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Entretien avec Antonia Fonyi
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Antonia Fonyi, photo Antonia Fonyi
Juin 2007,
photo. N. Jungerman

Vous êtes directrice du colloque consacré à Prosper Mérimée qui aura lieu au château de Cerisy en septembre prochain (du 1er au 8). Colloque qui a pour but de mieux faire connaître son oeuvre multiple. Comment organiser un colloque sur Mérimée ?

Antonia Fonyi Tout d’abord, il est nécessaire de rassembler différentes compétences parce que l’oeuvre de Mérimée se situe sur plusieurs pans culturels. A la fois écrivain, historien, archéologue, traducteur et linguiste, Mérimée est nommé inspecteur général des Monuments historiques en 1834 et compte parmi les fondateurs de la sauvegarde par l’Etat du patrimoine national. Comme il est resté un quart de siècle en poste, il a eu une réelle influence sur l’Etat - en 1834, les crédits de restauration étaient de 95 000 francs ; en 1848, ils ont atteint 800 000 francs - et c’est lui qui a mis en place les règles de la pratique du métier. En 1997, nous avons organisé, Françoise Bercé, inspecteur général du Patrimoine et moi-même, un colloque Mérimée à la Bibliothèque nationale et à l’Université Paris 7, en réunissant, pour la première fois, des chercheurs d’horizons différents. Puis 2003, l’année du bicentenaire de la naissance de Mérimée, a été l’occasion d’aborder son oeuvre non pas de façon cloisonnée, mais en rapprochant les points de vue et les disciplines. Depuis cette année-là, nous tenons un séminaire de recherche - implanté à l’Ecole doctorale de l’Université Paris 3 -, qui constitue un groupe chaleureux et amical. En 2004, nous avons fondé la Société Mérimée, sorte de « plateforme » de rencontres et de travail.
J’ai donc choisi les intervenants du colloque de Cerisy parmi les gens que je connaissais. Je voulais surtout que viennent ceux qui fréquentaient assidûment le séminaire, parce que Cerisy est une sorte de couronnement. Ce n’est pas seulement un pas intellectuel en avant dans l’élaboration d’un sujet, mais c’est aussi un lieu où l’on discute, où l’on est ensemble pendant plusieurs jours. A Cerisy, on pourra également écouter des lectures de la correspondance de Mérimée et faire une excursion pour visiter les monuments de Normandie qu’il a contribués à restaurer, avec pour guides Françoise Bercé, et Jannie Mayer conservateur en chef du patrimoine. Depuis quelques années, on peut parler d’une « entreprise Mérimée ». La publication de ses oeuvres complètes en 15 volumes (littérature, histoire, art et archéologie) est en cours de préparation aux éditions Champion, et nous projetons aussi de réaliser une bibliographie complète. J’ajouterai que le colloque de Cerisy ne vise pas seulement à augmenter le rayonnement de Mérimée. Comme pour chaque écrivain, chaque homme de culture, l’image de Mérimée se transforme, et je crois qu’une nouvelle image s’élabore actuellement. J’ai voulu organiser ce colloque pour que cette image se dessine de façon plus claire. L’essentiel sera de ne plus séparer les différentes disciplines, les différents territoires, mais essayer de voir comment cet homme était UN, comment derrière cette pluralité il y a l’unité. Considérer ses contradictions comme une dialectique de la personnalité, de l’oeuvre, et non plus comme des paradoxes incompréhensibles...

Vous présidez la Société Mérimée et avez consacré de nombreuses études à l’auteur... Qu’est-ce qui vous touche le plus dans l’oeuvre ou la vie de cet écrivain ?

A. F. C’est précisément la pluralité de son travail, de son engagement, et l’indépendance d’esprit que donne cette position plurielle. Ce qui me touche le plus dans l’oeuvre, c’est aussi la passion, et le fait que cette passion soit contenue. Mérimée a toujours de la distance, tout en faisant preuve d’un engagement passionnel.
Si l’on regarde de près son oeuvre littéraire, on s’aperçoit que c’est un anarchiste alors qu’il est conservateur - sans jeu de mot - dans son oeuvre d’inspecteur des monuments... Conservateur, donc, non seulement du patrimoine mais aussi dans ses idées. Il a réussi à trouver pour sa personnalité un équilibre extraordinaire. Il peut se libérer en tant qu’écrivain et être en même temps au service de l’Etat, du citoyen, du patrimoine culturel de l’humanité en tant qu’archéologue et historien.

