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Jules Pascin : portrait.
Par Corinne Amar

 

Pascin dans son atelier, photo noir et blanc Pascin dans son atelier. Paris, 1914. © Fondation Dian Vierny-Musée Maillol

Il traversa en dandy une époque flamboyante, menant le bal et les rires dans les fêtes, trônant au coeur du Montparno noctambule " dans une atmosphère d’intelligence, car il était l’intelligence même ", peintre des nuits, des corps féminins, des nus -friand de jeunes modèles des rues à qui il donnait une existence - , généreux à n’en pas douter, proche d’Egon Schiele, de Toulouse-Lautrec, dessinant comme on respire, notant tout pour ne pas oublier ; " On ne voit que les choses qui nous intéressent, on ne retient d’elles que nos désirs ". Ce Prince des couleurs et des ténèbres, toucheur de peaux, dépatouilleur de linges, don Juan à qui rien de ce qui était féminin n’était étranger et pourtant, romantique attaché aux deux femmes de sa vie, apatride, mais chez lui là où il s’installait, qui peignait avec allégresse et avait du succès, se choisit un destin court et pour le moins tragique : il se pendit en 1930, à l’âge de quarante-cinq ans, dans son atelier.
Jules Pascin, né Julius Mordecai Pincas, en 1885, Bulgare, d’une famille juive sépharade, se forme à Vienne, Budapest, Berlin, Munich, se fait connaître en collaborant au journal satirique allemand le plus célèbre Simplicissimus , avant de s’installer à Paris en 1905. Il est doué. Il n’est qu’à parcourir d’un bout à l’autre les oeuvres de l’exposition au musée Maillol pour prendre la mesure du style de Pascin ; un trait rapide, pressé, délié, instinctif, volontiers obscène, volontairement dépouillé, un arrière-plan souvent vide ou monochrome d’où le sujet se détache. Détails d’un profil, d’une main, chairs satinées, corps malingres de jeunes " crevées des rues rigolotes "... Graphisme vibrant. Ce qui intéresse Pascin ? derrière l’arabesque, l’intériorité de son modèle, un sentiment manifeste de la courbe, de la volupté, ou encore, mais plus diffus, de l’androgynité, qu’il espère trouver chez la femme ; Jules Pascin aurait aimé " être une femme avec un sexe d’homme ".
En 1907, il rencontre Hermine David, peintre elle aussi. Il l’épousera dix ans plus tard. Il occupe un atelier à Montmartre, fréquente Foujita, Kisling, Soutine, s’impose parmi les peintres de l’Ecole de Paris, occupant une place à part. La guerre le contraint, parce qu’il est Bulgare, à quitter la France. Il se rend aux Etats-Unis, y acquiert la notoriété, en même temps que la nationalité américaine, voyage beaucoup, dessine surtout et choque par l’érotisme de ses oeuvres. Il rapportera dessins, aquarelles de Cuba, La Havane, Lisbonne, Londres, Tunis... Parce que le voyage, pour l’apatride qu’est Pascin, est important, sa courte vie sera marquée de départs, de faux-départs. Il aime Watteau, Fragonard, la sensualité, la beauté classique, avoue l’influence de Klimt, son aîné, d’Egon Schiele, son exact contemporain, veut aller vers la liberté, sans tabou, est profondément amoureux de Lucy Krogh, sa maîtresse, femme du peintre norvégien Per Krogh (qui refuse de tout quitter pour lui). Il a une femme, il a des amis parmi les poètes, les écrivains - Mac Orlan, Paul Morand, André Salmon, Georges Papazoff -peintre et Bulgare comme Pascin -, mais il est avide de chaleur, il se cherche encore, toujours, une famille, et Hermine ne peut lui servir de famille. Il y a " des pensées dévorantes dans sa belle tête calme ". Car il était beau et triste sous ses airs de fête, tourmenté de l’intérieur et sans la moindre ancre. " Je ne serai jamais qu’un outsider, avouait-il, je n’ai pas de direction précise, pas même la volonté de devenir un grand artiste ". Alors, dessinateur exceptionnel, il traverse sa vie en dilettante, il veut vivre pleinement et ses désirs sont nombreux, et extrême, excessive est son attention au monde : il alimente son imagination avec des choses vues - vérité expressive, impudeur railleuse, douceur mélancolique. Nombreux portraits d’Hermine, de Lucy. Tons gris, rose, ocre, corps anguleux, alanguis, fesses charnues, bleu-violacés, Viennoises, Berlinoises... Chairs de nacre. Erotisme sombre, chatoyant... " Dans l’atelier du boulevard de Clichy, les personnages sortant des toiles à mesure que la nuit tombait, nus, offerts, mais impitoyables, cernés d’une coulée de phosphore vert comme celui des cadrans semblaient demander à partir pour commettre les dégâts que l’on sait, mais Pascin est le maître des monstres qu’il a créés. Il rit ", note Paul Morand (dans Des artistes sans mensonges : De Callot à Foujita, cité dans la savoureuse émission de France-Culture consacrée à Jules Pascin par Catherine Pont-Humbert et réalisée par Annie Douel, le 28 janvier 2007 dans " Une vie, une oeuvre "). Il rit, lui qui n’était pas un joyeux, était de tous les bals et banquets et, solitaire malgré son goût de la fête, portait en lui, tapi quelque part, comme une volonté tenace pour mourir.
Avait-t-il fait le tour de son art, de la vraie puissance de sa propre peinture ?
" Un homme ne devrait pas dépasser quarante-cinq ans, un artiste à plus forte raison . On ne fait plus rien à cet âge-là, si on n’a pas donné toute sa mesure. J’ai raté ma vie, j’aurais dû être mendiant ", disait de lui ce dessinateur de génie, dandy et voyou, profondément mélancolique et d’une lucidité terrible.

Son ami Georges Papazoff le trouva mort un 2 juin 1930, dans son atelier. Il s’était pendu. "...On dirait qu’il était assis sur sa chaise, là tranquille... tout juste un petit fil de sang qui était sorti là, de son nez. Il avait l’air tranquille... C’est ce qu’il méritait, la tranquillité. C’était un génie de la vie, il a presque fait un génie de la mort " (Georges Papazoff, Pascin !...Pascin !... C’est moi ! éd. P. Cailler, 1959).

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