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Prosper Mérimée : portrait.
Par Corinne Amar

 

Mérimée, écrivain, archeologue Sous la direction d’Antonia Fonyi
Prosper Mérimée, écrivain, archéologue, historien
Éditions Droz, Coll. « Histoire des idées et critique littéraire » 2000, 266 pages

« On me charge de faire quantité de choses ennuyeuses que je n’ai pas le courage de refuser. C’est un ami qui me demande une tartine pour son livre, ou un ministre qui veut avoir un mémoire sur la bibliothèque. Je passe ainsi mon temps à faire des choses inutiles, mais au fond ma grande raison pour ne pas refuser net, c’est que si je ne les faisais pas, je ne ferais rien du tout. Lorsque j’avais un but, c’était bien différent. J’avais une grande envie de plaire, et je m’appliquais. Maintenant je rencontrerais sous mes pieds les plus beaux diamants que je ne me baisserais pas pour les ramasser, faute d’avoir quelqu’un à qui les offrir. »
Car l’homme ne s’est jamais forcé, il a, avant tout, besoin de plaire et s’il lui arrive de cueillir une fleur ? ce n’est pas parce qu’elle est « jolie ou parfumée », cela ne suffirait pas à [lui] faire allonger la main ; il la cueille, « pour l’offrir ».
Lorsque Prosper Mérimée écrit ces lignes, cité par Rémy de Gourmont, il a cinquante ans. Ses oeuvres littéraires maîtresses sont derrière lui. Pendant une vingtaine d’années, jusqu’à sa mort en 1870, il n’écrira plus que des préfaces ou des rapports officiels, des petites choses enfin, « inutiles et graves », n’ayant plus à qui plaire. Esprit brillant, spirituel et détaché, volontiers raide et sarcastique depuis sa prime jeunesse, cet amateur au sens dix-huitième siècle (« qui cultive un art, une science, pour son seul plaisir et non par profession ») qui avait mené de front, dès ses débuts d’écrivain, carrière administrative et production littéraire, assumant les charges d’inspecteur général des Monuments historiques et développant des activités d’archéologue, d’historien, de traducteur et de linguiste, dressait, par ces quelques lignes, un autoportrait d’une franchise, ou pour le moins, d’une décontraction désarmante, et qui ne pouvait que le discréditer auprès de ses pairs. En 1903, l’écrivain et critique Rémy de Gourmont, par exemple :
« Mérimée avait presque toutes les qualités qui font un excellent écrivain : de l’imagination et de la mesure, de l’audace et du goût, de la pénétration, l’art d’observer la vie sans en avoir l’air, mais il avait peu de style. Il écrit vraiment trop comme cela vient, avec trop de confiance dans les ressources naturelles de son esprit. Jamais à coup sûr, et ceci encore le différencie de l’artiste original, il ne se préoccupa de la forme dont il allait revêtir la matière qu’il venait de trouver » Remy de Gourmont, « Un célèbre amateur, Prosper Mérimée », dans Promenades littéraires. Paris, Mercure de France, 1929, p. 111-118.
Il naît à Paris, en 1803, dans une famille cultivée, à qui il doit le goût des lettres et des arts. Son père est peintre et secrétaire perpétuel de l’Ecole des Beaux Arts. Sa mère est également peintre, et plus particulièrement portraitiste. Prosper Mérimée fait, comme on dit, de bonnes humanités - c’est-à-dire, des études de langue et littérature grecques et latines -, il a un goût certain pour la peinture, mais son père l’encourage à faire plutôt du droit. Il étudie donc le droit, s’y livre peu, se préoccupe surtout de littérature, fréquente les salons, devient l’ami de Stendhal, de vingt ans son aîné. Passionné de théâtre espagnol, il se distingue d’abord par des mystifications littéraires ; Le théâtre de Clara Gazul (1825) est un recueil de pièces qu’il présente comme l’oeuvre d’une célèbre comédienne espagnole, qu’un certain Joseph Lestrange aurait traduite. Ses contemporains s’y laissent prendre. Il récidive deux ans plus tard, avec La Guzla ou choix de poésies illyriques, prétendues productions populaires inventées par lui, mais qui passeront pour authentiques auprès des érudits. Autre succès. Il s’oriente ensuite vers le genre historique qui passionne alors le public. Il a vingt-sept ans quand il publie son premier et unique roman, Chronique du règne de Charles IX, un roman de cape et d’épée, aux intentions fortement idéologiques, et cette même année, publie Mateo Falcone, sa première nouvelle ; l’histoire d’un enfant corse livrant aux policiers un proscrit contre une montre en argent et qui mourra, abattu par son père. La narration est sobre, qui fait d’autant plus ressortir la cruauté du drame. C’est dans le cadre de ce genre qu’il écrira ses chefs-d’oeuvre .
Sa nomination au poste nouvellement créé d’inspecteur général des Monuments historiques, en 1834, due à Guizot et à Thiers, oriente Mérimée vers une nouvelle carrière. Lui qui n’a aucune formation en architecture, ni en histoire de l’art, a pour lui le goût de l’histoire et le sens du beau, « une intelligence lucide et critique, une mémoire exceptionnelle » et il saura s’entourer des architectes les plus doués de son temps. Pendant près de vingt-six ans, il parcourt la France, en tournée d’inspection, décrivant, dans de longs rapports et Notes de voyages, dans sa longue correspondance aussi, l’état désastreux des plus belles cathédrales et abbayes, cherchant à sauver de la ruine une grande partie de l’héritage roman et gothique. Il voyage aussi à l’étranger, en Angleterre, en Espagne - pays qui le marque -, en Italie, en Grèce, en Orient. Ses impressions, la documentation dense qu’il en recueille, alimentent de nouveaux récits, des essais d’érudition, et surtout une volumineuse correspondance, reflet de son époque, d’un intérêt tel qu’on la compara à celle de Voltaire.
- Mérimée « dilettante » ...Vraiment ? Ses publications littéraires s’espacent, mais ses nouvelles les plus célèbres n’en datent pas moins de cette époque : La Vénus d’Ille (1837) - fascinante, cette sculpture, qui prend vie, obligeant celui qui la regarde à baisser les yeux -, révèle le goût de Prosper Mérimée pour le fantastique, les légendes surnaturelles - intérêt qu’on retrouvera avec Lokis, histoire d’un homme à demi ours (1869) ; puis, Colomba (1840), écrit deux ans après un voyage en Corse, Carmen enfin, son récit à juste titre le plus célèbre, écrit, au dire de l’auteur, en huit jours et publié en 1847, qui frappe par la modernité de la composition, la froideur du ton, la violence du propos et reste une des histoires d’amour les plus cruelles de l’histoire de la littérature.
Mérimée appartient à une génération de Romantiques, et son oeuvre littéraire - écriture cristallisée autour de l’esthétique du peu et de l’art de la mystification -, quoique personnelle, en porte les marques. Comme Stendhal, néanmoins, il contrôle sans cesse ses tendances romantiques et sa sensibilité, sobre jusqu’à l’extrême. « S’il exagéra quelque chose, ce fut une maigreur qui alla enfin jusqu’à la sécheresse », dira Barbey d’Aurevilly de Mérimée, et Sainte-Beuve opposera sa « manière nue, sèche et toute pelée » à la « manière abondante, excessive » d’un Lamartine (Les Cahiers de Sainte-Beuve, Paris, Alphonse Lemerre, 1876, p. 68). L’auteur de Carmen conscient de cette caractéristique de son écriture, la souligne lui-même dans une lettre à Tourgueniev : « mon défaut à moi a toujours été la sécheresse ; je faisais des squelettes, et c’est peut-être pour cela que je blâme le trop d’embonpoint » (Correspondance générale, lettre à Tourgueniev, 6 décembre 1865). Il n’empêche ! Cela en fera sa singularité. On se souvient aussi qu’il fut, de plus, en France, l’introducteur de la littérature russe, traduisant Gogol, Pouchkine, Tourgueniev, et on laisse le mot de la fin au sévère, mais non moins reconnaissant, Rémy de Gourmont : « ...que Mérimée ait été un amateur, cela ne diminue son mérite que devant les pédants.[...] Il reste aussi de Mérimée, l’exemple de sa vie, qui fut celle d’un homme habile à rester libre et indépendant au milieu des servitudes sociales les plus étroites. C’est assurément l’un des représentants les plus remarquables de l’ancien type français, tel qu’il abondait au temps de Voltaire ».
Douterait-on de son humour ? « Au cours du duel qui fut l’un des épisodes de sa dernière passion, il eut un beau mot d’homme de lettres. Du moins, je l’interprète ainsi. Son adversaire, excellent tireur, fort maître de lui, et qui se battait pour obéir au préjugé plutôt que pour le soin de son honneur, lui demanda galamment, au moment de croiser les épées : « À quel bras préférez-vous être touché ? - Au bras gauche, si cela vous est égal », répondit Mérimée. Et il en fut ainsi ».

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