Parlez-nous des Cahiers Mérimée qui vont bientôt paraître.

A. F. Les Cahiers seront publiés par la Société Mérimée. Ils comprendront des articles, des études, des annonces de colloques et de séminaires etc. En revanche, les communications du colloque de Cerisy seront éditées dans un volume à part.
Le colloque de 1997 a été publié chez Droz dans un volume intitulé Prosper Mérimée. Ecrivain, archéologue, historien et depuis on a fait paraître deux numéros spéciaux de revues consacrés à cet auteur (Revue des Sciences humaines et Littératures). Tous ces travaux mettent l’accent sur un aspect de l’oeuvre de Mérimée jusque-là négligé : l’implication de cet écrivain aux multiples talents.

Dans le livre La route de Mérimée (éditions du Huitième jour), on a un bel aperçu de ses différentes missions dans l’Ouest de la France...

A. F. Mérimée se rend dans l’Ouest pour la première fois en 1834 et visite sans relâche les monuments qu’il rencontre. Il adresse notamment ses lettres à Ludovic Vitet qui préside la commission. Ludovic Vitet était le premier inspecteur des Monuments historiques, nommé par Guizot en 1830, et qui laissa son poste à Mérimée 4 ans plus tard pour se consacrer à la politique. Quant à la Correspondance générale, elle est très belle et volumineuse. Introduit dans divers milieux, Mérimée connaissait beaucoup de monde. C’était un correspondant poli, toujours soucieux d’amuser son lecteur. La correspondance est donc très agréable à lire.

Dans les lettres et dans l’oeuvre, pointe souvent l’ironie...

A. F. Oui, elle est partout. La réflexion ironique de Mérimée lui permet de prendre une distance par rapport à ses personnages, aux événements qu’il raconte. Il a aussi de la distance par rapport à lui-même, de l’autodérision, et une modestie qui, de mon point de vue, est très sympathique.

Thierry Ozwald écrit dans la présentation de sa communication pour Cerisy : « l’écrivain travaille ses lettres comme ses nouvelles et comme chacun de ses écrits »

A. F. Certes, mais ses lettres sont écrites au fil de la plume, donc il n’y a pas cette concision extrême qu’on trouve dans ses nouvelles ; mais en tout cas, la correspondance est certainement une oeuvre.

Cette « concision extrême » caractérise l’écriture de Mérimée dans l’oeuvre de fiction, lui qui pourtant est contemporain de l’époque romantique.

A. F. Mérimée est non seulement contemporain des romantiques mais il est aussi romantique à sa façon. Il est vrai qu’il n’adhère pas au grand courant de Hugo, et d’ailleurs au moment où paraît Notre Dame de Paris, il écrit à Stendhal : « Je serais désespéré que ce fût cela que notre siècle voulût. »
Mérimée est dans la maîtrise, la brièveté, la rapidité. Pas de phrases lyriques dans son écriture mais la vigueur des phrases concises. Il est en même temps dans la violence et se plaît à amplifier l’intensité dramatique avec l’horreur du détail réaliste. Sainte-Beuve a dit : « Quand Mérimée atteint son effet c’est toujours un coup de couteau ».

Plus que le style, la thématique est romantique...

