiger ce qu’il considérait comme un faux progrès (occidental).

Vous puisez dans la correspondance d’Artaud, citez nombre de lettres ; écrivait-il énormément, était-il fidèle en correspondance ?

Florence de Mèredieu : La correspondance occupe dans son oeuvre une place absolument privilégiée. Il avait besoin d’un interlocuteur pour s’exprimer et pour penser. Il avait d’ailleurs parfaitement conscience du phénomène et demandait à ses interlocuteurs de lui renvoyer ses missives. Son entrée dans le monde littéraire s’est essentiellement opérée avec la publication des lettres qu’il avait adressé à Jacques Rivière, directeur de La Nouvelle Revue Française. Rivière a refusé de publier les poèmes d’Artaud qu’il trouvait (sans doute avec raison) "non aboutis" ; mais il publie, par contre, les lettres au moyen desquelles Artaud explique (en des termes souverains) toute la difficulté qu’il a à s’exprimer et à penser. Durant les neuf ans qu’il va passer, après 1937, dans les asiles d’aliénés, la correspondance aura encore un rôle fondamental. Elle lui permettra de maintenir un lien avec ses amis et avec le monde extérieur. Ces missives ont aussi une fonction de protestation. Toutes ces lettres n’ont pas toutes été transmises à leurs destinataires. Et il est probable qu’on en retrouvera encore.
Il a, bien sûr, des interlocuteurs privilégiés. Comme Jean Paulhan, qui prendra la suite de Rivière à La Nouvelle Revue Française, et auquel il ne cessera d’écrire... Ou le Dr Léon Fouks avec lequel il entretiendra en 1939 une brève mais très intense correspondance. Génica Athanasiou, le grand amour d’Artaud, qu’il connut à l’Atelier de Dullin, dans les années 1920, est une autre de ces correspondantes privilégiées. Ses lettres permettent de suivre tous les méandres de leur relation difficile.

"Je m’ennuie. Sans aucune rémission ni recours possible. On ne m’aime pas, on m’a pris mon coeur/ Quand je l’ai réclamé, on m’a dit que j’étais fou. Tout cela finira mal", griffonne t-il à l’intention de son amie Paule Thévenin avant d’être retrouvé mort, quelques mois plus tard en mars 1948, recroquevillé au pied de son lit. Onze ans plus tôt, à Dublin déjà, il évoquait la possibilité de sa mort proche, en ajoutant "On ne meurt que lorsqu’on croit à la mort". Artaud luttait-il davantage contre la mort ou contre l’ennui ?

Florence de Mèredieu : L’ennui ne fut sans doute qu’occasionnel dans la vie d’Artaud. Celle-ci fut riche en événements et péripéties. La puissance de sa vie imaginative le conduisait plutôt à affronter de constants démons. Extrêmement sensible, il sait aussi jouer de ses sentiments et provoquer chez ses interlocutrices de la pitié ou de la passion. Il s’est toujours entouré d’une pléiade de femmes, qu’il va nommer, vers la fin de sa vie, ses "filles de coeur".
Une jeune femme, Colette Thomas, jouera, peu avant sa mort, un rôle affectif important dans son existence. Il prendra d’elle un soin jaloux et se montrera particulièrement exigeant avec la jeune femme, la faisant répéter et répéter la diction de ses textes jusqu’à l’épuisement. - C’est là le jeu de la passion. Un jeu qu’il mènera jusqu’au seuil de sa propre mort.

"Nul doute que sa pensée soit encore en avance sur notre époque" disiez-vous, lors d’un entretien précédent. En somme, Antonin Artaud intemporel ?

Florence de Mèredieu : Artaud n’a rien d’intemporel. Il est le prototype de l’écrivain INCARNÉ. Dans un corps. Et dans une époque. Et, en dépit de différences notables qui relève de la sociologie et de l’histoire, ce corps connaît les avatars de tout corps ordinaire. C’est dans sa chair qu’il retrouve les sentiments et les pensées qui purent être ceux de Lao Tseu, Jésus-Christ ou Gérard de Nerval. Le fait pour lui d’avoir vécu profondément l’expérience de la folie l’a conduit dans des territoires qu’il a cruellement (et magnifiquement) explorés. Il a été très sensible aux questions que se posait son époque. Des questions aussi diverses que la science, la psychanalyse, la religion ou la question européenne ont été abordées par lui. Le relire éclaire les problématiques actuelles.

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