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Lettres choisies - Violette Leduc

 

Violette Leduc, Correspondance 45-72 Violette Leduc
Correspondance 1945-1972
© Éditions Gallimard. les Cahiers de la NRF

Lettre à Alain et Georges
[Paris,] mardi [28 avril 1948]

Cher Alain, cher Georges,
Il n’y a qu’une enveloppe dans mon tiroir. J’écris donc à la communauté. Trouvé, Alain, votre mot pendant une matinée chargée de riens importants. Avez-vous lu Les Pléiades de Gobineau ? C’est sa grande oeuvre. Je crois que vous aimeriez Aux Fontaines du désir de Montherlant et le chapitre intitulé « les voyageurs traqués » en particulier, avec des remarques profondes sur l’inutilité des voyages, vous agacerez...
Ecouté, Georges, un lied extraordinaire de Schubert pour voix d’hommes : « le sosie » chanté par un fameux chanteur pédéraste suisse, professeur à Genève. Passé deux heures de mon dimanche après-midi au Louvre. Regardé seulement Le couronnement de la Vierge de Fra Angelico pour les bleus et les roses et la fresque dans le bas du tableau consacrée à l’histoire de Sainte Dominique. Lorsqu’une mère appellera son avorton « Dominique » dans un square c’est le bleu et le rose d’Angelico que j’aurai dans l’œil et dans l’oreille... Regardé aussi le grand Saint Sébastien gris de Mantegna, envoûté par l’escalier de petits paysages italiens dans le fond du tableau. Vu un cheval de Fra Angelico que De Chirico a sûrement plagié. Fabuleux harnachement de tous ces chevaux. Beaucoup de surréalisme dans ces peintures. Mais soyons indulgents pour les surréalistes : « Tout a été dit et tout reste à dire » (Romain Rolland). J’y vais à la peinture, grâce à Van Gogh qui m’a introduite dedans. Feuilleté La psychologie de l’art de Malraux. Il écrit que le portrait du père Tanguy et que Les Tournesols ont une valeur de vitrail. C’est épatant (à propos de V. G.) Quelle intelligence dans le cosmique que celle de Malraux... Mais je cesse d’être un bas-bleu... Les riens importants : après votre lettre, Alain, couru dans un bureau de cartes d’alimentation pour les nouveaux tickets. Envie de kidnapper, envie gratuite, un bébé dans une voiture laissée dans l’entrée. Vu, Georges, des tentures mortuaires sur une maison avec la lettre G en haut (frissonné drôlement, peut-être de soulagement). Revu ma gueule dans les glaces, ma gueule qui renaît parce que je dors mieux et que je me gave de légumes nouveaux. (...)
Robert m’apparaît comme vous le dites. Il m’apparaît musclé. Je lui envoie le manuscrit dactylographié de L’Affamée que je lui donne.
Merci pour le paquet annoncé.
Je vous serre affectueusement la main à tous deux. Violette
Très emballé par Les Maîtres d’autrefois. Désir de filer en Hollande sans valise avec le bouquin sous le bras.


Lettre à Simone de Beauvoir
[Paris.] Mardi [automne 1950]

Chère Simone de Beauvoir,
Comme vous étiez belle, comme vous êtes belle lorsque vous apparaissez avec votre manteau noir, votre manteau de fourrure et lorsque vous apparaissez sur la banquette des restaurants avec votre tailleur, votre jersey blanc, votre velours rouge, vos bijoux. Comme vous êtes mince, élégante, altière. Quelle affirmation lorsque vous entrez dans le café. Comme votre arrivée hier a été amicale. Je m’interdisais de vous écrire que je vous aime depuis que je suis revenue de Montjean. Aujourd’hui je ne peux pas me taire. Notre soirée s’est prolongée jusqu’au matin, se prolongera jusqu’au soir. Je n’ai pas dormi et j’ai réfléchi. J’ai compris pendant cette longue insomnie efficace que je vous offense lorsque je vous dis que je ne crois plus à mon livre [Ravages]. Vous, vous y croyez, vous consacrez des heures, des soirées à mon travail et puisque j’ai confiance en vous je dois travailler avec simplicité, sincérité, avec modestie surtout. Écrire est devenu mon métier grâce à vous. Il faut que j’exerce ce métier avec honnêteté, fermeté, conviction. Pendant que j’écrirai des livres mon sentiment pour vous, mon amour ne sera pas stérile. Il est stupide de vous raconter mes études pianistiques dans le passé. Vous savez mieux que moi tout ce que j’ai raté. La nuit dernière j’ai pris l’engagement de continuer d’écrire dans le cas où ce troisième livre ne réussirait pas mieux que les précédents. J’ai un lecteur pour chaque livre qui vaut dix mille, cent mille lecteurs, c’est vous. Je ne veux plus de ce mauvais déclic, toujours le même vers minuit, que j’ai eu au « Harry’s Bar ». C’est de la mauvaise féminité, de l’infantilisme, une contorsion, une grimace comme vous dites. Je sais depuis la nuit dernière que cette petite crise est un refoulement sexuel, mon découragement littéraire, un prétexte. Ne parvenant plus à me dominer en vous voyant, en vous désirant, je me veux triste pour me sauver, pour attirer votre attention. Je lutterai de toutes mes forces au « Harry’s Bar ». Apprendre à renoncer, à mériter votre amitié, les soirées que vous me donnez. Vous m’avez demandé plusieurs fois si j’avais revu l’amie avec qui j’ai vécu neuf ans. Non. Je vous l’écris avec simplicité, dans l’équilibre, sans complexe de culpabilité : je suis un tel monstre de méchanceté, d’égoïsme, de bassesse, de cupidité, une telle hystérique que Denise, le mari, ont fui. Je leur ai laissé de très mauvais souvenirs. J’ai été basse. Il y a eu aussi des petites saletés morales avec le couple de Rennes dont vous m’avez parlé hier. Je vous aime, j’ai donc peur souvent de vous perdre ou bien de perdre un peu ce que j’ai de vous. Enfin je n’ai que vous sur tous les plans. Vous êtes ma famille, mon travail, mon indépendance. C’est pour vous que je tends vers certaines perfections mais je flanche aussi. Quand je ne vous dis pas franchement mes bassesses, j’ai peur, je vous crains. Mais je ne vous cache rien chère Simone de Beauvoir. (...)
J’ai oublié de vous dire que j’avais vu Les lumières de la ville. Je l’ai vu avec Jacques Guérin. Et j’ai vu L’Intrus avec Lucienne dont je vous ai parlé. Je vous donne ces détails par besoin de pureté. Vous ne m’aimez pas comme je vous aime. Quel privilège. Je vous aimerai toujours et ce sera toujours beau.
Violette Leduc


