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Entretien avec Miriam Cendrars
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 28 février 2007

 

Blaise Cendrars, biographieMiriam Cendrars a été journaliste à la BBC, à France-Soir, Jeune Maman, Elle... Elle a créé en 1970, le Fonds Blaise Cendrars à la Bibliothèque Nationale Suisse de Berne. Elle a publié notamment, Les Inédits secrets de Blaise Cendrars, (Club Français du Livre, 1969), la Correspondance Blaise Cendrars - Henry Miller 1934-1979 (Denoël, 1995), Blaise Cendars, L’Or d’un poète (Découverte Gallimard, 1996) et un essai biographique (Denoël, 1984, 1993, 2006)...

Vous venez de publier chez Denoël une réédition d’un essai biographique, Blaise Cendrars. La Vie, le Verbe, l’Éciture, paru en 1984 puis 1993. Cette nouvelle version augmentée a été mise à jour à l’occasion de la sortie chez le même éditeur des trois derniers volumes des OEuvres complètes de Blaise Cendrars dirigés par Claude Leroy. 15 volumes au total, depuis 2001. Comment est né ce vaste projet éditorial ?

Photo de Miriam Cendrars Miriam Cendrars
février 2007
photo. N. Jungerman

Miriam Cendrars : La création de l’Association Internationale Blaise Cendrars (AIBC) à la fin des années soixante, est due à Monique Chefdor et Jean-François Thibault, tous deux professeurs de Lettres Modernes Françaises dans des Universités américaines. C’est ainsi que se sont réunis à Paris des chercheurs qui, tour à tour, ont pris la présidence de l’AIBC, chacun organisant un grand colloque au cours de son mandat. Sous l’impulsion de Claude Leroy, Professeur à l’Université Paris X Nanterre, les passionnés de Cendrars ont été et sont de plus en plus nombreux. Jean-Carlo Flückiger créa bientôt et prit la direction du Centre d’Études Blaise Cendrars (CEBC) sous la présidence de l’Université de Berne. Tous actifs, les membres de ces deux ass ociations, anciens et nouveaux, se réunissent au moins deux fois par an, venus de tant de contrées diverses : Jay Bochner de Montréal, Rino Cortiana de Venise, Jacqueline Bernard de Grenoble, Michèle Touret de Rennes, Marius Michaud de Fribourg, Frédéric-Jacques Temple de Montpellier, Oxana Khlopina de Novossibirsk, Luisa Montrosset d’Aoste, David Martens de Bruxelles, Suzanne Horrex de Lancaster, Peter Burri de Bâle, Hughes Richard de Pont-de-Martel, Birgit Wagner de Vienne, Marie-France Borot de Barcelone, Rennie Yotova de Sofia, Henryk Chudak de Varsovie, Christine Le Quellec Cottier de Lausanne, Anne-Marie Jaton de Pise, Maria-Teresa de Freitas et Carlos Augusto Calil de Sao Paulo, Maria Teresa Russo de Palerme, et tant d’autres venus d’Asie centrale ou d’Extrême Orient que je ne saurai tous nommer. L’AIBC créa la revue "Feuille de routes" titre inspiré par Feuilles de route, recueil de poèmes pu blié en 1924. Le CEBC créa les "Cahiers Blaise Cendrars" qui rendent compte des activités autour du Fonds Blaise Cendrars et "Continent Cendrars" qui publie les inédits retrouvés après 1961. Grâce à l’enthousiasme de tous ces "cendrarsiens", j’ai compris que depuis la mort de Cendrars, j’étais habitée par le sentiment d’avoir à transmettre son oeuvre. Si des chercheurs plongeaient dans son écriture, la compréhension du sens véritable de l’oeuvre de Cendrars allait petit à petit pénétrer le public, et atteindre les lecteurs.

