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Entretien avec Carlo Jansiti
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Carlo Jansiti, photo Carlo Jansiti, auteur de nombreuses études consacrées à Violette Leduc et d’une biographie parue chez Grasset en 1999, a créé le fonds Violette Leduc à l’IMEC et publié récemment aux éditions Gallimard un choix de lettres sous le titre Violette Leduc - Correspondance 1945-1972

Quel est le premier livre de Violette Leduc que vous avez lu, qui vous a fait découvrir cet écrivain ? Parlez-nous de cette passion pour son oeuvre.

Carlo Jansiti : Je suis né dans une petite ville du Sud de l’Italie. J’y étouffais. Par leur liberté, leur poésie, leur audace, les livres de Violette Leduc ont aéré ma vie, balayé les préjugés qui me brisaient. J’ignorais qu’une oeuvre pût compter autant qu’un être. Aujourd’hui je sais à quel point un écrivain est susceptible de modifier le cours d’une vie. Etudiant à Rome au début des années quatre-vingt, je découvris La Bâtarde dans sa version italienne, dans l’admirable traduction de Valerio Riva, éminence grise de l’éditeur Feltrinelli. Je fus émerveillé par le style, la beauté, la singularité de ce livre. Les mois suivants, je me procurai tous les textes de Violette Leduc traduits en italien. Mon admiration pour cette œuvre ne cessa de croître et je décidai d’apprendre le français pour l’apprécier dans sa langue. Femme, bâtarde, laide - du moins se jugeait-elle ainsi - , pauvre seule, écrivain méconnu, amoureuse de femmes, d’homosexuels, Violette Leduc est la somme de toutes les marginalités dérangeantes. Pour « racheter » sa naissance, combler la distance qui la séparait d’autrui, elle a lancé à la face du monde une œuvre inclassable qui, page après page, crie, comme nulle autre, la solitude, le désespoir, la douleur d’exister. Ses livres célèbrent, avec la même intensité, sa passion de vivre et d’aimer. On ne peut pas admirer les livres de Violette Leduc sans se reconnaître en elle pour une raison ou une autre. Lue, l’œuvre est aussitôt intériorisée. Le lecteur devient Violette Leduc. Je parle bien entendu du personnage qu’elle met en scène dans ses livres, pas de la femme en chair et en os que je n’ai pas connue.

Vous écrivez dans la préface à la Correspondance que vous avez choisi trois cents lettres parmi les deux mille que vous avez pu examiner. Comment s’est passé le travail éditorial pour établir cet ensemble inédit, constitué de lettres adressées à ceux que Violette Leduc a aimés ?

C. J. J’ai tenté de composer une autobiographie involontaire de l’auteur à partir d’un trio de passions malheureuses qu’il faut lire comme trois romans épistolaires. Qu’il s’agisse de la passion pour Simone de Beauvoir, dont la vie est « ailleurs », pour Jacques Guérin, homosexuel inaccessible, pour des collégiens de Rennes, c’est bel et bien la folie de l’amour, ses turbulences, sa quête insatiable et incessante, qui caractérisent cette correspondance et donnent sens à une œuvre et à un destin. Tout d’abord j’ai relu les lettres adressées à Simone de Beauvoir, sa « marraine » littéraire et sa destinataire d’élection, dont la photocopie m’a été communiquée, il y a bien des années, par Sylvie Le Bon de Beauvoir. C’est une correspondance extrêmement vaste que j’avais déjà étudiée en tant que biographe et qu’il faudrait un jour publier dans son intégralité. J’ai souvent hésité dans mon choix car toutes les lettres à Beauvoir sont intéressantes et impressionnent par leur intensité et leur qualité littéraire. J’ai, bien entendu, privilégié les moments « forts » en faisant extrêmement attention à éviter la redondance. Je redoutais surtout la monotonie et j’ai varié autant que possible les sujets tout en cherchant un fil, un lien évident entre une lettre et l’autre, ce qui ne s’est pas toujours révélé chose facile. J’ai tenté de choisir des sujets variés tout en permettant une fluidité dans la lecture. A ce premier corpus s’est joint la correspondance, moins vaste mais assez imposante, adressée à Jacques Guérin dont je possède les originaux. Là aussi j’ai connu l’embarras du choix et j’ai, par exemple, donné davantage de place aux lettres où elle évoque ses voyages ou décrit ses sentiments pour Beauvoir. Quant à celles aux étudiants de Rennes, découvertes une fois la biographie parue, j’ai eu peu de problèmes et j’ai presque tout publié. Grâce à Alain, l’un des trois collégiens bretons, j’ai retrouvé une soixantaine de lettres qui forment un tout lequel se tient parfaitement. Ma seule crainte était de déplaire à mon éditeur. Jean-Pierre Dauphin m’avait dit de ne pas dépasser les 300 pages et finalement c’est presque le double que je lui ai remis...

