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Samuel Beckett à Beaubourg
14 mars - 25 juin 2007
Par Corinne Amar

 

Samuel Beckett, photo Samuel Beckett, Paris, 1960
© Lufti Özkök/Sip
© Centre Pompidou,
Atelier de Création graphique

Il avait un amour fétichiste de la langue et des mots - les mots, ses seules passions, disait-il - , il avait un talent certain pour le dialogue et encore plus pour le monologue, il préférait le français à l’anglais, une langue « où il est plus facile d’écrire sans style ». « Vous êtes sur terre, c’est sans remède », faisait-il dire à Hamm, le protagoniste principal de Fin de partie, avant de conclure « il faut continuer, tout doit continuer » - Hamm, Winnie, Godot, Beckett..., et de chercher le sens, le sens, toujours, en dépit de tout, et même et surtout de la tragédie d’être né.

Comment présenter l’écriture et le théâtre, comment présenter un écrivain dont l’œuvre et les vies sont inépuisables, parce qu’elles nous demeurent, quoique légendaires et méconnues, mystérieuses, sinon fuyantes ?
Samuel Beckett : 14 mars - 25 juin 2007 : le centre Pompidou lui rend hommage. L’exposition propose de découvrir, à travers manuscrits, « vitrines feuilletées », mais aussi archives audiovisuelles, écrans vidéos ou installations sonores, les facettes de la vie et de l’œuvre de l’écrivain irlandais (Dublin,1906 - Paris,1989) et met en valeur, parallèlement, les correspondances entre son œuvre et celle d’artistes, contemporains de son époque ou plasticiens d’aujourd’hui.
Huit étapes, dont les titres empruntent à l’univers beckettien, rythment le parcours : Voix, Restes, Scènes, Truc, Cube Œil, Bram, Noir. Dès le seuil, on est happé par une bouche projetée en fond. La bouche dit « Not I », « Pas moi », un texte de 1989. La voix de l’acteur Michael Lonsdale lit de courts textes, des poèmes de Beckett en anglais et en français. « On commence donc par la voix. Une voix qui ne cesse de parler pour dire l’échec de la parole, une voix qui murmure, halète, ressasse, s’épuise et recommence ». Du Beckett qui nous est familier, de toutes ces ombres, ces figures mises en scène, ces personnages qui peuplent ses pièces, demeure le souvenir des voix. Des voix qui ne cessent de parler, pour dire ou ne rien dire, puisque parler, pour elles, équivaut à être, ou du moins à subsister, malgré l’espace qui se resserre, l’effondrement de tout ; continuer, pour que perdure la sensation de vie et d’espoir. Et même disparue, et même engloutie, cette voix resurgit du noir : « La voix qui s’écoute comme lorsqu’elle parle, qui s’écoute se taire, ça fait un murmure, ça fait une voix, une petite voix, la même voix petite, elle reste dans la gorge, revoilà la bouche. » ( On repense aux Textes pour rien )... On traverses Restes... Revient, par fulgurances, l’univers mental de Beckett, avec ses images, ses obsessions, sa propre écriture, d’une part et d’autre part, avec ce qu’il inspire à toute une génération d’artistes contemporains, de Jean-Michel Alberola, à Geneviève Asse, Bruce Nauman, Jasper Johns, William Chattaway, Alain Fleischer ; des tableaux, des films underground, une série de crânes exposés, des manuscrits au centre de la pièce, en vitrines. On se penche, on lit : Murphy (1936), écrit en anglais, dactylogramme sur carbonne. C’est son premier texte écrit à Paris. La première ligne est une citation d’André Malraux : « Il est difficile à celui qui vit hors du monde de ne pas rechercher les siens ». Plus loin, un cahier manuscrit autographe ; Premier amour, en français, date de 1946 (on se souvient que Beckett écrivit la totalité de son oeuvre d’abord en anglais, puis en français, puis tantôt dans l’une ou l’autre langue, et de surcroît a lui-même traduit d’une langue à l’autre et inversement, ses propres textes) ; cahier d’écolier à petits carreaux, encre noire, écriture légèrement penchée, ratures franches.
