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Violette Leduc : portrait.
Par Corinne Amar

 

Violette Leduc, La Bâtarde

Violette Leduc
La Batârde [1964]
Préface de Simone de Beauvoir
Éditions Gallimard, 1964

« Mon cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé et je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes et les cris m’ont pris beaucoup de temps. La torture du temps perdu, dès que j’y réfléchis. » Ces mots-là, en incipit de La Bâtarde (premier volume de son autobiographie, en 1964, et première reconnaissance publique), que ne les a-t-elle haïs, mâchés, criés, ruminés, couchés sur papier, habités ; marque indélébile, d’une enfant née « naturelle » - qui ne l’oubliera jamais -, d’une mère, ancienne domestique, et d’un fils de grande famille bourgeoise, qui ne la reconnaîtra pas, née, douloureusement, de deux mondes opposés, insatiable de littérature, d’amour, de femmes, d’hommes, de reconnaissance, attirée par le luxe, les milieux différents, narcissique, obsessionnelle, se vivant « laide » et « déchue », telle « une limace sous [son] fumier » et bâtarde, en somme.

Violette Leduc (1907-1972) naît à Arras et grandit à Valenciennes, élevée dans un milieu de femmes ; sa mère, sa grand-mère maternelle, à laquelle elle s’est attachée et qui meurt trop tôt, pour une enfant, sa marraine. Elle est interne au collège, elle y fait la découverte de ses premières amours féminines, Isabelle, puis Denise, de ses premières passions littéraires, Les Nourritures terrestres et Gide et puis aussi, tout un univers livresque, éclectique, salvateur, elle est bonne élève et si on lui demandait à quoi elle rêve, elle répondrait « de devenir écrivain ». Sa mère s’est remariée, elle a bientôt un demi-frère. Sa liaison avec Denise, scandalise le collège, elles sont renvoyées. La famille déménage à Paris. Elle abandonne ses études, ayant raté son baccalauréat, décide de gagner sa vie. Elle entre chez Plon où elle rédige des échos publicitaires, croise nombre d’écrivains, décide d’écrire. Immédiatement, ce qu’elle a à dire se fait intense, violent, résolument impudique, provocateur. Elle se marie, en 1939, sur un coup de tête, se sépare trois ans plus tard. Dans la société Synops, où elle est chargée d’écrire des scénarios, elle rencontre Maurice Sachs - amitié amoureuse, qui comptera beaucoup dans sa vie -, avec qui elle ira vivre un temps, en Normandie. Epoque de trafic de marché noir, il l’incite à écrire ses souvenirs d’enfance. Cela donnera L’Asphyxie. Elle est critique littéraire pour la Nouvelle Revue Critique. 1945 est une date essentielle dans sa vie, et sans doute la plus marquante, parce qu’elle rencontre Simone de Beauvoir. Elle lui apporte son manuscrit, Beauvoir est saisie par un « corps élégant », un « visage d’une brutale laideur », convaincue d’un talent littéraire certain. Elle la prend en main, lui accorde des rendez-vous mensuels, pour corriger ses écrits, lui verse une aide matérielle, sous forme de pension. Etrange relation faite de fascination réciproque, d’une fidélité réciproque et pour le moins étonnante, qui liera ces deux femmes que tout sépare ; le milieu social, le physique, le style littéraire, le sentiment ; chez Violette, un amour fou pour Simone de Beauvoir - si belle -, envahissant, fervent, excessif toujours, parce que rien n’est banal pour cette femme qui veut aimer et toute au « bonheur d’adorer, d’admirer », que c’est pour sa lectrice privilégiée qu’elle écrit, et tout en elle l’exprime, dans une admiration sans bornes. « Comme vous étiez belle, comme vous êtes belle lorsque vous apparaissez avec votre manteau noir, votre manteau de fourrure et lorsque vous apparaissez sur la banquette des restaurants avec votre tailleur, votre jersey blanc, votre velours rouge, vos bijoux. Comme vous êtes mince, élégante, altière » [Paris. Mardi. automne 1950 ], Correspondance, p.176. Chez Simone de Beauvoir, qui ne partage pas cette passion, les sentiments restent ambivalents. « La femme laide a commencé un nouveau roman, bon, je crois. Elle y parlera de la sexualité féminine, comme aucune femme ne l’a jamais fait, avec vérité, avec poésie, et plus encore. Ravie que j’aime le début, elle avait l’air un peu moins malheureuse de vivre seule, éternellement seule, juste en écrivant », écrit-elle, le 17 mars 1948, à Nelson Algren (l’écrivain américain, devenu son amant en 1947). Le 1er novembre de cette même année, elle lui écrit encore : « Soirée avec la femme laide (...) Le roman qu’elle prépare n’est pas trop bon et comme elle n’a rien d’autre dans la vie, je n’ose le lui dire. Elle continue à se dévorer d’amour pour moi, cette entêtée »...

Lorsqu’elles se voient toutes les deux, elles boivent du champagne, mangent du poulet, rituel que Violette affectionne et réclame. Est-elle si laide que cela cette femme, à la « sexualité lesbienne aussi crue que du Genet », jouant sur tous les registres avec une grande liberté, laide, sans doute et pourtant infiniment séductrice ? Le mot revient souvent dans les écrits de Simone de Beauvoir. « La femme laide, plus laide que jamais (oct.49)... » En tous cas, elle l’encourage à entreprendre son autobiographie, avec La Bâtarde, soutient celle qui doute perpétuellement de son talent et qui « pleure la nuit, parce qu’on n’achète pas son livre », s’inscrit au coeur de ses oeuvres, que ce soit L’Affamée, ou Trésors à prendre, Ravages... Sur chaque manuscrit, sur chaque première page, hommage lui est rendu, dédicace en acte d’amour sublimé : « A S. de Beauvoir »...

Il faut avoir écouté sur France-Culture, en juin dernier, dans l’excellente émission « Surpris par la nuit », de Matthieu Bénézet, Carlo Jansiti, Catherine Viollet et René de Ceccaty, parlant de Violette Leduc, évoquant sa liberté, sa scandaleuse marginalité, son authenticité - qu’elle fût reconnaissante ou révoltée -, pour sentir combien sa personnalité complexe interroge et fascine. Elle aurait eu cent ans aujourd’hui. Aux voix chaleureuses qui se répondent les unes les autres et racontent encore une vie de solitude et d’attente, cette insupportable culpabilité d’être née, un amour de la correspondance et une proximité physique, sexuelle, avec l’intime, un attachement passionné pour Jean Genet, leur admiration réciproque - Les Bonnes lui sont dédiées - et des amours toujours impossibles, vient se mêler un enregistrement de la voix grave de Simone de Beauvoir faisant une lecture du manuscrit de L’Affamée (où le journal visionnaire d’une amoureuse, et qui date de 1948). Et puis, il y a cette prodigieuse correspondance mise en lumière grâce à Carlo Jansiti, son biographe, lettres adressées à ceux qu’elle aima, alors qu’elle n’était plus toute jeune, lettres essentielles pour saisir cette intimité de la vie de Violette Leduc - que de constance, que d’amour passe de l’écrivain à son biographe ! Et puis, il y a ce style littéraire surtout, incroyablement singulier, mélange détonant de grand classicisme et de grande provocation, souvent surchargé, d’une vitalité intérieure indomptable, fait d’« oxymores qui ne sont qu’à elle » - nous dira Carlo Jansiti. « Violette Leduc ne veut pas plaire, écrit Simone de Beauvoir, en préface à La Bâtarde ; elle ne plaît pas et même elle effraie. Les titres de ses livres - L’Asphyxie, L’Affamée, Ravages - ne sont pas riants. Si on les feuillette, on entrevoit un monde de bruit et de fureur... »

Et pourtant... Brisée ou torturée, obsédée de littérature et d’amour, parce que « la littérature mène à l’amour et l’amour à la littérature », selon elle, celle qui aura eu, toute sa vie, à lutter contre ce sentiment d’être « une ratée », « une mal aimée », n’a jamais cessé de vouloir plaire. « Je sens les choses, si je cherche à les analyser, c’est en sorte pour leur plaire. Si je décris longuement un nuage, c’est en fait, pour lui plaire... ».

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