Cette « amitié » passionnée pour Simone de Beauvoir, celle pour Jacques Guérin... L’écriture épistolaire de Violette Leduc en est un témoignage prégnant...

C. J. Paroles de l’intime, armes de séduction, espaces d’écriture libre, les lettres de Violette Leduc disent les amours condamnés. Et tout d’abord à Simone de Beauvoir. Car, dès leur première rencontre en 1945, Violette lui vouera une passion démesurée, envahissante, de l’ordre de l’idolâtrie, qui ne se démentira jamais. Les premières années, Simone de Beauvoir est sinon fascinée, du moins touchée par la singularité du personnage, par cette femme qui ne fait mystère ni de ses penchants amoureux ni de ses petits trafics de marché noir, et mène une vie, somme toute pour l’époque, assez anticonformiste. Tout semble séparer ces deux femmes d’exception : leurs origines sociales, leur apparence physique, leurs parcours d’écrivain, leur écriture enfin. Mais cette relation va justement se fonder sur ces différences. Une amitié unique, passionnante, complexe qui est éclairée par une longue correspondance croisée. Malheureusement, les lettres de Simone de Beauvoir, que j’ai lues, restent à ce jour inédites. Elles témoignent d’une profonde admiration pour l’écrivain, d’une grande générosité à l’égard de la personne et même d’une affection dont on ne mesurait pas la portée. Simone de Beauvoir fut tour à tour mentor, guide éclairé, muse inspiratrice, lectrice privilégiée, agent littéraire, censeur et bienfaitrice. Elle suivit de près son travail, l’encouragea, la conseilla, l’aida financièrement par l’entremise de Gallimard, afin de ménager la sensibilité de son obligée, pendant près de vingt ans jusqu’au succès de La Bâtarde. L’autre passion impossible de Violette Leduc fut l’industriel Jacques Guérin, grand collectionneur d’œuvres d’art et de manuscrits. Amoureux de ses livres, enfant naturel comme elle, homosexuel comme certains des hommes dont Violette Leduc fut éprise, riche et raffiné comme ce père inconnu qui ne l’avait pas reconnue, mais dont le fantôme la hantera toute sa vie, pour elle, Jacques Guérin avait tout pour lui. Que fallait-il de plus pour séduire une femme comme Violette Leduc ? Il serait intéressant, là aussi, de publier un jour leur correspondance croisée car les lettres de Jacques Guérin sont très belles et souvent fort éclairantes.

La correspondance nous fait partager son quotidien, « mes lettres sont aussi une gazette intime » écrit-elle à Jacques Guérin le 8 janvier 1954 (p.233), dans une lettre commencée le 2 janvier qui, comme tant d’autres, prend la forme d’un journal à soi...

C. J. C’est une correspondance, en effet, extrêmement riche. Ces lettres sont aussi une chronique du temps, le reflet d’une époque et d’un milieu, un recueil d’images à la Doisneau d’un quotidien disparu, d’un Paris révolu. Violette Leduc nous emmène en promenade dans son quartier, dans les églises vides, le long des quais, chez les boutiquiers, dans la « solitude peuplée » de Paris. Elle nous entraîne dans le silence de sa chambre, troublé seulement par le tic-tac du réveil et par le poêle qui « ronfle », aux côtés des humbles de son palier. Elle nous fait revivre ses nuits blanches, ses matinées de ménage, ses après-midi de travail, ses rêves et ses fantasmes.