C’est, au-delà du roman, l’œuvre théâtrale qui donnera à l’auteur de « En attendant Godot » (1949), Fin de partie (1957), Oh, les beaux jours (1960), la célébrité qu’on lui connaît. Ici, avec Scènes, extraits de pièces. On entre dans Comédie (Play, en anglais), pièce en un acte pour trois personnages : enterrés jusqu’au cou dans des amphores, le visage couvert de boue, trois acteurs, dont Kristin Scott Thomas (est-ce son beau visage qui retient ? ou l’absurde de la situation, ou encore la puissance violente, répétitive du mot ?) récitent, à folle allure : deux femmes assaillent un homme de leurs revendications. Et personne n’écoute personne, en ce « désert de solitude et de récriminations », où chacun ne se soucie que de se justifier. Plus loin, avec Truc, l’espace réservé à la biographie. Correspondances et documents biographiques inédits, quelques œuvres de ses proches, Jack B. Yeats, Henri Hayden, photographies de famille, portraits de Samuel... L’inclinaison du visage, sa belle tête... Nathalie Léger, qui est, avec Marianne Alphant, commissaire de l’exposition, a consacré à Beckett un tout petit ouvrage, mais bien dense, bien riche, littéraire, à souhaits. On le lit, comme on l’écoute, judicieusement sensible aux silences, à la musique, au regard multiple d’un Beckett qu’on connaît peu au fond (éd. Allia, Les vies silencieuses de Beckett, 120 p., 2006). Elle décrit son personnage : « Qu’il soit en tenue de cricket, en pantalon de golf ou en costume d’écolier, il a toujours la tête penchée vers l’avant, inclinée de quelques degrés de plus que les autres, le menton dans le cou, le regard rétif. Tous ses traits sont retenus et résistent à la photographie mais en vain, la beauté implose, souveraine, impensable, un mystère, une question de millimètres, une particulière disposition au refus, à moins que ce ne soit un emprunt, l’autre nom du masque qui permet de déguerpir par la porte de derrière . A ses côtés, ses camarades en short et en veston s’offrent naïvement dans leurs corps trop simples, leurs visages d’aplomb. » (page 26). Et oui, effectivement, il était beau, Beckett ! A cela, Nathalie Léger ajoutera « Il n’y a pas que la langue/ Il n’y a pas que le style/ Il y a aussi les chaussures ». Est-il besoin toujours d’expliquer, de comprendre ? On se demande... On traverse les salles, l’une après l’autre, on s’assoit sur un banc, on se dit voilà un homme qui a beaucoup lu, beaucoup su, beaucoup voyagé, beaucoup bu, en somme, beaucoup lutté, beaucoup pensé au besoin de communiquer, quand aucune communication n’est possible, beaucoup tiré parti d’une olive... On se lève, on reprend la route ; sur un écran vidéo, apparaît l’immortelle Madeleine Renaud, Winnie, dans Oh les beaux jours (1963), elle aussi, plantée en terre, et emplissant le vide de ses lieux communs et jouissant de l’ivresse du rien. Devant, sous verre, le sac en cuir qu’elle portait sur scène et son contenu : un bâton de baume à lèvres, huile de jojoba. « Tout sauf le vide. Non. Le vide aussi. Inempirable vide. Jamais moindre. Jamais augmenté » : Bram, rencontre essentielle avec le peintre néerlandais Bram Van Velde, amitié, textes précieux. Empathie certaine et affectueuse. Il lui écrit en 1949 : « Vous résistez en artiste, à tout ce qui vous empêche d’œuvrer... Moi je cherche le moyen de capituler sans me taire tout à fait. » Noir achève l’exposition. Dernière salle, derniers tableaux. « Lessness » ; on entend la voix en anglais de Samuel Beckett. La voix sort du mur et se perd.

On est ailleurs, on ouvre alors, pour terminer, un petit opus singulier ( comme souvent le sont ceux des éditions Blusson) et savoureux sur Samuel Beckett, tout rose suranné ; parfums de poésie et de grappes de roses photographiées, textes courts où l’auteur, Florence de Mèredieu, déambule avec l’écrivain de jardins en rencontres, évoque les fantômes de Samuel, les totems, la nature ... « Il marche comme une de ces statues filiformes - un de ce ces Giacometti qui traversent l’espace à la façon d’une aire mouillée/ Beckett se glisse dans le cimetière, gagne la tombe/ Et se perd dans les roses... » (Florence de Mèredieu, Et Beckett se perdit dans les roses, éditions Blusson, 2007, 80 p.)

Centre Georges Pompidou
http://www.centrepompidou.fr

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