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Extraits Choisis - Médium 10

 

Revue Médium 10

Médium 10, Le numérique en toutes lettres
Revue trimestrielle dirigée par Régis Debray.
janvier-février-mars 2007
© Editions Babylone
Publié avec le concours de l’IREPP
et La Fondation La Poste

Cette revue n’est diffusée que sur abonnement. Exceptionnellement, il est néanmoins possible de commander aux éditions Babylone des numéros particuliers (coût : 12 € le numéro, frais de poste inclus)
Téléphone : 01 40 46 01 88
http://www.editions-babylone.com

" Le livre déplié "
Michel Melot
Entretien avec Louise Merzeau

Autant je pense que la valeur de l’objet livre est renforcé par le monde informatisé, et continuera longtemps de bénéficier de nos faveurs, autant je pense que l’informatique va modifier en profondeur nos façons de penser et donc de vivre. Cela n’est pas contradictoire. Il y a une pensée qui doit aujourd’hui bouger très vite, s’agiter même, et prendre en compte des milliards d’informations ; il y a une autre pensée qui doit trier, mettre de côté, rester tranquille. Internet est du côté de l’agitation perpétuelle. Le livre est du côté de la pensée tranquille. Le monde numérique n’est jamais clos, jamais achevé, jamais stabilisé. Il exclut la notion d’exhaustivité dont les thèses de doctorat avaient l’ambition. Il exclut la notion de preuve définitive. Il exclut la constitution de corpus indépassables. Il fragilise la notion d’autorité, dont on sait qu’elle est aussi dangereuse que nécessaire. (...)


Le désordre du discours
Jean-Rémi Gratadour

L’hypertexte est fondé sur la mise en relation de segments de textes (en général des « pages web ») par un mot-lien cliquable. Aujourd’hui, il est devenu le mode de circulation le plus courant dans le cyberespace ; Sur nos écrans, il introduit partout ses sollicitations topographiques : moteur de recherche, guide, carte géographique, table des matières, tête de chapitre, titres, idée clé, note de bas de page, commentaire, signature, boîte aux lettres, annuaire, contacts... En même temps, l’hypertexte a rompu l’ordre du discours. Sans remettre en cause les hiérarchies textuelles (plan, table des matières...), il leur a adjoint un autre principe hiérarchique fondé sur l’efficacité du lien mesurée par le nombre de clics. Les premières tentatives pour échapper au carcan du récit linéaire se trouvent sans doute dans la littérature contemporaine. Mais l’hypertexte, c’est bien autre chose que la littérature : il nous confie les clés de la grande évasion textuelle et offre une nouvelle grammaire au désordre du discours. En contraste avec la clôture du livre, du journal ou de la lettre, il fait voler en éclats l’univers du texte, dans l’ouverture à une totalité accessible « du bout des doigts », digitale. inscrit dans un « langage » (le HTML, Hypertext Markup Language), il s’introduit dans toutes les langues, dont il met les mots en réseau. Il y a donc de l’universel en lui - un « universel sans totalité », comme le dit pierre Lévy - puisque l’on peut indéfiniment créer de nouvelles pages rattachées par un lien à la page précédente. (...)


Saint-Paul a-t-il écrit des lettres ?
Régis Burnet

Pour la culture occidentale dans laquelle nous nous mouvons, l’influence de la correspondance paulinienne sur le genre épistolaire a été décisive. Grâce à Paul, ce moyen de communicarion un peu frustre - rien ne remplacera la conversation entre amis, martelait déjà le Stagirite et après lui Cicéron, qui voyait dans la lettre un pis-aller au colloquium amicorum - acquit une respectabilité apostolique. Si La Poste n’était pas cette vénérable institution laïque que nous connaissons, elle le remercierait du beau coup de pub qu’il lui a fait pendant deux mille ans avec une série de timbres. Et pourtant, si les textes lus au cours des siècles portent le nom de « lettres » ou celui un peu plus chic, d’« épîtres », le préjugé commun (Paul aurait « inventé » le genre épistolaire) repose sur un contresens. Les « lettres de saint Paul » sont-elles de vraies lettres ? Assurément pas.
(...)


La lettre volée trois fois par le cinéma, ou la relation épistolaire dans Three times de Hou Hsiao-Hsien
Tanguy Bizien

(...)
Les souvenirs et l’histoire chinoise affleurent dans les deux premières parties du film, tandis que le présent, Tapei en 2005, se laisse capter plus difficilement que la matière mnésique. Ce fragment est le troisième d’un ensemble filmique qui relie trois histoires et trois époques distinctes : 1966 est le « Temps de l’amour », 1911, le « Temps de la liberté », 2005, le « Temps de la jeunesse ». A chaque époque correspond une intrigue amoureuse entre deux personnages interprétés par les mêmes acteurs (Shu Qi et Chang Chen), trois fragments amoureux, chacun associé à un moyen de communication. plusieurs lettres apparaissent dans le premier fragment, une seule dans le second, tandis que l’époque contemporaine fait place aux e-mails et SMS. Ainsi, chaque épisode met en scène un type de relation et un investissement temporel spécifique.

Le cinéaste ne se contente pas de filmer trois histoires de correspondances, il fait aussi correspondre les histoires entre elles.

