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Entretien avec Paul Soriano
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Paul Soriano, photo avril 07 Paul Soriano dirige l’Institut de Recherches et Prospective Postales dont les travaux portent sur l’économie et la société en réseaux. Il est également administrateur de l’Association pour le commerce et les échanges en ligne. Il a publié Lire, écrire, parler, penser dans la société de l’information (Descartes et Cie, 1999), et Internet, l’inquiétante extase avec Alain Finkielkraut (Mille et une nuits, 2001).

Le numéro 10 de la revue Médium réunit diverses contributions de chercheurs qui s’intéressent à l’avenir des trois médias papier « Le livre, le journal, la lettre » dans un monde de communications électroniques...

Paul Soriano Médium 10 est l’un des produits issus d’un programme de recherche que l’Irepp (Institut de recherches et prospective postales) conduit depuis près de deux ans en collaboration avec la Mission Recherche de La Poste dirigée par Catherine Gorgeon.
La production la plus récente en est notre contribution commune à un colloque organisé par la Direction du Courrier, le 29 mars dernier, sur le thème « Les pouvoirs du papier au défi du numérique », nourri par les travaux et les experts que nous avons mobilisés sur ce thème.

Il y a plusieurs logistiques pour produire et distribuer les médias...

P. S. En effet. Il y a une logistique industrielle : le livre, le journal et même la lettre désormais sont des objets industriels, produits et distribués industriellement. Aujourd’hui, plus encore que la concurrence du numérique, les difficultés de logistique, et notamment de distribution, font souffrir la presse et dans une certaine mesure le livre. On peut parler aussi d’une logistique des usages : par exemple, on prend le métro, on saisit le quotidien gratuit au passage et on le lit pendant les vingt minutes du trajet. Bien avant le téléphone mobile, on disposait donc d’objets portables pour se tenir informé... et qui continuent de nous informer... Il faudrait aussi évoquer la logistique de stockage, d’archivage (la librairie, la bibliothèque, etc.). Et le terme de logistique peut enfin s’appliquer aux messages eux-mêmes, où il désigne notamment la disposition des signes sur la page, l’organisation du texte. Cette logistique est différente de celle de l’écran. On peut cependant noter que si le rouleau de papyrus a été supplanté par le codex (le livre), l’écran, curieusement, nous ramène à cet ancien mode de lecture (le « scrolling » en anglais, le défilement du texte).

Tu fais allusion ici aux « logistiques de l’écrit », titre d’un article d’Yves Jeanneret ?

P. S. En effet. L’un des premiers travaux du programme de recherche, confié au CELSA et dirigé par le chercheur Yves Jeanneret, concerne les pouvoirs du papier, en tant que matériau et support. L’article que tu cites rend compte d’une partie de cette réflexion. Il s’agit d’une approche « médiologique » sur les rapports qu’entretiennent logistique et sémiologie. D’un côté, il y a la logistique qui évoque les déplacements d’objets ou de traces matérielles et, de l’autre, la sémiologie qui évoque la production et la circulation du sens. La rhétorique, par exemple, est une forme de « logistique des arguments ».

Yves Jeanneret montre bien que le papier n’est pas un simple matériau ou support neutre, mais qu’il influe sur le message, sur la communication et même sur la relation qui s’instaure entre l’émetteur et le récepteur du message. Logistique (l’objet, la trace matérielle) et sémiologie (le sens) forment un tout, contenu et contenant travaillent ensemble. On pense à la fameuse proposition de Marshall McLuhan [l’un des fondateurs des études modernes sur les médias] : « le message c’est le médium ». Selon lui, le moyen de transmission par lequel nous recevons le message, c’est-à-dire le média, exerce autant, sinon davantage d’influence sur nous que le contenu lui-même.

D’où vient cette discipline, la médiologie ?

