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Blaise Cendrars : portrait.
Par Corinne Amar

édition du 28 février 2007

 

Timbre, portrait de Cendrars par Modigliani Blaise Cendrars par Modigliani
Timbre poste édité en 1987 pour le Centenaire de la naissance du poète (1887-1961)
© Miriam cendrars / La Poste

"Un écrivain ne doit jamais s’installer devant un panorama, aussi grandiose soit-il. J’avais oublié la règle. Comme saint Jérôme, un écrivain doit travailler dans sa cellule. Tourner le dos. On a une page blanche à noircir. Ecrire est une vue de l’esprit. C’est un travail ingrat qui mène à la solitude (...)", disait, de l’acte d’écrire, ce travailleur infatigable de la page et pourtant flâneur et éternel bourlingueur d’un bord à l’autre de la planète qu’était Blaise Cendrars.

Blaise Cendrars, photo de Miriam Cendrars Blaise Cendrars
photographié par sa fille, Miriam Cendrars.
Février 1940, Londres.
© Collection Miriam Cendrars

Il naît en Suisse, à La Chaux-de Fonds, en septembre 1887, de son vrai nom Frédéric Louis Sauser. Dès son plus jeune âge et au gré des affaires paternelles, il voyage - il a sept ans ; Naples, via Paris, Marseille, l’Egypte, chemins de fer, bateaux, hôtels, puis, écolier, en Allemagne et à Bâle ; "Le déplacement est devenu pour Freddy, un mode de vie normal, logique", dira sa fille, Miriam Cendrars, dans son essai biographique (p.55). A l’âge de seize ans, il fugue, prend le premier train venu, arrive à Moscou, rêve déjà au Transsibérien, voyage, dans une Russie d’apocalypse, devient apprenti chez un horloger, à Saint-Pétersbourg, rencontre l’amour, veut tout entendre, tout expérimenter, dévore les ouvrages d’aventuriers, écrit, pour lui, pour elle, copie des poèmes, note ses lectures, ses pensées. D’autres trains, des avions, des paquebots, le mènent de l’Inde au Brésil, de New York à Paris, Bruxelles, Londres... Il lui faut vivre, il exerce tous les métiers qu’il peut ; apiculteur, cultivateur de cresson, vendeur de cercueils, de tire-bouchons... Il commence son apprentissage d’homme et d’écrivain, tandis qu’il fait de l’aventure "sa matière première". Il est à nouveau à Paris, dans une ville bohême et de misère, qui l’ignore, on est en 1911, 1912, il a sur lui "une valise bourrée de manuscrits", il veut être reconnu : "Je me suis fait un nom nouveau..." Freddy devient Blaise Cendrars - braise et cendres, où le pseudonyme de l’homme qui écrit, Homme foudroyé, brûlé vif qui meurt et revit sans cesse par la flamme de l’écriture : _ En cendres se transmue
Ce que j’aime et possède
Tout ce que j’aime et que j’étreins
Se transmue aussitôt en
Cendres,