En 1960, l’éditeur Denoël avait entrepris la publication d’une collection de l’oeuvre complète. Mais Cendrars meurt le 21 janvier 1961, les textes ne pouvaient donc pas avoir été contrôlés par l’auteur. Les ouvrages sortaient donc à la va-vite dépourvus de tout appareil critique, et bien que très importants pour l’éditeur, pour l’oeuvre, et pour les lecteurs, ils nous laissaient insatisfaits. C’est ainsi que petit à petit, à force de thèses, de colloques, de publications des Actes, de réunions, de discussions et de découvertes d’inédits, l’idée du grand projet éditorial est devenue concrète et solide. Finalement, avec Olivier Rubinstein à la tête des éditions Denoël, les choses se sont précipitées : Blaise Cendrars appartenant à cette maison d’édition, il était indispensable de faire vivre son oeuvre complète. Le professeur Claude Leroy a été le remarquable maître d’oeuvre de ce travail éditorial qui a pris plus de cinq années. Prenant en charge l’ensemble de l’oeuvre, avec une conscience sans faille, il a su faire appel à la collaboration de cendrarsiens "spécialisés". Le volume 3 comprenant : Hollywood la Mecque du cinéma, L’Abc du cinéma et Une nuit dans la forêt, a été confié à Francis Vanoye, Professeur à l’Université Paris X Nanterre. Le volume 6, La Main coupée, La Femme et le soldat, a été confié à Michèle Touret Professeur à l’Université de Rennes. Le volume 13, consacré aux reportages : Panorama de la pègre, À bord de Normandie, Chez l’armé e anglaise, a été confié à Myriam Boucharenc, Professeur à l’Université Paris X Nanterre.

Comment en êtes-vous venue à un essai biographique ?

M. C. : En 1970, j’ai créé le Fonds Blaise Cendrars à la Bibliothèque Nationale Suisse de Berne. J’avais déposé là tous les documents que je possédais, les archives, les manuscrits, les correspondances et, grâce à Raymone Duchâteau, tout ce que j’avais pu récupérer dans la dernière habitation parisienne de Blaise, rue Jean Dolent. Une collection des oeuvres complètes devenait réalisable : Claude Leroy avait accès aux éditions originales, aux inédits, aux manuscrits, aux épreuves des oeuvres corrigées par Blaise auxquelles il avait donné son bon à tirer. Pour en venir à votre question concernant mon livre, la réponse est évidente. J’avais également accès à une documentation exceptionnelle qui compl était et soutenait mes propres souvenirs. C’est ainsi que je suis allée à Berne. On m’a installée dans une pièce de la Bibliothèque Nationale où étaient entreposés les oeuvres de Hermann Hesse et son bureau, une vieille table en chêne sur laquelle je travaillais. Je logeais dans un hôtel près du jardin zoologique, je me promenais dans cette belle petite ville le long de l’Aar et je voyais Freddy [Blaise] se promener avec Féla, ma mère, le long de cette rivière. Je plongeais dans une atmosphère qui avait été la sienne. C’est dans ces conditions idéales que j’ai commencé à écrire ce livre. Ensuite, je me suis isolée en Bretagne pour mettre au point sa structure et sa rédaction. Trois ans de travail.

Votre ouvrage est passionnant, entre biographie et roman, avec des dialogues reconstitués, des citations qui scandent la narration, l’alimentent... Parlez-nous de son élaboration, de ce parti-pris...