P. S. La médiologie a été « inventée » par Régis Debray. Les médiologues ont publié de nombreux ouvrages, Cahiers de mediologie n°6ainsi que des Cahiers de médiologie auxquels a succédé la revue Médium. Cette discipline s’intéresse aux conditions matérielles et institutionnelles de la circulation des idées. « Les idées ne voyagent pas toutes seules » et surtout elles ne voyagent pas gratuitement : d’où les dimensions technique, industrielle et commerciale des médias, entre autres. Le médiologue met délibérément l’accent non pas sur l’immatériel (les idées, l’information, les concepts, etc.), mais bien sur l’encre, le papier, la poste, les routes... Un proverbe chinois dit que lorsque le sage montre la lune, le sot regarde le doigt : eh bien disons que la sagesse du médiologue - qui est loin d’être un sot - lui suggère de s’intéresser de plus près au doigt.

Peut-on déterminer plus précisément les « pouvoirs du papier » sur le lecteur ?

P. S. Oui, et c’est précisément l’objet d’un travail confié par la Mission Recherche de La Poste à un psychologue, Patrick Lemaire. Il a conduit une étude empirique avec des populations témoins pour évaluer les différences dans la réception et la mémorisation des mêmes messages, sur papier et sur écran. Globalement, on mémorise plus vite et plus longtemps ce dont on a pris connaissance sur un support de papier. Les résultats doivent toutefois être nuancés, en fonction de l’âge des sujets et de leur familiarité avec l’outil informatique. Mais quoi qu’il en soit, on voit bien que le support n’est pas neutre. On ne saurait substituer un support à un autre sans conséquences sur la réception des messages. Ce qui confirme bien l’intuition des médiologues. Et encore faudrait-il ajouter à cette dimension cognitive, la dimension affective, l’attachement que l’on éprouve pour un livre ou une lettre, par exemple, liant indissociablement l’objet et son contenu.

Ces diverses contributions semblent se rejoindre quant au rapport entre le nouveau média, le numérique et l’ancien, le papier...

P. S. Il y a une idée forte dans Médium 10, c’est la notion d’ « hybridation ». Internet est un hypermédia : ce n’est pas un nouveau média qui s’ajoute aux précédents, mais un dispositif capable de simuler tous les médias (la radio, la télévision, la presse, le courrier etc.) et de les intégrer en produisant de nouveaux formats justement qualifiés de « multimédia ». C’est ainsi qu’un site web peut ressembler à un journal et permettre également de « postcaster » de la radio voire de la télévision.

A vrai dire, la première révolution numérique dans les médias s’est produite dès les années 80 avec l’introduction des logiciels de traitement de textes, d’édition et de production. On a alors entrepris de numériser les contenus, de formater la rédaction des articles, de mettre en page les livres. Cela fait donc plus de vingt ans que le numérique a conquis les deux phases essentielles de la production des médias que sont la création et l’ingénierie des formats. Internet, la deuxième révolution, beaucoup plus spectaculaire, permet la mise en circulation universelle de ces contenus numérisés, sous la seule réserve des droits de propriété intellectuelle...

Finalement, la source de toutes les hybridations médiatiques, c’est la numérisation de tous les signes, le texte, le son, l’image fixe ou animée. D’où la probable prolifération des formats, l’hybridation et non la simple substitution d’un média à un autre.

C’est d’ailleurs la seule hypothèse que tu gardes. Tu as intitulé un de tes articles publiés dans Médium « Les nouvelles hybrides ». Et tu émets quatre hypothèses : la substitution, la simulation, la cohabitation et l’hybridation...

P. S. Oui, la notion d’hybridation est la plus probable et elle permet d’intégrer aussi les autres hypothèses prospectives que tu mentionnes. La substitution (ceci tuera cela, comme disent les médiologues, citant le personnage de Victor Hugo qui, dans Notre-Dame de Paris, désigne ainsi le livre et la cathédrale) n’est pas l’hypothèse retenue, même si elle peut affecter tel format et démettre tel média de ses fonctions socio-économiques. La simulation (ceci imitera cela) : certains journaux électroniques reproduisent strictement le format papier, permettent de « tourner les pages »... La cohabitation (ceci ignorera cela) : c’est le degré zéro de l’hybridation, on lit le journal et on regarde la télévision et on consulte les sites Internet...

Non seulement il n’y a pas de substitution générale, mais il arrive que le surgissement d’un nouveau média permette au précédent de trouver sa véritable identité. On l’observe de manière exemplaire dans le cas de la radio confrontée à la télévision. La télévision n’a nullement « tué » la radio, mais elle l’a conduite à découvrir son identité spécifique, que ce soit en termes d’horaires d’écoute, de publics, d’informations, de thèmes et de manière de les traiter, et même de lieux d’écoute (pense à l’autoradio...). Le ciblage « espace-temps » de la nouvelle presse gratuite est également instructif : des deux premiers quotidiens gratuits apparus en France, l’un s’appelle « Métro » et l’autre « Vingt minutes » !

Dans d’autre cas, on peut dire qu’un nouveau média nourrit les précédents : la télévision a engendré une presse spécialisée dont les tirages sont parmi les plus élevés de l’ensemble de la presse magazine. Enfin, certains médias (au sens large) instaurent un type de relation spécifique qu’aucun autre média ne peut même simuler. C’est, selon nous, le cas de la « relation épistolaire », comme le montre bien Paul Oraison dans Medium 10. On peut également citer Pierre-Marc de Biasi, chercheur au CNRS qui dans « Le cauchemar de Proust » observe : « Écrire, ou téléphoner ? l’alternative s’est posée à Proust, et on mesure par sa correspondance ce que le choix du téléphone nous aurait coûté... » La comparaison entre la lettre et le téléphone suggère d’autres critères de différenciation des médias, oral ou écrit, synchrone (le téléphone) ou asynchrone (le courrier ou le courriel, etc.)

Et puis enfin, des questions sans réponse : pourquoi le fax, a priori redoutable concurrent de la lettre, a-t-il conquis les entreprises mais pas les ménages ?

En quoi le numérique introduit-il néanmoins une véritable révolution ?

P. S. Dans les médias traditionnels, l’appareil industriel de production et de distribution s’interpose entre les acteurs et le public, elle les sépare et cette séparation technique s’est institutionnalisée en rôles sociaux et culturels. D’un côté, ceux qui écrivent, parlent et se montrent, de l’autre, ceux qui lisent, écoutent et regardent. Certes, les médias accueillent sur leurs plateaux ou dans leurs colonnes des hommes politiques, des intellectuels, ou même des gens ordinaires. Mais les efforts consentis pour faire « participer » le public n’ont pas fondamentalement changé la donne.

Les nouveaux médias mettent en oeuvre, tout comme les anciens, des industries lourdes, informatique et télécommunications, mais avec une différence capitale : par rapport à l’Internet, les acteurs et le public se tiennent du même côté. A cet égard, rien ne permet de distinguer matériellement le blogueur du journaliste, l’un et l’autre installés devant le même écran-clavier. Pour les discerner encore, on devra mentionner la compétence professionnelle du journaliste ou son respect d’une éthique professionnelle, ou encore son statut de salarié d’un groupe de presse.
L’écran-clavier devient ainsi une fenêtre d’accès à la chaîne de production d’un média jusqu’aux stades de création (écrire dans un blog) et d’ingénierie des formats (créer un blog) naguère apanages des journalistes et autres professionnels. À terme, on peut même imaginer que les usagers pourront aussi redescendre la chaîne de production pour fabriquer leurs propres formats, leurs propres médias, au-delà de la simple impression des textes.

En d’autres termes : le monopole médiatique d’accès à l’espace public est aboli ?

P. S. Exactement, mais il faut aussitôt nuancer la portée de cette révolution. En effet, il ne suffit pas que chacun puisse s’exprimer à loisir, encore faut-il qu’il soit entendu. A cet égard, le monopole perdu de d’accès à l’espace public peut-être aussitôt compensé par l’avantage de l’audience. La « marque », celle des groupes médias et d’autres acteurs du devant de la scène polarise la fréquentation des sites.

On constate, par exemple, que les blogs les plus populaires sont ceux qui s’attachent à des sites ouverts pas les principaux médias, anciens ou nouveaux. De leur côté, les journalistes eux-mêmes animent, souvent sur le site de l’entreprise qui les emploie, leurs propres blogs où coexistent leurs textes (d’un ton souvent plus libre que leurs écrits « officiels ») et les commentaires des visiteurs.

