Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Guillaume Apollinaire : portrait.
Par Corinne Amar

 

Apollinaire au feu Laurence Campa
Thomas Compère-Morel
Préface de Daniel Dubois
Apollinaire au feu
Editions de la RMN, 2005
80 pages, 19 €

Je pense à toi mon Lou ton coeur est ma caserne (...) Tu es ma musique, ma poésie, mes neuf Muses, mes trois Grâces, écrit-il à celle qui lui inspira, si brièvement et pourtant, follement, entre fin septembre 1914 et avril 1915, au coeur des tranchées, nombre de vers les plus enfiévrés, les plus inventifs, nombre de lettres, de dessins funambulesques, de calligrammes, de bagues taillées dans l’aluminium d’obus ennemis, de fantasmes érotiques nés de petits matins d’insomnies, vertige baroque, généreux, ardent et triste.
Guillaume Apollinaire, de son vrai nom, Wilhelm Apollinaris de Kostrowitsky, né à Rome, en 1880, fils naturel d’un Italien inconnu et d’une mère de vingt-deux ans, issue de l’aristocratie polonaise et un rien fantasque, nomade, est un Poète, un Amoureux, un Lunaire. Il vit ses années d’adulte dans l’horreur de la guerre - voulut s’engager, la pensait brève - et place l’amour et la poésie et la beauté, comme art de vivre au-dessus de l’abîme.
Alors, il aime. Il aime passionnément, avec une liberté et une poésie inouïes, cette fraîche aristocrate rencontrée à Nice, Louise de Coligny-Châtillon, météore détaché et léger, que l’ami André Rouveyre dira « gracieuse et novice aventureuse, frivole et déchaînée, prodigue à la fois et avare de soi, imprudente et osée, et plutôt d’ailleurs pour la frime que pour l’enjeu » ; le poète l’appelle « Colombelle » (de « colombe »), la déifie, elle est, à ses yeux, toute la beauté de la vie, elle érotise son univers. Il veut faire corps avec Celle que son imagination « désire et adore », et chaque lettre l’exalte. Mais Lou - ô Lou, ma grande peine, ô Lou mon cœur brisé - est plus légère et lointaine qu’un nuage devant cet amant trop entier, « croit trop au monde et pas assez à la poésie »...
Et qui peut prendre, qui peut saisir des nuages ? qui peut mettre la [main sur un mirage ? et qu’il se trompe celui-là qui croit emplir ses bras de l’azur céleste ! J’ai bien cru prendre toute ta beauté et je n’ai eu que ton corps ([mai 1915]), lui avoue le poète profondément malheureux, désemparé, dans cette ultime strophe du grand poème de fin d’amour de leur correspondance. Désillusion et désamour pour Lou, attachement naissant pour une nouvelle jeune femme ? Madeleine, professeur de lettres au lycée de jeunes filles d’Oran. Il se souvient l’avoir rencontrée dans un train, pour Marseille, le 2 janvier 1915, alors qu’il vient de quitter Lou, à la gare de Nice. « Moi aussi, je suis poète, mademoiselle, le pseudonyme sous lequel j’écris est Guillaume Apollinaire, avez-vous entendu parler de moi ? », lui a t-il murmuré, alors qu’ils se plaisaient à échanger quelques mots autour de la poésie et qu’il lui conseillait de lire Les Fleurs du Mal de Baudelaire, dans ce compartiment de seconde qu’ils partageaient, heureusement seuls, que le train partait, qu’il faisait beau, qu’elle était troublée...
Ses yeux sont marron comme ses cheveux, ses traits sont magnifiques, vraiment il est bien plus beau sans képi... Poète ! il est poète ! quelle belle histoire pour la maison, j’étouffe de joie mais il faut répondre d’une petite voix mal assurée que je n’avais pas encore entendu parler de lui, se souvient Madeleine (préface aux Lettres à Madeleine, Gallimard, 2005). Mi- avril, il lui envoie une carte, signant, là, le début d’une autre correspondance inoubliable, d’une relation épistolaire amoureuse et tendre - plus en accord avec son cœur et répondant, plus sûrement qu’avec Lou, aux appels de son esprit -, faite d’aveux d’amour et d’engagement plus profond, et tout aussi vite sensuelle. À son âme-sœur, sa « petite fée », il se déclare. « ...Que nous allons être heureux ! Ma chère esclave, j’exige que vous fassiez votre possible pour que cela s’accomplisse. Madeleine, je vous adore d’une façon que je ne puis dire encore parce que mon délire ne trouve pas de mots pour l’exprimer. » (Lettres à Madeleine, 10 juillet 1915). Et si lettre intime et œuvre épistolaire se confondent dans la vie d’Apollinaire, là encore, il a besoin d’émerveiller, il veut séduire, commander, régner, s’épancher, il veut parler de lui, d’art, de littérature... Et