M. C. : Ce parti-pris n’a pas été facile à trouver parce que je ne voulais absolument pas être la fille qui écrit la biographie de son père. D’autre part, je ne voulais pas trahir Cendrars en faisant une sorte d’inquisition, d’enquête policière sur sa vie. Ce qui me préoccupait, c’était de trouver un moyen de le suivre dans sa vocation, dans sa passion pour l’écriture, dans sa formation de l’écriture. Une phrase dite en 1910 à Féla m’a guidée : "Il faut que j’écrive, il me faut dix ans pour trouver ma langue", alors qu’ils vivaient dans la misère à Bruxelles et que Féla essayait de trouver des petits jobs par-ci, par-là. Dix ans ! Pour ses débuts, il allait faire bien plus fort : en 1912, il écrivait Pâques à New York, et en 1913, un chef d’oeuvre : La prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France. Quand j’ai découvert cette phrase, j’ai pensé : "Combien d’années me faut-il pour dire, pour montrer son génie ?". Je n’ai donc pas essayé d’établir un calendrier de sa vie, mais de le suivre dans toutes ses tentatives, dans tout ce labyrinthe de pensées et de formes d’écriture. Chaque fois qu’il entreprenait une nouvelle oeuvre, tout le reste était oublié. Il créait quelque chose de totalement nouveau. Cendrars était constamment créateur. C’est ça que je voulais montrer. Je ne voulais pas dire à quelle heure il était dans tel salon ou dans telle rue, mais par exemple ce qu’il apprenait dans cette rue où il était à telle date, de novembre ou décembre, à New York ou à Anvers, ce que cela lui a apporté et quelles en ont été les conséquences dans son écriture. C’est aussi la raison pour laquelle je ne voulais pas m’introduire dans le livre. Chaque fois que j’ai été amenée à parler de moi, de ma relation, j’ai utilisé la troisième personne. Ce n’est pas moi, c’est un personnage qui est là, qui observe et qui essaie de comprendre.
Dans ce désir d’écrire l’histoire d’une vocation et d’un destin, je n’allais pas me limiter à des faits. Il s’agissait de trouver dans l’oeuvre la piste qui témoigne de l’évolution du poète. Et dans le cas de Blaise, c’est évident. Il trempe sa plume non pas dans un encrier mais dans la Vie, comme il le dit, et dans ses propres expériences. Aussi, le fil conducteur, c’est lui, le poète, l’écrivain. Pour Blaise, le matériau de sa création est intimement mêlé à sa recherche intérieure. Mon fil conducteur était donc Cendrars dans tous ses recoins, si je puis dire, dans tous les aspects que je trouvais dans son oeuvre. Lorsque son oeuvre me donnait le support, la "preuve" de ce que j’avais besoin de raconter de lui, de montrer de lui, je citais des passages. Dans mon texte, les citations s’enchaînent ainsi avec l’histoire, se mêlent à ; la narration.

On entend la voix des personnages, celle de Blaise, de Féla et de Raymone. Ces deux femmes prennent la parole... Est-ce que le récit de Féla était dans l’édition précédente ?

M. C. : Dès la première édition, les deux récits étaient présents. Celui de Féla, morte en 1943, est extrait de son autobiographie, le récit de Raymone que Blaise a épousée en 1949 a été enregistré après la mort de Blaise par mon fils Thomas Gilou. Une chance énorme. J’ai pu ainsi équilibrer ces deux voix de femmes qui ont deux tonalités, deux atmosphères distinctes. C’est intéressant de voir comment ces femmes de natures si différentes ont été les deux pivots de la vie intime de Blaise. Il n’était pas question pour moi de raconter subjectivement comment était l’une ou l’autre. Il m’a semblé évident de les laisser parler elles-mêmes.

Et le titre, La Vie, le Verbe, l’Écriture qui apparaît avec cette troisième édition ?

M. C. : Pourquoi n’ai-je pas donné ce titre à la première et la seconde édition ? Pendant que je suivais le chemin de Blaise, je suivais mon propre chemin. Il y a une sorte d’évolution, de progression, je ne dis pas de "progrès", mais de cheminement qui s’est fait conjointement à l’élaboration du livre. Pour la troisième édition, je suis arrivée à une maturité plus riche qu’il y a 15 ou 25 ans.
J’aime devenir vieille ! Ça me plaît beaucoup. On arrive vraiment à voir les choses avec plus de recul, plus de profondeur. La vie est inexplicable, la Vie est. Certains l’appellent Dieu, d’autres, l’absolu, ou que sais-je. La vie est donc l’origine. Elle s’exprime, Cela devient ce qui est manifesté, le Verbe. Dans Le Lotissement du Ciel, le chapitre "Le ravissement d’amour", Blaise écrit : "La vertu de la prière, c’est d’énumérer les choses de la création et de les appeler par leur nom dans une effusion. C’est une action de grâces". Blaise est un créateur issu du Verbe. Pour le communiquer, le transmettre, il faut inventer l’écriture. Blaise a inventé la sienne.