A. F. Certainement. C’est romantique dans le sens où il n’y a pas de frein. On va au meurtre naturellement. Carmen éclate de rire quand don José veut se comporter en honnête homme en proposant le duel. Elle dit : quand il faut tuer, on tue et on n’en parle plus. Mérimée, ce n’est jamais larmoyant, c’est sidérant. Par exemple, on n’a pas de pitié pour le fils de Mateo Falcone qui est tué par son père pour trahison, mais on est sidéré. Comment une telle chose peut-elle arriver ? La mère, quant à elle, est complètement effacée, soumise. Flaubert, qui, à l’âge de 13 ou 14 ans, a écrit sa version de Mateo Falcone, n’a pas supporté chez Mérimée le comportement de la mère, ni la froideur du récit. Il a donc corrigé et lui a donné un rôle important. La mère, chez Flaubert, trouve le cadavre de son fils, pleure, tombe en larmes et en convulsions sur son corps, et rejoint son enfant dans la mort. Il est vrai que Flaubert n’était encore qu’un tout jeune homme quand il a écrit ce récit.

La référence historique est souvent présente dans le récit... Vision de Charles XI par exemple, L’Enlèvement de la Redoute...

A. F. L’Histoire pour Mérimée est très importante. Il est d’ailleurs l’auteur d’un des premiers romans historiques français, Chronique du règne de Charles IX. Il demeure un grand historien qui, je crois, va être redécouvert. Mérimée s’interrogeait sur la véracité des faits, des sources. Il y avait chez lui le « pour » et le « contre ». Il ambitionnait l’objectivité, confrontait des témoignages. Ses contemporains qui cherchaient du roman dans l’Histoire trouvaient son approche dénuée d’émotions contrairement à un Michelet, par exemple. Ils étaient peu attirés par une telle écriture. Son approche était pleine de doutes et beaucoup plus intellectuelle. Elle s’apparente davantage à celle du XXe siècle. C’est pourquoi, son oeuvre historique, pourtant importante, n’a pas été rééditée.

L’intérêt de Mérimée pour la littérature fantastique...

A. F. C’est capital. Ce sont des récits très saisissants où justement, mais sur un autre plan, le doute est omniprésent. Dans Vision de Charles XI, la tache de sang sur la pantoufle semble dire que l’événement raconté a peut-être existé. Mérimée donne l’impression qu’il croit ce qu’il écrit et laisse une part d’ombre pour le lecteur qui est libre d’interpréter. Il a indiqué, à partir de ses lectures d’Hoffmann, de Gogol et de Pouchkine, les conditions d’un bon récit fantastique :
« Commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition est insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique avant qu’il ne se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui » (Mérimée, « Nicolas Gogol » [1851], Études de littérature russe, t. II, texte établi et annoté par Henri Mongault, Paris, Honoré Champion, 1932, p. 10-11).

Mérimée, critique littéraire, critique d’art, découvreur de la littérature russe en France, mais aussi spécialiste de Cervantès...

A. F. Encore une fois, la diversité. En ce qui concerne la littérature russe, Mérimée a joué un rôle important. Les auteurs russes étaient déjà traduits en français, mais par des personnes de moins grande envergure que lui. Quand paraît dans la Revue des Deux Mondes Pouchkine traduit par Mérimée, Pouchkine devient tout d’un coup incontournable. Mérimée traduit aussi Gogol, entretient une grande amitié avec Tourgueniev. Quand il était confronté à une difficulté en russe, il faisait appel à Tourgueniev qui s’avérait être son dictionnaire vivant ! Il était aussi traducteur de la littérature espagnole et en particulier de Cervantes. Don Quichotte est d’ailleurs une référence constante dans son oeuvre.
Il jugeait les oeuvres à partir de quelques principes simples : clarté, rigueur de la composition, recherche d’un style personnel, simplicité, naturel. Partant de là, il reprochait à Nodier le côté artificiel de certains de ses personnages, ou à Gogol, le caractère outré de ses satires, à Hugo, à Flaubert, leur emphase.
Pour la critique d’art, je dirais surtout qu’il a beaucoup écrit sur les monuments et l’architecture, en tant qu’inspecteur. Mérimée est fils de peintres, son père était 2e prix de Rome (peintre de sujets historiques et mythologiques), et sa mère était portraitiste. Lui-même dessinait très bien. Il avait en arts plastiques des goûts conservateurs bien qu’il fût un grand ami de Delacroix. Cétait un grand défenseur de l’idéal grec, et son conservatisme se cristallisait autour de cet idéal. Depuis les années 1930, son oeuvre de critique littéraire et de critique d’art n’a pas été rééditée.

Sa relation avec ses contemporains et notamment Stendhal ?

A. F. Mérimée est un homme très présent dans la société, dans les salons où se passe la vie culturelle. Stendhal, son aîné de plus de vingt ans appréciait beaucoup la sobriété de Mérimée. Il disait de lui qu’il était le seul des contemporains romantiques à ne pas être un charlatan, c’est-à-dire qu’il ne recherchait pas l’effet facile. Il y avait entre eux une grande estime. Politiquement, ils étaient du même côté. Vers la fin, leur relation s’est un peu distendue parce que Stendhal ne supportait pas de savoir son ami à l’Académie, occupant de surcroît des fonctions dans l’Etat. Il était devenu pour lui trop « cravaté ». Avec Sainte-Beuve aussi il entretenait une amitié solide. Il était très fidèle en amitié, jusqu’à aller en prison pour avoir défendu le mari d’une amie de jeunesse.
J’ajouterai aussi qu’il y avait beaucoup de femmes dans la vie de Mérimée. Deux en particulier ont été très importantes : Valentine Delessert, femme du préfet de Paris, qui avait un grand salon académique à Passy, un de ces salons où se jouaient les élections académiques dont Mérimée était en quelque sorte le patron. Valentine était une femme très cultivée et Mérimée parlait de tout avec elle. Il la considérait comme son égal, intellectuellement comme UN partenaire. Mérimée avait pour les femmes un très grand respect.
L’autre femme était Jenny Dacquin, une jeune fille dont le père était notaire à Boulogne-sur-Mer, et qui avait fait des études en Angleterre. Après avoir lu la Chronique du temps de Charles IX, elle écrit à Prosper Mérimée sous le pseudonyme de Lady Algernon Seymour, poste restante à Calais, et sollicite un autographe. Peu après, son père meurt et elle devient dame de compagnie en Angleterre. Une correspondance s’instaure entre Mérimée et elle. Puis ils se rencontrent pour la première fois en 1832, se revoient dix ans plus tard, et ensuite de temps en temps. D’ailleurs, pour un de ses derniers écrits qui est une étude sur Cervantès, il demanda à Jenny de relire Don Quichotte pour donner son avis. De cette amitié amoureuse qui a duré 40 ans, jusqu’à la mort de Mérimée, il est resté une très belle correspondance, éditée par Jenny Dacquin sous le titre Lettres à une inconnue. La solidité du lien est admirable. Jenny Dacquin et Valentine Delessert, l’amie amoureuse et l’amante amie, sont les deux grandes fidélités de Mérimée.

La famille Montijo a été aussi très importante pour lui.

A. F. En effet. En 1830, lors de son premier séjour en Espagne, Mérimée rencontre dans une diligence le comte de Teba, futur comte de Montijo. Mérimée devient bientôt un intime de la famille. Avec Mme de Montijo, esprit large et cultivé, Mérimée poursuit une correspondance nourrie et confiante pendant une trentaine d’années. C’est d’elle qu’il tient le sujet de Carmen, et elle l’aide à rassembler la documentation pour Don Pèdre Ier, roi de Castille. Le comte de Montijo meurt jeune, la mère reste avec ses deux filles, Eugénie pour qui Mérimée était un grand ami, une sorte d’oncle, et Paca, l’aîné qui épousera le duc d’Albe, le premier des grands d’Espagne. Mérimée écrit alors à Mme Montijo, que maintenant qu’elle a marié Paca, elle peut se reposer. Eugénie, c’est sans espoir, elle n’en fera qu’à sa tête. Un peu plus tard, Eugénie épouse Napoléon III et devient la dernière impératrice de France !


Sites Internet

Prosper Mérimée 1803- 1870
http://www.merimee.culture.fr/

Le Centre Culturel de Cerisy
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/

Cerisy, le programme des colloques 2007
http://www.ccic-cerisy.asso.fr/prog...

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