Madeleine répond, plus sûrement, aux appels de son esprit. La guerre dure. Sa correspondance lui sert de journal. Il est tout à ses lettres et tout à la douceur de Madeleine, tantôt confiant et badin, tantôt enthousiaste ou abattu, sentimental ou rabelaisien, lucide quant aux réalités guerrières, magnifiquement libre et se moquant des conventions, tout au bonheur de l’expression : il se grise du propre pouvoir de sa poésie, mise au service de l’amour. « Et je t’adore ma chérie, avec ma chasteté infiniment voluptueuse que je te dédie, car tout est chaste en mon âme d’ici, ce qui n’empêche nullement que mon amour pour toi ne soit depuis quelque temps pas chaste du tout. Ah mais non ! mais ce n’est pas de la délectation morose. C’est très bizarre et très difficile à expliquer mon amour et il faudra sans doute de nombreuses lettres pour éclaircir cet important problème. Mais je t’adore car tu es la plus intelligente fille du monde et la plus désirable aussi. Tu es ma femme enfin et l’on a bien le droit de désirer sa femme surtout quand elle est belle comme tu l’es mon amour. Nos lèvres s’unissent. » Gui (13 septembre 1915).
Si Madeleine est « sa femme », c’est parce que le 10 août 1915, Guillaume Apollinaire a demandé à Madame Pagès, la main de sa fille et qu’ils se sont donc promis l’un à l’autre. Et parce qu’il met toute la vie à portée de sa plume, il n’en attend pas moins avec gourmandise, avidité, les nouvelles qui alimenteraient ses rêves de soldat. Aimer est pour Apollinaire, l’unique manière de demeurer vivant - être au cœur même du mystère de la vie ; « Madeleine ce qui n’est pas à l’amour est autant de perdu ».
Et si l’on doit à Laurence Campa, cette nouvelle édition revue et magnifiquement commentée et concise des Poèmes et lettres d’Apollinaire à Lou, on ne peut que lui être reconnaissant d’avoir pris soin aussi de l’édition revue et augmentée des Lettres à Madeleine ; agrémentée d’un avant-propos limpide et de cet hommage de Madeleine à Gui - voix du souvenir pudique et amoureux -, elle annonce les lettres à venir, celles de l’amant, celles du poète, celles de l’écrivain public. Car il écrit, dès qu’il peut - la nuit, le matin tôt -, où il peut, pour tenir, demeurer poète.
Dès 1907, déjà, à Paris, année de sa rencontre et de ses amours avec le peintre Marie Laurencin, il s’est fait un nom de poète, de journaliste, de conteur, de critique, collabore à plusieurs journaux littéraires. Curieux des choses de l’art, ami de nombreux peintres - Derain et Vlaminck rencontrés en 1905, Picasso, l’année suivante-, il fréquente les milieux littéraires, élargit ses relations, connaît des périodes d’activité créatrice de plus en plus grande et se nourrit de ces images, de ces thèmes qui ne le quitteront plus. Il fait paraître, en 1909, son premier recueil, L’Enchanteur pourrissant, qui emprunte aux personnages mythiques des romans de la Table Ronde (Merlin, Viviane, Morgane) ses légendes de l’Occident. Et pas seulement : romans érotiques publiés sous le manteau, contes à tonalité fantastique, essais sur l’art, chroniques, courts poèmes, Alcools, en 1913 - recueil de ses meilleurs poèmes écrits entre 1898 et 1912, à la ponctuation délibérément supprimée et qui reprend la si mélancolique Chanson du Mal-Aimé (éconduit qu’il fut par Annie Playden, la toute jeune gouvernante anglaise dont il s’était épris)-, Calligrammes, publié en 1918, après sa mort - poèmes de la guerre et d’avant la guerre, jeux graphiques où le mot, la lettre, sur la page, forment un dessin, un visage, les gouttes à l’oblique de la pluie..., pièces de théâtre... Autant de diversité des genres, autant de génie créateur.
1916 : il est blessé à la tempe par un éclat d’obus, il subit une trépanation. Fait paraître Le Poète assassiné, contes et nouvelles à la fois autobiographiques et mythiques. Assombri par la guerre, durement éprouvé par sa blessure, il se désengage sans explication, de ses fiançailles avec Madeleine. En mai 1918, il épouse Jaqueline Kolb, la Jolie Rousse qu’il célèbre dans le dernier poème de Calligramme. Déjà affaibli par une congestion pulmonaire, il contracte la grippe espagnole. Il en meurt, un 9 novembre 1918, offrant un ultime titre évocateur - recueil de chroniques -, Le flâneur des deux rives. Moderne et intemporel. Dehors, la guerre est finie et fêtée.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite