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Voltaire en exil, les dernières années
Par Olivier Plat

 

Voltaire en exil de Ian Davidson Voltaire était un épistolier infatigable comme en témoignent les treize volumes de la Bibliothèque de la Pléiade dans lesquels sont regroupés sa correspondance. Au cours de son existence, Voltaire correspondit avec pas moins de mille cinq cent personnes, « amis et ennemis, femmes, médecins et prêtres, banquiers et débiteurs, juges et avocats, comédiens, comédiennes et auteurs dramatiques, politiciens et hommes d’Etat, éditeurs et administrateurs. » Les lettres de Voltaire circulaient à travers toute l’Europe, elles étaient régulièrement commentées et reproduites. Entre 1753 et 1778, il écrivit plus de 11 164 lettres sur un total de 15 284, soit les trois quarts de sa correspondance sur les vingt-cinq dernières années de sa vie. Cet accroissement considérable du nombre de lettres s’explique principalement par l’exil forcé de Paris et de Versailles auquel Louis XV avait contraint Voltaire à son retour de Postdam (où il avait accepté un poste de chambellan et de poète à résidence à la cour de Frédéric II, ce qui lui aurait valu sa disgrâce). C’est dans cette part « majeure, centrale même, de son œuvre littéraire et intellectuelle » que Ian Anderson a puisé ses sources pour nous narrer la vie de Voltaire de sa soixantième année, jusqu’à sa mort, à l’âge de quatre-vingt quatre ans. Voltaire est alors un dramaturge adulé, dont les pièces plus souvent jouées que celles de Racine et Corneille réunis, ont fait la fortune de la Comédie Française ; son poème La Henriade (qui le fait comparer à Virgile) lui vaut une gloire littéraire internationale ; il est également célèbre pour être l’historien du roi. Banni par Louis XV, Voltaire décide alors de s’installer non loin de Genève, en compagnie de sa nièce, Marie-Louise Denis, avec laquelle il entretient une liaison secrète et passionnée depuis les années 1740.
Des lettres retrouvées en 1957 dissipent toute équivoque quant à la nature de leur relation : « ...j’applique mille baisers aux seins ronds, aux fesses enchanteresses, à toute votre personne qui m’a si souvent fait bander et m’a plongé dans un fleuve de délices.  », « Je bande en vous écrivant, et j’embrasse mille fois vos beaux tétons et vos belles fesses. » Les talents d’homme d’affaires de Voltaire lui ont permis de devenir riche. Il rachète plusieurs domaines (Les Délices, Tournay, Ferney), où il engage d’importants travaux de restauration. Ses responsabilités de propriétaire terrien (il a à sa charge de nombreux paysans, métayers et domestiques), lui font découvrir soudain au quotidien le sort des pauvres et des opprimés : « Je vois autour de moi la plus effroyable misère dans le pays le plus riant. Je me donne des airs de remédier un peu à tout le mal qu’on a fait pendant des siècles. Quand on se trouve en état de faire du bien à une demi-lieue de pays cela est fort honnête. » Ian Anderson voit dans le tremblement de terre de Lisbonne, qui donnera lieu au Poème sur le désastre de Lisbonne, puis sous une forme comique, au génial Candide (écrit à l’âge de soixante-six ans), un tournant dans l’évolution philosophique et morale de Voltaire et l’amorce de son intérêt ultérieur pour les droits de l’homme. Il souligne aussi l’humilité et la profondeur de l’engagement de Voltaire, quand il rallie en 1754 l’entreprise de l’Encyclopédie, commencée en 1750 par d’Alembert et Diderot et l’importance qu’eût son article « Genève », qui lui vaudra de faire scandale auprès des intégristes des deux bords : « Fanatiques papistes, fanatiques calvinistes, tous sont pétris de la même m... détrempée de sang corrompu. » Le combat de Voltaire pour la réhabilitation de Calas ouvrira la voie à une réforme du système pénal en France et en Europe. Ian Anderson brosse un tableau saisissant de pratiques inquisitoriales qu’on aimerait dire d’un autre temps, au travers du récit détaillé qu’il nous donne des différentes affaires pour lesquelles Voltaire fit campagne, et ce, comme il le relève, uniquement par correspondance : « Deux choses rendirent cela possible. Premièrement, il était très riche et il put s’offrir les services des meilleurs juristes ; deuxièmement, il était probablement l’épistolier le mieux introduit de toute l’Europe et il disposait d’un carnet d’adresses qui lui permettait d’entrer en rapport avec rois, empereurs, princes, hommes d’Etat et politiciens, universitaires et gens d’Eglise, hommes d’affaires, écrivains et intellectuels. »
On ne peut qu’être frappé par l’extraordinaire étendue des activités de Voltaire. Tout à la fois bâtisseur (il améliore et agrandit ses domaines, fait construire des théâtres, développe une industrie horlogère à Ferney), gestionnaire, historien, dramaturge, comédien (il partage avec Marie-Louise Denis une passion commune pour le théâtre amateur), philosophe libre et hardi : « Que j’aime la hardiesse anglaise ! Que j’aime les gens qui disent ce qu’ils pensent ! C’est ne vivre qu’à demi que de n’oser penser qu’à demi. », avocat de Callas, du chevalier de La Barre, de Sirven, de Monbailli et d’autres encore, Voltaire semble être animé en ces dernières années par une énergie sans limite. Peut-être le secret de cette aptitude inégalée pour le bonheur pour cet esprit curieux de ses contemporains, aimant les plaisirs mondains et la société des femmes, tout à la fois avide de reconnaissance et prodigue de soi, réside-t-il dans ce qu’il confie dans une lettre à Mme Du Deffand : « Pour avoir du plaisir, il faut un peu de passion, il faut un grand objet qui intéresse, une envie de s’instruire déterminée, et qui occupe l’âme continuellement ; cela est difficile à trouver, et ne se donne point.  »

Voltaire en exil
Les dernières années, 1753-1778

Ian Davidson
Traduction de Jean-François Sené
Éditions du Seuil, Coll. Biographie
(janvier 2007) 24 €, 378 pages

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