C’est à 16 ans que vous avez rencontré votre père...

M. C. : J’avais un besoin impératif de le rencontrer. Mon frère Rémy avait déjà fait la démarche, Odilon aussi. En 1936, je suis arrivée à Paris en auto-stop et je me suis rendue au petit Hôtel de l’Alma, avenue Montaigne, aujourd’hui disparu, où Blaise vivait à cette époque. Je l’ai d’abord vu assis à la terrasse du café, je me suis avancée, il a paru surpris. J’ai dit : "Blaise, je suis Miriam". Nous avons beaucoup parlé... La relation a très vite été chaleureuse. Il a pris ma main dans la sienne, sa main gauche, sa main amie... c’était la caresse que j’attendais depuis mon enfance.

Cette aspiration à l’écriture...

M. C. : J’ai appris à lire dans les livres de Cendrars. Chaque fois qu’un livre de Blaise arrivait, c’était la fête. Mon rapport à l’écriture était le quotidien. Ma mère Féla était aussi écrivain. Quand nous étions en Italie, elle collaborait à une revue littéraire qui s’appelait Solaria éditée à Florence.

C’est avec Les Pâques à New York que Cendrars entre dans l’avant-garde parisienne, avec cette nouvelle thématique de la vie moderne.

les Paques à New York, édition 1926 M. C. : En effet, Cendrars a introduit le monde moderne dans la poésie et dans l’écriture. Il participait à cette mouvance qu’il a concrétisée de façon puissante. Pâques à New York en est un exemple fulgurant. Ce chemin dont je parlais n’est donc pas limité à un mode donné, il s’ouvre à tout ce qui se passe dans le monde, à toutes les transformations, les évolutions, les inventions qui en font partie. Et qui font partie de cette matière poétique qui est à exprimer. Pâques à New York, c’est New York tel qu’il le voit, ville nouvelle, technique, avec ses gratte-ciel, ses gigantesques constructions de ponts, ses chemins de fer, ses banques, et avec toute la misère des populations venues des quatre coins du monde rassemblées dans cet te ville monstrueuse.

La Prose du Transsibérien concrétise également cette modernité...

M. C. : Paru en 1913, ce poème de 450 vers est un événement prodigieux qui a suscité critiques et polémiques pendant un an, jusqu’à la déclaration de la guerre. Un livre qui se déplie sur 2 mètres de long, tiré à 150 exemplaires, la hauteur de la Tour Effel, accompagné des compositions dynamiques et lumineuses de Sonia Delaunay, c’est le premier livre simultané. L’édition originale de cette création est un renouveau tant dans les formes du livre que dans l’illustration et la typographie. Cendrars a choisi lui-même les caractères dans lesquels sont composés les vers : ils varient au cours du long poème selon les sentiments évoqués. L’importance que Cendras donne à la typographie, à la mise en page, au format d’une oeuvre dès ses débuts avec les plaquettes Profond aujourd’hui, J’ai tué, L’Abc du cinéma... Souvent, il dessine lui-même la couverture de ses livres comme par exemple pour La fin du monde filmée par l’Ange N. D. illustré par Fernand léger ou Feuilles de route illustré par Tarsila.

Féla a compris très vite qui était Cendrars...