Dans Médium 10, on trouvera d’ailleurs l’exemple d’un auteur qui est à la fois écrivain, journaliste, homme de presse (ancien patron de la revue Lire) et aujourd’hui blogueur dans l’environnement du site lemonde.fr

Oui, Pierre Assouline. Il parle notamment du temps long de la réflexion avec le livre qu’on écrit, et de la rapidité avec l’activité numérique tel que le blog...

P. S. Oui. Mais la question du temps suggère de nuancer un peu le propos et nous ramène à la question de l’audience, c’est-à-dire de la sélection, qu’il nous faut bien opérer.
Les capacités des processeurs augmentent pour ainsi dire tous les jours, l’innovation foisonne, mais nos journées ne comptent toujours que 24 heures, auxquelles il faut enlever quelques heures de sommeil et pour beaucoup d’entre nous quelques heures de travail.
Je suppose qu’il est difficile de se démultiplier dans les différents médias ou les différentes activités en question. Les nouveaux supports d’opinion que sont les blogs et les sites communautaires demandent beaucoup de temps. Les gens les plus actifs dans la blogosphère sont, par conséquent, ceux qui ont la motivation, la compétence (il faut quand même une certaine compétence technique) et disposent de temps libre...

L’exemple du blog fait précisément penser à la lettre...

P. S. Au commencement était la lettre, l’ancêtre du journal et même du livre. Certains journaux gardent encore la trace de leur origine épistolaire, Le courrier picard, La lettre de l’Expansion etc. Sans parler de la littérature épistolaire. Le philosophe allemand contemporain, Peter Sloterdijk, dit que « les livres sont de grosses lettres envoyées aux amis ». Il parle des ouvrages de philosophie et, bien entendu, fait allusion aux dialogues post-mortem qu’entretiennent les philosophes ; on pense, notamment à la relation construite par Heidegger avec la plupart de ses grands prédécesseurs, de Platon à Nietzsche...
Citons également Paul Morand qui commence le premier chapitre de Venises par ces mots : « Toute existence est une lettre postée anonymement ; la mienne porte trois cachets : Paris, Londres, Venise ; (...)  ». (Venises, Le Palais des Anciens, Gallimard)
La relation épistolaire est d’une qualité particulière, car chacun est tour à tour auteur et lecteur. Appelant réponse, la lettre se propage dans le temps, et la relation est consolidée. Or on observe justement un retour en force de la relation épistolaire, c’est-à-dire de l’écriture mise à la portée de chacun. Les premiers blogs ressemblaient à des journaux intimes rendus publics, et le journal intime est une longue lettre écrite à soi-même. La prolifération des blogs multiplie les échanges épistolaires (le commentaire s’appelle d’ailleurs un « post »). Par la suite, le blog investit le monde de la presse et même du livre : la publication d’un livre peut donner lieu à un blog de promotion ou de discussion, et on commence même à extraire des livres de certains blogs.

N’est-ce pas contradictoire de publier un blog, d’en faire une œuvre achevée « entre deux couvertures » ?

P. S. Non, ce n’est pas une contradiction mais une autre forme... d’hybridation ! Il y a bien une contradiction apparente puisqu’on fige ainsi quelque chose de vivant, d’ouvert (et de périssable !). Mais on peut aussi considérer que le blog est le tout-venant, d’où, à un moment donné, on va peut-être extraire le meilleur, ce qui est jugé digne d’être promu au rang d’objet durable. Il semble bien que la publication d’un vrai livre reste une forme de consécration pour un texte. Là encore, un nouveau média renvoie un plus ancien à son identité propre et, dans ce cas, de manière plutôt flatteuse pour le livre.

Michel Mélot interviewé par Louise Merzeau, s’interroge sur la capacité de résistance du livre face à « sa puissante concurrence »...

