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Antonin Artaud : portrait.
Par Olivier Plat

édition du 11 janvier 2007

 

Evelyne Grossman, Artaud, un insurgé du corps Antonin Artaud naît en 1896, à Marseille : "Comme le comporte mon état civil, je suis dit être né [1] le 4 septembre 1896 à Marseille, Bouche-du-Rhône, France... " En 1947, à la fin de sa vie, il aura ces mots, qui en disent long sur le sentiment d’irréalité qu’il a du moi de sa petite enfance : "Je me souviens depuis l’âge de huit ans, et même avant, m’être toujours demandé qui j’étais, ce que j’étais et pourquoi vivre, je me souviens à l’âge de six ans dans une maison du boulevard de la Blancarde à Marseille (n°59 exactement) m’être demandé à l’heure du goûter, pain chocolat qu’une certaine femme dénommée mère me donnait, m’être demandé ce que c’était, que d’être et vivre..." Son père Antoine Roi, capitaine au long cours, a épousé Euphrasie Nalpas, originaire de Smyrne, en Turquie. Artaud, retrouvera plus tard, dans les glossolalies, ces syllabes inventées, les intonations de ce polyglottisme levantin (turc, grec, italien) de sa famille du côté maternel. Dès sa jeunesse, il fréquente les maisons de santé (dépression, troubles "nerveux"). Pour atténuer ses états de "douleurs errantes et d’angoisse" on lui prescrit du laudanum, un dérivé de l’opium, qui sera selon Artaud, à l’origine de sa toxicomanie. En 1921, il est engagé dans la compagnie Charles Dullin, où il fait ses débuts d’acteur dans de petits rôles. En 1923, du refus de ses poèmes par le directeur de La NRF, Jacques Rivière, naît une correspondance (publiée en 1924), source d’un malentendu fécond. Artaud ne parle déjà plus de ses poèmes mais pose un diagnostic : "Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de la matérialisation dans les mots", cet "impouvoir" que Jacques Derrida commentera en affirmant qu’il est le souffle de l’inspiration elle-même [2]. Son adhésion au mouvement surréaliste, l’année suivante, lui permet de donner libre corps aux "désenchaînements" de sa pensée et l’amène à s’intéresser de plus près au cinéma "plus excitant que le phosphore, plus captivant que l’amour". De 1924 à 1935, il joue notamment dans la Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, L’Argent de Marcel L’Herbier, et interprète Marat dans le Napoléon d’Abel Gance. Sa personnalité trop paroxystique au goût de Breton, et son indépendance d’esprit lui valent son exclusion du mouvement, en 1926. Entre-temps, il a publié le Pèse-Nerfs et l’Ombilic des Limbes, et fondé le théâtre Alfred Jarry (en hommage au maître de la pataphysique), pour lequel il créera quatre spectacles, dont Le Songe de Strindberg et Victor ou les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac. L’expérience durera court, mais elle nourrira sa réflexion sur la nécessité d’un autre langage et d’une autre écriture. Artaud commence à écrire la série d’articles et de réflexions qui composeront Le Théâtre et son Double, dans lesquels il définit les principes de son Théâtre de la Cruauté : "Le théâtre dans la mesure où il cesse d’être un jeu d’art gratuit, où il redevient actif et retrouve sa liaison avec des forces, reprend son caractère dangereux et magique, et s’identifie avec cette sorte de cruauté vitale, qui est à la base de la réalité." Inspiré par les danseurs balinais qu’il avait vus à l’exposition Coloniale de 1931, il tente de donner corps dans la mise en scène de sa pièce Les Cenci (d’après Shelley et Stendhal) à "cette espèce de gravitation qui meut les plantes, et les êtres comme des plantes, et qu’on retrouve fixée dans les mouvements volcaniques du sol.". En "métaphysicien de la chair" [3] il rêve de retrouver un état d’avant le langage, une écriture du cri, "contre la lettre morte qui s’absente du souffle et de la chair." En janvier 1936, Artaud décide de partir pour le Mexique, sur les traces de ce naturalisme magique auquel il aspire. Il passe un mois chez les indiens Tarahumaras, assiste à leurs fêtes rituelles, s’initie au culte du peyotl "qui possède l’étrange vertu alchimique de transmuter la réalité, de nous faire tomber à pic jusqu’au point où tout s’abandonne pour être sûr de recommencer." Après un an d’absence, Artaud se retrouve à Paris sans un sou. Ses amis le trouvent changé, il tient des discours exaltés et prophétiques et "selon certains témoignages, préfère parfois vivre dans la rue, refusant toute aide et mendiant" [4]. En juillet 1937, paraissent Les Nouvelles Révélations de l’Etre, signés "Le Révélé" et sans nom d’auteur, conformément au voeu d’Artaud. De cette époque datent ses premières lettres saturées de charmes et de talismans : "formules incantatoires, sorts, dessins, idéogrammes, excrétats organiques, parties calcinées... destinées non pas à transmettre une idée par la voie de l’esprit, mais à agir directement sur le destinataire." [5] Savoir est la tentation d’Artaud, il repart en Irlande, "afin d’y retrouver "les sources vivantes" des traditions celtiques." [6] Un mois après son arrivée, il s’effondre, en proie à un véritable délire mystique et est expulsé vers la France. Neuf longues années d’internement psychiatrique suivront. De l’asile des Quatre-Mares à Sotteville-lès-Rouen, à Sainte-Anne puis à Ville-Evrard, où il séjournera de 1939 à 1943 dans des conditions effroyables. Fin 1943, il sera transféré à Rodez, grâce à l’aide de Robert Desnos, dans le service du docteur Ferdière, homme de culture et ami des surréalistes. Dans le cadre de l’art-thérapie prôné par le docteur Ferdière, il adapte les textes d’Edgar Poe et Lewis Carroll, dont le fameux L’Arve et l’Aume, tentative anti-grammaticale contre Lewis Carroll et écrit tous les jours dans de petits cahiers qui deviendront les Cahiers de Rodez. Artaud va se déprendre peu à peu de cette mystique prophétique et gnostique qui l’habitera jusqu’en 1945 : "L’ère de la création est close pour toujours, il n’y a pas de manvatara, ces idées d’époque, de cycles sont d’ineptes inventions de gurus révoqués..." En 1946, libéré, Artaud s’installe à Ivry dans la maison de santé du docteur Delmas. Jusqu’à sa mort en 1948, il ne cessera plus d’écrire (certains de ses textes les plus beaux, et notamment Van Gogh ou le suicidé de la société) et de dessiner : "Mes dessins ne sont pas des dessins mais des documents... Je veux dire qu’il y a dans mes dessins une espèce de morale musique que j’ai faite en vivant mes traits non avec la main seulement, mais avec le raclement du souffle de ma trachée-artère et de dents de ma mastication." Re-naissance d’Artaud, qui déjà, dans l’Ombilic des Limbes parlait de se "refaire" : "Se refaire" et se "naître", c’est refaire son nom et, plus précisément, le refaire dans un mélange de langues, pour naître ainsi, non plus de père et mère, mais de et dans la langue." [7]. Langue scatologique, incendiaire, "entre nègre, chinois et français Villon", écriture comparable à une explosion volcanique, "car je veux que ce que j’écris fasse éclater quelque chose dans la conscience."

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