M. C. : Dès leur rencontre, elle a reconnu en ce jeune étudiant, ce Freddy Sauser, quelqu’un de différent, d’exceptionnel. À l’époque, en 1909, Féla était elle-même une personne remarquable. Elle s’était engagée dans le Socialisme Révolutionnaire pendant la Révolution russe de 1905, cherchant à comprendre les problèmes du peuple... Avant d’arriver à Berne, elle avait passé une année dans une famille très fortunée pour s’occuper des enfants dont le père était un importateur-exportateur de céréales. Très tôt intéressée par la pédagogie, elle devint adepte de Maria Montessori. Elle était ainsi à l’écoute du monde entier. Elle était étudiante en Philosophie, lorsqu’elle r encontre à l’Université de Berne ce jeune homme qui parle le russe, l’italien et l’allemand. Elle lui reconnaît son talent particulier, elle sait qu’il est avant tout poète et aime en lui ce qu’il est et qui répond à ses propres aspirations. Dans les premières années de leur relation, quand ils vivaient ensemble à Berne, Bruxelles, Paris, New York puis de nouveau en France, lors de leur mariage en 1914 autant qu’après leur séparation en 1922, elle l’a soutenu afin qu’il puisse continuer dans cette voie. Dans les Poèmes de jeunesse "Séquences" qui pourtant sont encore rattachés au symbolisme et qui précèdent la découverte de sa propre poésie, il y a déjà quelque chose de tout à fait nouveau. Le Blaise Cendrars est déjà présent dans ces poèmes écrits par Freddy Sauser.

Cendrars parle dans les entretiens avec Michel Manoll de sa "furie d’apprendre, de lire, de savoir tout, ce qui [l]’enfiévrait plus que la faim" (p.158, Blaise Cendrars vous parle)...

M. C. : "Moi je crèverai de faim, mais j’écrirai" dit-il à Féla à qui il offre une dose de cyanure pour mettre fin à la fatigue et à la misère, en lui déclarant : "Si tu n’en peux plus, je le comprends. Moi, je supporterai toutes les misères, mais je suis là pour écrire, j’écrirai."

Parlez-nous de la relation entre Cendrars et Apollinaire, de leur amitié...