La littérature, et peut-être davantage la musique et la peinture ont une place privilégiée dans sa correspondance. Violette Leduc nous donne à écouter la musique, à voir la peinture avec une sensibilité et une écriture remarquables. Ses descriptions de tableaux sont admirables, « picturales ». On pense à Van Gogh cité dans la majeure partie de ses lettres, pour ses tableaux et sa correspondance avec Théo, mais aussi à Soutine, Mantegna, Fra Angelico, Lippi, Ucello, Lautrec...

C. J. Violette Leduc jouait fort bien du piano et, jeune fille, avait même envisagé d’en faire profession. Dans sa jeunesse, elle avait vécu neuf ans avec une femme, Denise Hertgès, professeur de musique. Une relation fondée sur cette grande passion commune. Violette l’avait connue au collège, à Douai. Lorsque leur lien fut découvert, elles furent renvoyées. Denise fut alors contrainte d’abandonner le Conservatoire et brisa ainsi sa carrière. Violette Leduc a toujours fréquenté les salles de concert et écoutait tous les jours de la musique à la radio. Cet art la passionnait tout autant que la littérature, sinon davantage. « Comme elle atteint facilement l’intimité d’un cœur chagriné », confiait elle à Beauvoir. Les symphonies, les concertos tiennent d’ailleurs souvent compagnie à l’épistolière. « La musique est l’art le plus mystérieux et le plus pénétrant et le plus empoignant, écrit elle également à Jacques Guérin. Qui comparer à Bach ? C’est le ciel qui est enfin familier, c’est le sublime qui est enfin allégresse. » Le charme de ces lettres tient aussi au regard si singulier de Violette Leduc, à son goût de la nature, des couleurs et des matières. Elle possède un remarquable don d’observation. Le coup d’œil est des plus aiguisés, des plus justes et inattendus lorsqu’elle évoque un peintre, décrit un tableau. Son goût pour la transfiguration, les métaphores et les mots inusités fait jaillir une beauté inattendue de l’objet le plus ordinaire qu’elle décrit parfois à la manière de Soutine ou des peintres naïfs. Une amie, l’écrivain Thérèse Plantier, lui avait écrit un jour : « Vous écrivez comme Van Gogh peint. »

Que diriez-vous de cette phrase adressée à Jacques Guérin qui lui a parlé de « littérature à propos de correspondance » : « Je ne fais pas de littérature quand je vous écris et si cela m’arrive, c’est pour traduire une émotion intense, par impuissance. » ?

C. J. Si par « littérature » on entend jeu formel, artifice, gratuité, alors les lettres de Violette Leduc ne sont nullement « littéraires » et elle avait raison de protester qu’elle ne faisait pas de la « littérature à propos de correspondance ». Lorsqu’elle écrit « si cela m’arrive, c’est pour traduire une émotion intense, par impuissance », elle nous donne en revanche un raccourci saisissant de ce que la littérature, la vraie, était pour elle, quelque chose de viscéral, lié à sa souffrance et à sa vérité intime, étrangère à tout artifice. Mais lorsque Jacques Guérin parle de « littérature » à propos des lettres de Violette Leduc, il veut dire qu’elle se « servait » de lui, de sa passion pour lui, comme objet de fixation littéraire, ce qui est exact. De cet amour impossible, d’ailleurs, Violette tirera une nouvelle, La Vieille Fille et le Mort, où elle pousse à l’extrême son désir inassouvi et univoque pour cet homme. Jacques Guérin est également l’un des personnages principaux de La Folie en tête, deuxième volet de sa trilogie autobiographique, paru en 1970.

Dans votre biographie consacrée à Violette Leduc, vous montrez, notamment avec des exemples extraits de La Bâtarde, que la frontière entre fiction et autobiographie était assez floue pour l’écrivain dont la vie et l’écriture finissaient par se confondre.