avait-il griffonné, des années plus tard, de la main gauche - l’autre, partie, avec le bras, soufflé par un obus, à la guerre, un jour de septembre 1915 - sur un petit feuillet (cité par Miriam Cendrars, p. 257).
Cendrars entre en littérature avec Les Pâques à New York (1912), son premier long poème qui lui permet de se faire un nom et de fréquenter Apollinaire, Desnos, Cocteau, Léger - "ce cordial bonhomme avec lequel il se sent immédiatement en confiance", Modigliani, Soutine, Picasso... Il sent ce monde de la peinture moderne proche de son propre monde, il le pénètre grâce à sa rencontre avec Fernand Léger, les visites qu’il lui rend, à son atelier, leur amitié nouée, leurs discussions ; toute une spontanéité autour de la couleur, du Paysage dans l’oeuvre de Léger, rendue présente, évidente, charnelle aussi, dans ce dernier tome de Blaise Cendrars vous parle, avec ses interrogations, ses points de suspension, ses hésitations et ses répétitions, son émotion pure (Entretien enregistré au magnétophone, B.C.1955, pp.253-290). Car Blaise jubilera dans ce genre littéraire nouveau qu’est l’entretien radiophonique, il a la nostalgie du livre qui parle ; "il aime ça - nous dit sa fille - malgré la surprise que lui cause sa propre voix, une voix haut perchée, nasillarde et traînante : mais on ne peut la confondre avec aucune autre (p.677) !" La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France en 1913, Le Panama, ou les Aventures de mes sept oncles, achevé en 1914, publié en 1918, font de lui une figure en vue du Paris littéraire. Mais la guerre qui lui meurtrit le corps, dans son drame de mutilation, change aussi son regard sur la vie parisienne, change son écriture. Il multiplie pourtant ses activités, n’entre dans aucune école, n’accepte aucun mouvement autre que celui de son désir, aime passionnément Hélène, puis Féla (qu’il épouse en 1914 et dont il aura trois enfants, Odilon, Rémy et Miriam), enfin, Raymone, libre toujours, brûle la vie, en recompose infatigablement le monde, ouvrant à lui seul un continent ; le Poète, conteur, essayiste, romancier, avec L’Or (1925), puis Moravagine (1926), se fait aussi éditeur, travaille avec Abel Gance sur le film La Roue, puis sur J’accuse, est en même temps, metteur en scène, cinéaste, scénariste, traducteur, critique d’art, donne, dans la foulée, naissance à son Dan Yack (1929)- double sombre, où cette tentative de conquête de soi par l’écriture. "Et aussi, errant des bibliothèques, comme le nommait Apollinaire, sans être un linguiste ni avoir voulu me spécialiser, mon érudition en la matière s’étendit au point qu’en 1919 je pus composer mon Anthologie nègre dans une chambre démunie de tout meuble où, la nuit, à plat ventre sur le parquet et m’éclairant à la bougie, j’écrivis en moins d’un mois les 350 pages bien tassées de ce gros bouquin" (cité par Miriam Cendrars, p. 414).
Car Blaise est un travailleur acharné. Il n’est qu’à passer d’un ouvrage à l’autre, de la biographie si précise, si fouillée, de Miriam Cendrars, aux Entretiens qui font entendre sa voix, son appétit boulimique de vie et d’écriture, il n’est qu’à s’arrêter sur les portraits tirés par l’objectif de Robert Doisneau, de cet ermite fou d’écriture, plus tard, réfugié à Aix-en Provence, puis à Saint-Segond, il n’est qu’à feuilleter, parcourir, se plonger dans l’album de photographies où Doisneau rencontre Cendrars, savourer les légendes-textes ou les lettres manuscrites de Cendrars, pour saisir dans ce visage et ce corps accoudé à sa table, cigarette à la bouche, "dans sa veste bleue en tissu bourru et son béret basque", combien importait à Blaise la communion vitale entre la machine à écrire et l’écrivain.
Il est dans sa cuisine, emmitouflé, il doit faire froid, la théière n’a pas de couvercle, il se verse une tasse. Profil gauche ; la main, la joue, une pipe au coin de la bouche. "Ce matin, je me suis ébouillanté la main en me faisant un bol de café. Ce n’est rien, mais c’est gênant. (...) je crois que voilà mon travail bien parti et que dans quelques jours je me tiendrai bien en selle. Mais quel drôle de métier que l’écriture qui dépend de tant d’impondérables, l’humeur, le temps, une lettre qui vous déroute, une visite, une rencontre, et l’on ne peut pas écrire sous une cloche à fromage ! (p.44)". Doisneau est venu rencontrer Cendrars pour un projet d’album qu’ils avaient ensemble. Un quart de siècle sépare l’écrivain déjà célèbre du jeune photographe pigiste, "flâneur des banlieues". On était en 1945 et L’Homme foudroyé venait de paraître. Poète et photographe se découvrent pour la seconde fois, le pudique Blaise ouvre son intérieur et se prête à l’objectif "avec le naturel de ceux qui n’ont peur de rien". Oui, c’est magnifiquement réussi.
Noirs et blancs lumineux ; Cendrars à sa table, Cendrars dans sa cuisine, devant son bois coupé, penché sur un moulin à café, Cendrars dans la ville, Cendrars, à sa table encore... - posé, concentré, tel un mineur au fond de la mine, en danger permanent d’explosion...
"...écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres (p.32)". La spontanéité du feu est un mystère. Penché sur lui-même, il est l’Autre.

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