M. C. : En arrivant à Paris en juillet 1912, la première chose que fait Freddy Sauser, devenu Blaise Cendrars, c’est d’apporter son manuscrit Pâques à New York à Guillaume Apollinaire, le poète qu’il admire. Après tous ses essais d’écritures, de styles, Cendrars a le sentiment que son manuscrit est enfin un accomplissement. Il souhaite que Guillaume Apollinaire réagisse, son avis lui serait précieux.
Apollinaire ne répond pas tout de suite. C’est l’été, le Paris des artistes est dépeuplé. Mais à l’automne, Sonia et Robert Delaunay organisent une réunion au cours de laquelle ’Pâques à New York est lu devant Apollinaire. Il est ébloui : "C’est formidable, à côté de ça que vaut le livre que je prépare ?... Les Pâques est meilleur que tous les poèmes publiés au Mercure de France depuis dix ans" dira-t-il. Ainsi naît une amitié, une amitié forte. D’une part parce qu’Apollinaire est d’origine slave et que Blaise est imprégné de cette culture, -ses trois années à Saint Pétersbourg ont été importantes pour sa formation-, d’autre part, Apollinaire et Cendrars se découvrent des affinités de sentiment, de recherche, de pensée. Au printemps 1913, les Éditions du Mercure de France publientAlcools, titre trouvé par Blaise. Victime d’un accident, confiné dans une chambre d’hôtel à Saint-Cloud, il ne peut participer aux réunions qui fêtent la parution de ce livre, en tête duquel figure le poème intitulé "Zone" écrit récemment par Apollinaire et qui a des similitudes avec Les Pâque. "Zones" était aussi le titre qu’ils avaient choisi ensemble pour une revue dont le projet sera abandonné. Cendrars écrit à Apollinaire : "Vous auriez dû me dédier Zone." Il y a dans la lettre un ton de reproche affectueux : "Nous avions de beaux projets et nous voulions travailler ensemble. Puis je me suis cassé la jambe, les Alcools ont paru." Et il poursuit : "Nous ferons encore de grands voyages ensemble". Ils avaient fait de grands voyages ensemble, dans les rues de Paris ! L’important n’était pas de prendre un train ou un bateau, mais d’être ensemble, de marcher, de découvrir et de parler. Il y avait donc une amitié profonde, même si Blaise avait été un peu déçu. Blaise et Guillaume se sont peu à peu éloignés. La guerre, l’amputation de la main gauche pour Blaise, la trépanation pour Guillaume qui de plus est tombé malade, atteint de la grippe espagnole, les a rapproché à nouveau. Blaise raconte comment il est allé voir son ami, lui a apporté un flacon d’huile de Harlem, un remède à base de Valériane utilisé au Moyen Age, et lui a recommandé d’écrire à ce sujet "un papier sensationnel". Mais Apollinaire n’a pas avalé le contenu du flacon, ni terminé sa chronique. Il est mort quelques jours plus tard, le 9 novembre 1918, après cette ultime rencontre. Blaise avait plus qu’une affection pour Guillaume Apollinaire, c’était un amour profond, une admiration qu’il dit dans son poème Hommage à Guillaume Apollinaire :
...
Amis
Apollinaire n’est pas mort
Vous avez suivi un corbillard vide
Apollinaire est un mage
...
Des petits Français, moitié anglais, moitié nègre, moitié russe, un peu belge, italien, annamite, tchèque
L’un à l’accent canadien, l’autre les yeux hindous
Dents face os jointures galbe démarche sourire
Ils ont tous quelque chose d’étranger et sont pourtant bien de chez nous
Au milieu d’eux, Apollinaire, comme cette statue du Nil, _ le père des eaux, étendu avec des gosses qui lui coulent partout
Entre les pieds, sous les aisselles, dans la barbe
Ils ressemblent à leur père et se départent de lui
Ils parlent tous la langue d’Apollinaire

Blaise Cendrars et les peintres - Chagall, Modigliani, Robert et Sonia Delaunay, Fernand Léger...

M. C. : Le vernissage de l’exposition de la Section d’Or en octobre 1912 est l’une des premières rencontres de Blaise avec le monde des artistes, ses contemporains. Pour lui, le tableau exposé par Fernand Léger est un des plus remarquables. Entre le peintre et lui naît une sympathie immédiate, une amitié qui va durer, non sans quelques désaccords, jusqu’à la mort de Fernand Léger en 1955. C’est l’écrivain hongrois Emil Szittya qui emmena Cendrars à La Ruche pour rencontrer Marc Chagall. Ils se parlaient en russe. Blaise a eu le coup de foudre pour les tableaux de Marc dont l’inspiration était ailleurs, indépendante du mouvement cubiste de Picasso, Braque et Juan Gris. Marc et Blaise devinrent comme frères. Blaise reconnaît dans la nouvelle forme d’expression pictura le de tous ces jeunes peintres que leur recherche et la sienne sont proches, parallèles. Leur personnalité est faite d’authenticité, d’indépendance, de liberté de pensée. Blaise voit une révolution en train de naître avec le travail de ces artistes, considérés en général comme des barbouilleurs !

Dans les Dix-neuf poèmes élastiques, Cendrars dit "j’aurais voulu devenir peintre" et aussi "tout est orangé dans mes tableaux"...

M. C. : Léger et Cendrars avaient de longues discussions. Le peintre expliquait au poète les difficultés que posait la peinture, le rôle de la couleur, de la ligne, du volume, du contraste... Puis Cendrars s’est mis à peindre. Une trentaine de tableaux. Ceux que je possède sont en effet très colorés ; il est vrai, parfois l’orangé domine. Toujours est-il que dans les techniques de la peinture, il retrouvait celles de la poésie. Les éléments de la vie moderne entraient désormais dans ces deux formes d’expression.