P. S. Michel Melot est l’auteur d’un formidable livre sur le livre, enrichi de photographies de Nicolas Taffin, et tout naturellement intitulé : Livre. Il y décrit, en érudit passionné, les vertus et des atouts du livre sans en dissimuler les faiblesses ou les handicaps (« qui aime bien... »). L’une des idées qu’il développe et qui m’a paru très convaincante, c’est que les prétendus handicaps du livre sont en réalité ses principaux atouts : sa matérialité dans un monde qui aspire à la dématérialisation, sa clôture, des pages reliées et enfermées dans une couverture, une histoire avec un début et une fin...

Il distingue deux pensées, une qui doit s’agiter et prendre en compte des milliards d’informations, une autre pensée qui doit trier, mettre de côté, rester tranquille. Il oppose la notion d’instabilité, lieu de rendez-vous transitoire avec Internet, à celle de territoire, de pensée stabilisée avec le livre. Qu’en penses-tu ?

P. S. Cette distinction me paraît pertinente. Et la preuve en est qu’une des rares catégories de livres qui ait succombé à l’électronique c’est précisément celle où cette continuité, cette durée, ne sont pas recherchées. Il s’agit de l’encyclopédie et, plus généralement, des ouvrages à caractère technique ou pratique, où le thésaurus, l’index est le vrai cœur de l’ouvrage. Face à un thésaurus, on est tout naturellement conduit à « cliquer ». Mais dans l’univers du papier, il ne suffit pas d’activer un lien hypertexte d’une petite flexion de l’index ! Il faut soulever des kilos de papier, feuilleter d’épais ouvrages, aller et venir d’un volume à l’autre... Il n’est donc pas surprenant que l’encyclopédie électronique (sur CD, DVD ou en ligne) ait pratiquement éliminé l’encyclopédie de papier. Mais, encore une fois, c’est pratiquement le seul exemple de substitution que l’on puisse citer à ce jour dans le monde du livre.
Un éditeur britannique (doué d’humour, forcément) remarque qu’un individu aux prises avec un dispositif électronique quelconque donne toujours l’impression d’être « au travail ». Avec un livre, un journal, ou une lettre entre les mains, le sujet présente une attitude sinon oisive, du moins « libérale » (au sens des arts libéraux) !

Dans son article « Le désordre du discours », Jean-Rémi Gratadour parle de notre rapport avec les textes délivrés de leur « clôture »...

P. S. Oui, c’est un clin d’œil au titre de la fameuse leçon inaugurale de Foucault prononcée le 2 décembre 1970 au Collège de France sous le tire « L’Ordre du discours ».
L’hypertexte, nouveau mode de lecture-écriture, se généralise, contamine l’ensemble des médias et même notre existence. Au-delà de l’hypertexte, l’hypermédia et, au-delà encore, l’ « hypersphère » des médiologues, autrement dit un monde où la plupart de nos comportements sont structurés (ou plutôt déstructurés) par le « clic » et le « zap », sans cesse sollicités par un nouveau « lien » qui suggère d’interrompre la linéarité de la lecture (d’où le « désordre du discours »), de l’action, de la relation, du récit... Il suffit d’observer, par exemple, les nouvelles séries télévisées, où le récit est haché comme si on voulait dissuader le téléspectateur de zapper... en zappant à sa place !

Mais, paradoxalement, je crois que les médias linéaires, le livre, le journal, la lettre, devraient tirer profit de cette épuisante interactivité, en tant que supports inscrits dans la durée. La « relation épistolaire », c’est à peu près le contraire du zapping. Encore une fois : les prétendus handicaps des médias de papier sont probablement leurs principaux atouts.

Pierre Assouline dit que le journal est une forme condamnée à terme... Qu’en penses-tu ?

P. S. Je pense que c’est à la fois vrai et faux. Si je me réfère à mon propre comportement, et bien que je ne sois peut-être pas un échantillon représentatif, je constate que je lis plutôt la presse devant un écran, au bureau ou chez moi. Mais il s’agit d’un usage particulier, de type professionnel.