Lettre à Jacques Guérin
[Paris.] Samedi soir onze heures 2 janvier 1954

Cher Jacques,
Je le redis : vous ne me quittez plus depuis le 25 décembre. Quelle force prodigieuse que celle d’un être absent. (...)

Dimanche après-midi trois heures

10° à Nice. Ils l’ont dit à la radio à midi. Ici nous avons commencé la matinée avec du verglas, une lumière sale, laide comme de l’eau de vaisselle, du brouillard. (...)

Même jour, dimanche soir dix heures

Vous m’avez demandé quelle sorte de cigarettes je fumais. Vous vous souviendrez peut-être du paquet de cigarettes américaines que vous m’avez donné, que je vous avais demandé dans le café chaleureux de Chantilly. (...)

Lundi matin 4 janvier 10 heures 30

Oh, Jacques je commence la journée avec l’Adagio d’Albinoni (émission de Vitold à Paris Inter le matin à 10 heures 18). J’aimerais bien l’entendre quelquefois chez vous ainsi que les Quatre Saisons. Ne craignez rien : je dominerai mes sentiments, mon émotion. La musique est plus généreuse que les Evangiles. Elle donne l’amour que nous avons demandé, elle le donne sans les commandements.
(...)

Mardi soir 5 janvier 8 heures 30

Je lis que vous avez eu 15° dimanche mais maintenant il neige à Nice... Je ne m’explique pas l’importance que la température a prise dans le Midi depuis que vous y êtes puisque vous n’êtes pas frileux. J’ai de l’imprévu à vous raconter. Du petit imprévu dans ma petite vie.
(...)

Mercredi 6 janvier 2 heures

Cher Jacques, il y avait une lettre de ma mère au courrier de ce matin et la vôtre, si affectueuse, si sincère, qu’elle avait jointe, que je vais lui renvoyer parce qu’elle y tient. Je vous offrirai la sienne. Merci de tout mon cœur Jacques, pour elle et pour moi. Vous lui parlez de ma passion pour elle. Oui mais c’est le passé. Ma mère est devenue de la littérature depuis que j’ai écrit sur elle. Je l’aimais fort quand je me taisais. Je l’ai exploitée. (...)
J’ai froid Jacques, très froid. Mon poêle me désole. Je vous aurais ennuyé à travers ces pages pourtant il fallait que je vous livre mon quotidien pendant votre absence. Votre absence est de plus en plus lente. Merci aussi pour la fin de votre lettre à ma mère. Vous l’avez embrassée. Je me sentais bien proche de vous en lisant cela.

Soir 9 heures

Vous m’aviez dit « je suis romantique » et moi je vous ai dit dans une de ces pages que tout ce que vous me confiez ou me demandez compte. J’entendais le Concerto en fa mineur de Chopin (le plus connu, le plus joué) à la radio. J’avais devant les yeux une image que je ne pouvais pas chasser. C’était le grand Christ extravagant dans l’Abbaye de la Chaise-Dieu et c’était vous aussi. Si vous allez un jour à la Chaise-Dieu, souvenez-vous de ce que je vous dis maintenant. Bonsoir Jacques. (...)


Avec l’aimable autorisation de reproduction de Claude Dehous et des Editions Gallimard.

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