La musique a été très importante pour lui, qui était un excellent pianiste...

M. C. : J’ai rendu compte de l’intérêt de Blaise pour la musique en reprenant dans son oeuvre ses souvenirs d’enfant. Il écrit comment, pour se sentir en sécurité, il se cachait sous le piano de sa mère lorsqu’elle se mettait à jouer, il oubliait alors son inquiétude, se tranquillisait. Il a commencé à apprendre le piano avec elle. Son frère Georges Sauser a écrit plus tard à quel point Freddy était doué pour cet instrument. En Russie, Blaise était en contact avec un peuple musicien, et à son retour, quand il a repris les études à Berne, il a suivi les cours d’harmonie et de contrepoint du professeur Carl Hess-Ruetschi qui est devenu son maître.
Pour symboliser l’importance de la musique dans sa vie, Cendrars fait enter dans son oeuvre ce professeur dès son enfance. Alors que si l’on adhère au principe d’une biographie calendrier, ce n’est qu’à Berne qu’il l’a rencontré. A Berne, Cendrars a d’abord suivi les cours de la faculté de médecine et plus particulièrement de psychiatrie parce qu’il voulait connaître les chemins de la conscience humaine. Il a été déçu, il ne trouvait pas dans cet enseignement ce qu’il cherchait et il s’est tourné vers la philosophie et la littérature. Parallèlement, avec une assiduité extrême, il a donc suivi les cours de musique de Hess-Ruetschi. Lorsqu’il a quitté Berne pour aller en Belgique puis à Paris, il a entretenu une correspondance régulière avec lui.
Blaise a eu de nombreux amis musiciens, les plus proches s’appelaient Stravinsky, Darius Milhaud, Arthur Honneger et surtout Erik Satie. Pour Blaise, Satie était un musicien de l’âme. Sa profondeur, son indépendance vis-à-vis du classicisme le touchaient particulièrement. Pour la musique du ballet la Création du monde, il s’est adressé à Darius Milhaud. C’est Arthur Honneger qui a mis en musique certaines parties des Pâques à New York. Ensuite quand il a été l’assistant d’Abel Gance pour La Roue, Blaise a demandé à Arthur Honneger une composition. Ce fut "Pacifique 231" que Gance n’a d’ailleurs pas retenue pour le film.
Après diverses expériences dont le cinéma, l’édition, sans parler du journalisme qui a été un épisode nécessaire pour avoir quelques revenus, il reviendra exclusivement à l’écriture.

Vous me parliez d’un montage en rap des Pâques à New York...

M. C. : Mon fils Thomas Gilou a réalisé un film documentaire sur Cendrars, intitulé Eclats de Cendrars, dont une partie se passe à New York. Il a été évident pour lui que la musique pour accompagner cette séquence devait être en accord avec la modernité du poème de Blaise. Thomas est très intéressé par toutes les formes d’art, et il a eu l’idée de faire interpréter Pâques à New York par un rappeur, Ekoué, sur une musique d’El Khalif. Il m’a fait écouter cette interprétation sans me dire un mot au préalable. J’ai été très impressionnée, très émue par la force que ce poème prenait tout à coup. La musique et le martèlement de la voix restituaient ce New York du début du XXe siècle que le poème décrit, avec sa violence et la force de ses images. J’ai entendu ’Pâques à New York récité par bien des acteurs, c’était souvent très bien mais jamais, je ne l’ai entendu restituant cette vérité au texte.

Deux périodes dans sa vie où Cendrars s’arrête momentanément d’écrire...

