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Lettres et extraits choisis - Blaise Cendrars

édition du 28 février 2007

 

© Éditions Denoël / Miriam Cendrars.

Blaise Cendrars. La Vie , Le Verbe, l’Ecriture

Cendrars, photo de sa main La main amie © Collection Miriam Cendrars

Lettre à Féla
1er septembre 1912
p. 268

À Féla. Je suis tranquille dans une toute petite chambre que je partage avec le poète Szittya. La chambre est dans un petit hôtel, rue Saint-Etienne-du-Mont. La fenêtre donne sur l’église et le cloître. Les cloches sonnent. Une chandelle brûle sur la table. De l’encens brûle dans la flamme. Nous avons acheté un peu d’encens pour parfumer ce banal local. Szittya y a apporté quelques tableaux. Moi, la série des femmes grosses de Holbein, au-dessus de la table. La chambre est très paisible. Je suis heureux, tranquille, un peu triste, comme si j’étais très vieux. Szittya est très doux. Il a des gestes étranges, hoffmanesques. Je le nomme le chef d’orchestre du mystère. Il vit en sourdine. Nous n’avons pas mangé. Avec les derniers trois sous, j’ai acheté quelques f leurs. En voici quelques pétales. Conserve bien cette précieuses relique d’un jour bon. Nous avons parlé de beaucoup de choses, avec des mots choisis et en des images rares. Pas de brutalité. Nous sommes si loin de tout et au milieu de la vie.
Il commence à pleuvoir contre la vitre. Je me souviens que c’est le jour de mon anniversaire. Je me regarde dans le miroir et voudrais effacer l’image qui me regarde.
Je pense à toi. C’est pourquoi je t’écris cette page. L’heure sonne. La chandelle est au bout. Je t ’aime beaucoup. Ta présence est ici...


Lettres à René Hilsum
P. 467

São Paulo, le 18 avril 1924.

Mon cher René,
Enfin j’arrive à vous envoyer un mot et pour vous montrer que je ne vous oublie pas, je vous envoie par le prochain courrier un manuscrit. Ce n’est pas encore "Le Plan de l’Aguille", c’est un manuscrit de poèmes et ce n’est qu’un premier paquet, car je vous en ferai suivre 4 ou 5 autres. Si cela vous intéresse, vous pourriez l’éditer, sinon mettez-les moi de côté, sans les communiquer à personne, s.v.p.
Voici comment j’envisage l’édition de ce volume. Faire 4 ou 5 plaquettes avec un certain nombre de luxe à souscrire. Je vous laisse toute liberté à ce sujet, vous laissant agir selon vos disponibilités et au mieux de nos intérêts. Je tiens seulement à la parution en 4 ou 5 petits volumes et à un petit format.
Voici comment annoncer la chose :
FEUILLES DE ROUTE
I. LE FORMOSE (C’EST CELUI QUE JE VOUS ENVOIE)
II. SÃO PAULO
III. RIO DE JANEIRO
IV. A LA FAZENDA
V. DES HOMMES SONT VENUS
5 plaquettes avec des dessins de Tarsila do Amaral.
Cela vous va-t-il ?
Si oui, mettez-vous tout de suite à sortir la première plaquette ; les autres suivront au fur et à mesure et vous pouvez les publier dans le courant de l’année, avec un intervalle de trois mois par exemple.
Pour les épreuves veuillez les adresser à Monsieur Jacques Lévesque, 7, rue de Berne, Paris VIII, qui a un double du manuscrit et qui vous donnera le bon à tirer. Pour le papier à signer entre nous nous le ferons à mon retour.
Je mène ici une vie formidable de voyages, de courses, d’interviews, d’affaires, de conférences, d’études. Je vais passer un mois à l’intérieur, dans une fazenda, où j’espère bien trouver le temps de terminer mon roman. Moravagine l’est, mais je ne l’envoie pas à Grasset tant que le vôtre n’est pas achevé.
Et c’est le meilleur des deux.
Je prépare aussi mes articles pour Excelsior de manière à leur envoyer un paquet à la fois. Cela pourra faire un livre par la suite.
Je pensais rentrer à la fin du mois, mais avec tout ce qui me reste à faire ici, je ne pourrai guère être de retour à Paris avant la fin de mai. D’ici là, vous pourrez déjà avoir sorti la première plaquette si le coeur vous en dit.
A bientôt donc, mon cher, embrassez tout le monde chez vous, mes amitiés aux amis, à vous ma main amie.