Lors du colloque sur « Les pouvoirs du papier » que j’ai déjà évoqué, on a dit que le papier devrait plutôt persévérer dans le haut de gamme, avec le beau livre et le magazine.
La nuance que j’apporterai à ce jugement, c’est qu’en fait, le papier devrait occuper les deux extrémités du spectre, le haut de gamme, en effet, mais aussi à l’autre extrémité, le jetable, typiquement le quotidien gratuit. Car, encore une fois, il est bien commode de ramasser un journal en prenant le métro pour le lire pendant le trajet et s’en débarrasser ensuite. Le seul obstacle à cet usage, c’est, bien sûr, la préoccupation environnementale.
En introduction à la première table ronde du colloque sur les pouvoirs du papier, Pierre-Marc de Biasi nous a donné une très belle introduction historique, à la fois érudite et concrète, où il a souligné que si tout le monde se mettait à consommer autant de papier que l’Américain ou l’Européen moyen, la production ne pourrait pas suivre. La limite n’est pas donc pas seulement écologique mais tout simplement physique. Rappelons toutefois que le papier du journal jetable est aussi en partie recyclable.
Il y a aussi le livre de poche. Le lecteur l’emporte avec lui dans le métro ou dans le train, et ne le conserve pas aussi religieusement qu’un volume de la Pléiade. Mais il faut aussi mentionner, bien entendu ici, les alternatives au papier, le « e-paper », le « e-ink » (l’encre électronique). Alors que les premières tentatives de commercialisation de livres électroniques ont échoué, on voit apparaître aujourd’hui de nouveaux supports dont il faut reconnaître qu’ils simulent beaucoup mieux le livre de papier, en particulier pour le confort de lecture (quand l’écran n’a pas besoin d’être rétro-éclairé, la clarté du texte est insensible à l’orientation du « reader »). On peut aussi commodément « tourner les pages » et, de manière générale, l’ergonomie a progressé. Sans parler des possibilités de stockage ou de téléchargement. On progresse également dans le domaine des supports souples (le « e-paper » proprement dit), équipés de dispositifs informatiques « plastiques », pour simuler la page de journal.

Plutôt sceptique jusqu’ici, j’avoue avoir été troublé par le travail prospectif que vient de publier Lorenzo Soccavo, sous le titre Gutenberg 2.0 aux éditions MM2, et que j’ai dû lire attentivement pour en rédiger la préface. L’auteur, du reste, nous assure que « tous vos rêves de lecteurs sont sur le point de se réaliser ! » N’est-ce pas l’essentiel ?


Alain Finkielkraut et
Paul Soriano
Internet, l’inquiétante extase
Éditions Mille et une nuits, 2001
93 pages

Paul Soriano
Lire, écrire, parler, penser dans la société de l’information
Éditions Descartes & Cie, 1999
206 pages

Lorenzo Soccavo,
Constance Krebs et
Paul Soriano (Préface)
Gutenberg 2.0, le Futur du Livre
Éditions M21, mars 2007,
165 pages

Philippe Breton, Claude Henry, Hervé Le Crosnier, Paul Mathias, Sylvain Missonnier, Pierre Pérez, Valérie Peugeot, Paul Soriano, et Pierre Musso (Préface)
Ethique et solidarité humaine à l’âge des réseaux
Éditions L’Harmattan, Coll. Ethique en contextes, février 2007, 140 pages


Sites Internet

Institut de recherches et prospective postales
http://www.irepp.com

Petit dictionnaire de prospective
dans un monde global : de accès à zone de vie en passant par colis, courrier, finance...
http://www.irepp.com/rubrique19.html

« La lettre comme forme de résistance à la barbarie »
Interview de Paul Soriano
par Nathalie Jungerman
pour la revue TDC (Textes et documents pour la classe) CNDP. Septembre 2003

Interview de Paul Soriano
par Nathalie Jungerman
pour le site de LA FONDATION LA POSTE en mai 2001

Editions Babylone
http://www.editions-babylone.com

Le site de la Médiologie
http://www.mediologie.org/

Les sites des médiologues
http://www.pierre-marc-debiasi.com

http://www.regisdebray.com

http://www.merzeau.net/index.html

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