(...)
La disponibilité technique semble paradoxalement isoler les sujets. Ce principe est encore appliqué dans le dernier épisode de Three Times, où sont mis en scène des moyens de communication pourtant associés aux idées de vitesse, d’immédiateté et de simultanéité. Le film engage à repenser la relation épistolaire, d’un côté « analogique » (la lettre de papier), et de l’autre, « digitale » (la lettre numérique et le SMS). En reproduisant les conventions de la page, l’e-mail digitalise la lettre plus qu’il ne la dématérialise. Mais pourquoi les écrans isolent-ils alors que la page matérielle semble rapprocher ? En mode numérique, l’espace intermédiaire, le cheminement, c’est-à-dire le déplacement physique dans l’espace, a disparu au profit de la transmission qui a recodé le message mais en a aboli l’aura en cours de route.


La lettre au cinéma
Les pouvoirs de la lettre révélés par le film
Paul Soriano, d’après les travaux de Tanguy Bizien

Pourquoi le média cinéma, a priori plus « riche » et plus moderne, a-t-il si fréquemment recours à la lettre - non seulement comme accessoire ou prétexte (une façon économique d’introduire un récit dans le film, comme dans Lettre d’une inconnue), mais de façon telle que le système épistolaire contamine littéralement le système filmique ?
Hypothèse : le cinéma donne à voir des caractéristiques inaperçues de la lettre et de l’échange épistolaire.

Le Corbeau
Clouzot, 1943
Le pouvoir de l’auteur exacerbé par l’anonymat.
Dimension sociologique : le détournement de la relation épistolaire. Du privé, (un à un) au public : un (anonyme) à chacun.
A contrario : la relation épistolaire authentique (égalitaire).

Million Dollar Baby
Clint Eastwood
Effets de la lettre : réalité, vérité, profondeur (écho).
Une « astuce » de réalisateur qui suggère les pouvoirs de la lettre.

Monsieur Schmidt
Alexander Payne
La construction d’une identité (d’une existence authentique).
Vacuité de la parole sociale, plénitude de la parole épistolaire.
La confirmation par le destinataire (a contrario : Spider, de Cronenberg, défaut de destinataire et schizophrénie).

Lettre d’une inconnue
Max Ophuls
L’économie du récit, la puissance narrative de la lettre.
Temporalité épistolaire et temporalité cinématographique.
Et (comme dans Monsieur Schmidt), révélation d’une existence authentique.

Les deux Anglaises...
François Truffaut
Un « film épistolaire », où tous les dialogues semblent lus.

Memento,
Christopher Nolan, 1999
L’anti-film épistolaire. Le cinéma à l’état pur (montage) qui révèle en creux la capacité de la lettre (journal intime) à construire une existence. Le héros n’écrit pas la lettre (ou le journal) qui lui eût rendu la mémoire...

Lettre d’une inconnue
La puissance narrative de la lettre

« By the time you read this letter, I may be dead » : phrase d’abord lue, à l’écran, puis entendue, de la voix off de l’auteur).
NB. La voix off est un de procédés par lesquels le cinéma traite la lettre. Mais toute voix off, en fait lit. Dans un film comme Les deux Anglaises (et le continent), de Truffaut, ce sont toutes les paroles, dialogues compris, qui semblent lues plutôt que dites. On découvre au passage pourquoi l’acteur Jean-Pierre Léaud joue à la fois tellement faux et tellement vrai : l’acteur qui toujours lit (son texte).
La lettre d’une morte : un film peut parfaitement évoquer un personnage disparu, lui redonner vie à l’écran - mais ici, c’est bien la lettre qui donne à cette « vie » une intensité singulière.
Mémoire : lettre et flash back au cinéma. Ce qui apparaît toujours au cinéma comme un procédé (souvent le cinéaste doit lourdement souligner, par un « effet spécial » ou un écriteau, qu’il faut se préparer à remonter dans le temps), la lettre, elle, le porte tout naturellement dans son « présent épistolaire ». A cet égard, on peut dire que le cinéma souffre de son excès de « réalisme », dont le cinéaste (comme le spectateur) risque d’être prisonnier, combiné avec les facilités du montage (comme dans Memento, film de pur montage).
La fonction élémentaire de la lettre, ici, c’est aussi de produire un récit avec une grande économie de moyens : le média « pauvre » apparaît comme le plus efficient, au sein même du média « riche ». Mais il ne s’agit pas seulement de narration : là encore, c’est une qualité d’existence qui est jeu.
De plus, avec la lettre, l’authenticité est toujours vérifiable : elle est et demeure sous le regard et sous la main (on ne peut pas se « rejouer le film » avec la même facilité). La lettre est, par excellence, appropriable (ne fût-ce que matériellement), plus même que le livre.
Comme Monsieur Schmidt et beaucoup de films « épistolaires », Lettre d’une inconnue confronte au lien social superficiel (la médiocre vie sociale et mondaine du héros qui est pourtant un « musicien célèbre ») l’intensité du lien épistolaire : ici, c’est l’obscure héroïne qui est « vivante », qui a vécu quelque chose de digne d’être écrit. Inversement : c’est la lettre qui révèle cette dignité. Bien qu’il y ait fort peu de points communs entre Lettre d’une inconnue et Monsieur Schmidt, ces deux films établissement, via la lettre, le même type de vérité ou d’authenticité : il est bien possible que l’authenticité institutionnelle de la lettre (le cachet de la poste faisant foi) tire son origine de son authenticité existentielle.

Au cinéma, la lettre est arrachée à son univers (l’écriture, la relation « privée », etc.), et cela de manière beaucoup plus radicale que dans le roman épistolaire, par exemple (où le lecteur est encore dans la situation du lecteur indiscret) : mais c’est peut-être cet extrême dépouillement qui peut dévoiler certaines de ses caractéristiques les plus essentielles. (...)

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