C. J. « Pourquoi, lorsque je serai morte, aurait-on envie d’écrire ma biographie ? J’ai passé ma vie à ça », avait confié Violette Leduc à son amie Michèle Causse. Un écrivain demeure tout entier dans son œuvre. Il est son œuvre. Pourtant, la démarche biographique éclaire d’une lumière nouvelle, souvent inattendue, une autobiographie, aussi « sincère » soit-elle. Passer de l’autre côté du miroir, pièces à l’appui, c’est découvrir l’univers d’un écrivain, les déguisements et les mises à distance, les procédés poétiques et les leurres. Chez Violette Leduc, aucune volonté de mystification. Sa réalité et celle de l’Autre sont superbement transfigurées par la force du style et une vision paroxystique du monde. Cette « sincérité intrépide », saluée par Simone de Beauvoir, est l’œuvre d’un écrivain : non pas une suite de chroniques ou de Mémoires mais la transposition romanesque d’une vie. Comme Jean Genet, Violette Leduc a utilisé la littérature pour édifier sa légende. Elle a bâti son œuvre contre le monde, en y mêlant constamment les faits bruts à l’artifice. Fidèle aux événements qui ont façonné sa vie, elle les plie pourtant à sa vision poétique du monde. Dans ses textes autobiographiques, Violette Leduc joue d’ailleurs sur l’ambiguïté du genre et est consciente des différentes formes littéraire englobées par l’autobiographie. Si l’auteur de La Bâtarde s’est inspirée souvent de sa propre vie, c’est avec un talent de « fabulatrice » qu’elle se met en scène elle-même ainsi que les nombreux personnages qui ont traversé sa vie.

Toujours dans La Bâtarde, l’écrivain interpelle le lecteur, l’associe à ses états d’âme, à son travail d’écriture et manipule l’événement vécu : « Non, lecteur, ma douleur n’est pas fabriquée... », « Lecteur, suis-moi (...). Lecteur, nous dirons : nous montions sur le trottoir, nous sautions à pieds joints dans le silence. » Parlez-nous du style de Violette Leduc, de son écriture...

C. J. C’est un style tout à fait original et presque inimitable. Elle pose un regard neuf sur le monde. Violette Leduc a inventé une langue qui lui appartient en propre : fragmentaire, dense d’élans lyriques, d’analogies et de raccourcis inattendus, de phrases qui s’enchaînent par éclats et miroitent grâce à un vocabulaire extrêmement nuancé et à une prose « picturale », riche en assonances. Elle atteint souvent des sommets d’émotion, de poésie et de perfection. Phrase courte, rythme saccadé, goût pour les métaphores flamboyantes, tel est son style, bien que dans Trésors à prendre, un « faux » journal de voyage, la phrase se ramifie, un peu dans le sillage de Genet et de Proust. C’est la femme écrivain la plus audacieuse qui fût. La force de son écriture était d’ailleurs si dérangeante que l’éditeur se vit contraint de la censurer, comme dans le cas de Ravages, par exemple, qui fut amputé en 1954 de sa première partie, Thérèse et Isabelle (publiée dans version intégrale en 2000). Censurée parce qu’elle parlait vrai. Véritable pionnière, elle a abordé des sujets restés longtemps tabous, comme l’amour lesbien. Mais pas seulement car les sujets qu’elle aborde sont innombrables. C’est la transgression littéraire qui l’intéresse, cet espace de liberté où elle transmue en or le plomb de son existence. Par l’écriture, elle réinvente le monde. Nul doute que Violette Leduc a ouvert la voie à d’autres femmes écrivains en France et à l’étranger et qu’elle a également contribué à l’invention d’un genre littéraire qu’on appelle aujourd’hui « autofiction ».

La correspondance et l’oeuvre de Violette Leduc sont intimement liées...

C. J. OEuvre et correspondance ne s’opposent pas. Elles se croisent, se rejoignent, se complètent, se répondent, se séparent parfois sur des points de détails. Elles enrichissent les livres. Les lettres éclairent d’une lumière singulière ce que les textes publiés ont laissé dans l’ombre ou en sourdine. Elles multiplient les points de vue sur les facettes de leur auteur qui oscilla sans cesse entre grotesque et sublime, plaintes et éblouissements, lucidité et délire, rires et larmes. Ce sont surtout ces dernières qui ont « irrigué » ces lettres. Elles en portent parfois la trace matérielle : « La tache est une larme », précise-t-elle en bas d’une page en guise de conclusion.

Avez-vous le projet de publier d’autres fragments de sa correspondance ?

C. J. Pour l’instant, j’ai d’autres projets en cours, mais j’envisage en effet de publier un deuxième volume de sa correspondance. Car les lettres restées inédites sont aussi belles, profondes, spontanéesque celles que Gallimard vient de publier.

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