"Raymone et Blaise à vol d’oiseau" [Flash-forward 1917-1961] p. 393

LETTRE-OCÉAN
La lettre-océan n’est pas un nouveau genre poétique C’est un message pratique à tarif régressif et bien meilleur marché qu’un radio
On s’en sert beaucoup à bord pour liquider des affaires que l’on n’a pas eu le temps de régler avant son départ et pour donner des dernières instructions
C’est également un messager sentimental qui vient vous dire bonjour de ma part entre deux escales aussi éloignées que Lixoës et Dakar alors que me sachant en mer pour six jours on ne s’attend pas à recevoir de mes nouvelles Je m’en servirai encore durant la traversée du sud-atlantique entre Dakar et Rio de Janeiro pour porter des messages en arrière car on en peut s’en servir que dans ce sens-là
La lettre-océan n’a pas été inventée pour faire de la poésie
Mais quand on voyage quand on commerce quand on est à bord quand on envoie des
lettres-océan
On fait de la poésie.


Lettre à Paulo Prado
1927, p. 516

Dimanche des Rameaux,
Mon cher Paul,
Ici rien d’autre que mon travail qui avance à grands pas, mais à reculons comme les écrevisses. Drôle de turbin que celui d’écrire : on n’est jamais content, parce qu’on n’arrive jamais à dire ce que l’on voudrait et que l’on ne met jamais ce que l’on veut dans un livre. On se contente de tourner autour et c’est ça qui mécontente et qui fatigue.
Les mots sont réellement une matière bien grossière à force de richesse. [...]
Je vis en ermite et vais de temps en temps manger la soupe aux poissons avec les matelots. Le vin est toujours bon et "ceci découle de cela" comme aurait dit Victor Hugo en faisant allusion au pinard et à son encrier. Le vin d’Ensuès a été planté il y a deux mille ans par les Grecs, alors que Marseille, où je n’ai pas encore mis les pieds, était une colonie.
Ici je ne lis plus ; je dors et j’écris ; et je vous attends [...]


Poésies complètes

Feuilles de route I. Le Formose

Lettre

Tu m’as dit si tu m’écris
Ne tape pas tout à la machine
Ajoute une ligne de ta main
Un mot un rien oh pas grand’chose
Oui oui oui oui oui oui oui oui

Ma Remington est belle pourtant
Je l’aime beaucoup et travaille bien
Mon écriture est nette et claire
On voit très bien que c’est moi qui l’ai tapée

Il y a des blancs que je suis seul à savoir faire
Vois donc l’oeil qu’a ma page
Pourtant pour te faire plaisir j’ajoute à l’encre

Deux trois mots
Et une grosse tache d’encre
Pour que tu ne puisses pas les lire


Du monde entier

Les Pâques à New York

[...]

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,

A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

L’Etoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort.

Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.
j’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.

[...]


Prose du Transsibérien
Et de la petite Jehanne de France
Dédiée aux musiciens

En ce temps-là, j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours
Car mon adolescence était si ardente et si folle
Que mon coeur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou
Quand le soleil se couche.
Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.
Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.
Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare Croustillé d’or,
Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches
Et l’or mielleux des cloches...
Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode J’avais soif
Et je déchiffrais des caractères cunéiformes
Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place
Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros
Et ceci, c’était les dernières réminiscences du dernier jour
Du tout dernier voyage
Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète.
Je ne savais pas aller jusqu’au bout.
J’avais faim
Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres
J’aurais voulu les boire et les casser
Et toutes les vitrines et toutes les rues
Et toutes les maisons et toutes les vies
Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés
J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives
Et j’aurais voulu broyer tous les os
Et arracher toutes les langues
Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent...
Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe...
Et le soleil était une mauvaise plaie
Qui s’ouvrait comme un brasier. [...]

Avec l’aimable autorisation de reproduction de Miriam Cendrars et des éditions Denoël

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