M. C. : Première période. 1914, il s’engage volontaire dans l’Armée française, et dans la bataille de Champagne en 1915, il perd son bras droit, sa main d’écrivain. Cette année est terrible. On ne peut pas dire qu’il s’arrête d’écrire car la situation est terrifiante. Il a été amputé, on l’a opéré trois fois. Il lui faut pourtant survenir aux besoins de sa famille, Féla et les enfants, avec lesquels il est logé dans l’atelier prêté par Robert Delaunay. Envoyé en convalescence à Cannes puis à Nice, il reprend des forces, et se remet à prendre des notes, écrire, établir la liste des livres qu’il a déjà publiés et de ceux qu’il écrira.
Deuxième période. La guerre. En 1940, la France est occupée par les Allemands. Cendrars est recherché en tant qu’intellectuel dangereux. La défaite et l’humiliation que subit la France le font souffrir. Il se réfugie à Aix-en-Provence. Écrire pourrait signifier être publié et comme tel, être assimilé à la collaboration. Ce sera le silence pendant trois ans. En 1943, le rapport des forces entre les Alliés et l’Allemagne change, marqué par la bataille de Stalingrad. Blaise Cendrars se résout à sortir sa machine à écrire.

Après 1943, L’Homme foudroyé, Bourlinguer, La main coupée, Le lotissement du ciel sont des récits autobiographiques, des "Mémoires" dit Cendrars...

M. C. : Qu’est-ce que le matériau pour un créateur, un écrivain en l’occurrence ? C’est ce qu’il vit, ce qu’il pense, ce qui le constitue. Plus il tourne son regard de tous côtés, plus il absorbe, participe au monde tel qu’il est, à tous ses contrastes, à tous ses extrêmes. Le matériau est là, dans son regard, dans sa vie. Ces quatre livres montrent à quel point Cendrars se renouvelle chaque fois qu’il aborde un nouveau récit, une nouvelle écriture.

Le Lotissement du ciel, trois beaux récits singuliers...

M. C. : Dans ce livre, l’important est la façon dont est racontée la vie de Saint Joseph de Cupertino. Blaise examine le phénomène de la lévitation à partir de textes qu’il trouve à la Bibliothèque Méjanes dont il cite des extraits. Il met en regard les différents aspects sous lesquels a été vu, expliqué ou raconté le phénomène de la lévitation mais ne le juge, ne l’affirme, ni ne le nie. Il l’expose. À aucun moment, il n’intervient. Là où l’émotion arrive, c’est avec ce Joseph de Cupertino, petit paysan pour qui ce don reste incompréhensible. Un des extrêmes de la vie humaine est personnifié par ce petit moine. Cependant Blaise ne donne aucune explication, ne le relie à aucune religion ou spiritualité quelconque. Il en tire une métaphore qu’il exprime dans le troisième récit de ce livre : la montée en spirale vers le Morro Azul, la montagne bleue, lévitation qui évoque une sortie de soi-même. Une élévation vers l’absolu.

Que disent les lettres inédites de Blaise à Raymone ?

M. C. : Elles ont été écrites principalement pendant la période où Blaise était à Aix-en-Provence dans la solitude. Il écrivait tous les jours à Raymone qui était de retour à Paris après une tournée en Amérique du Sud avec Louis Jouvet. En écrivant à Raymone, il s’écrivait à lui-même. C’était le moyen de poser les jalons de sa vie de solitaire. En général, il écrivait sur des cartes pré-timbrées, alors à l’effigie de Pétain. Cela évitait l’intervention de la censure. Il tenait Raymone au courant da sa vie quotidienne, de son travail. Les informations sur les progrès de son écriture étaient mêlées à l’évocation des besoins matériels. Trouver du bois p our faire chauffer le fourneau, acheter des pommes de terre à un agriculteur, utiliser le mieux possible ses tickets de rationnement... ou encore : "Aujourd’hui j’ai commencé à écrire la Vie de Marie Madeleine", ou "J’ai travaillé 14 heures, j’ai mal à la main, il faut que je m’arrête".
... Et pourtant il a continué à écrire jusqu’à sa mort.

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