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Entretien avec Jean-Jacques Lefrère
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Enveloppe adressée à Rimbaud, Harar Enveloppe d’une lettre adressée à Rimbaud.
Musée-Bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.
« Monsieur Rimbaud
Nég[ocian]t Français
à Harrar »

Vous avez consacré plusieurs ouvrages à Rimbaud, dont une biographie (Fayard, 2001) et deux albums, Rimbaud le disparu (Buchet-Chastel, 2004) et Face à Rimbaud qui rassemble photographies, peintures, caricatures et dessins (Phébus, 2006). Aujourd’hui, vous publiez aux Editions Fayard la Correspondance du poète. Comment avez-vous préparé cette édition de lettres qui, par bien des aspects, est différente de celles qui l’ont précédée ?

Jean-Jacques Lefrère : En adoptant quelques principes simples : suivre les dernières pistes pour tenter de retrouver des lettres inédites ; donner, non seulement les lettres de Rimbaud, mais celles de ses correspondants, souvent révélatrices et contributives à la connaissance sur le poète (ou l’ancien poète) ; vérifier, chaque fois que cela était possible, sur le manuscrit, le texte de toute lettre, et ce même si la fidélité au texte original était « garantie » par les précédents éditeurs. J’ai eu pas mal de surprises dans ce domaine : ainsi, dans le Fonds Doucet - c’est-à-dire dans une des plus grandes et des plus accessibles bibliothèques publiques parisiennes - seules la première et la quatrième pages d’une lettre adressée à Rimbaud avaient été publiées, avec un texte donné comme s’il s’agissait d’un ensemble : or les deux pages centrales étaient restées inédites parce que le scholiaste qui copia jadis le texte - ou plus probablement le fit copier - omit simplement d’ouvrir le feuillet. Et au cours des quatre ou cinq dernières décennies, nul ne s’était donné la peine d’aller vérifier... Enfin, l’éditeur, Fayard, a bien voulu me donner les moyens de reproduire, dans des cahiers hors-texte et en couleurs, le fac-similé de la plupart des lettres dont le manuscrit était accessible, soit dans un fonds public, soit dans une collection privée. Il me paraissait utile que le lecteur « voit » l’écriture de Rimbaud dans ces lettres.

Quels problèmes soulevés par l’édition de la correspondance avez-vous rencontrés ?

J.-J. L. Des problèmes attendus, d’autres moins. Identifier et répertorier les lettres perdues était un travail à entreprendre. Mais la principale difficulté a été évidemment de localiser, tant que faire se pouvait, les autographes des lettres dont le texte était connu mais dont le manuscrit était resté inaccessible. Je dois préciser que j’ai toujours reçu un très bon accueil de la part des conservateurs de fonds publics, mais aussi de la part des collectionneurs que j’ai sollicités. A chacun, j’ai expliqué comment je concevais cette édition en chantier, et l’adhésion a été chaque fois forte et immédiate. Ce fut une chance. Par ailleurs, l’annotation de la partie « africaine » de la correspondance de Rimbaud m’a imposé de me documenter quelque peu sur le dialecte amharique d’Abyssinie et sur les cartes du pays au temps de Rimbaud afin de localiser des villages ou lieux-dits mentionnés dans les lettres. Mais désormais je peux me targuer d’être devenu un référent pour les fluctuations du taux du café et du musc de la civette dans les marchés de Harar et d’Entotto au cours des années 1880, ce dont l’utilité ne vous échappera sans doute pas.

Parlez-nous de la constitution du corpus...

J.-J. L. Ce corpus s’est constitué tout au long du XXe siècle, à travers de multiples publications. Paterne Berrichon, le beau-frère posthume de Rimbaud, avait ouvert le feu en publiant un volume de lettres, non sans en caviardant quelque peu le texte. Plusieurs lettres de la période littéraire de Rimbaud ont ensuite été révélées, parfois par leur destinataire : c’est ainsi que Georges Izambard, qui avait été dans ses jeunes années le professeur de rhétorique de Rimbaud, publia lui-même les lettres qu’il avait reçues jadis de son élève du collège de Charleville. Et ainsi de suite, avec des jalons importants, comme le volume de trente-cinq lettres inédites à Alfred Ilg, paru en 1965 sous les soins de Jean Voellmy, qui les tenait de la propre fille du correspondant de Rimbaud. L’autographe de certaines lettres a connu un parcours parfois étonnant, comme celui de la lettre que Rimbaud adressa le 27 mars 1888 à Émile de Gaspary, vice-consul de France à Aden : après avoir été autrefois volé dans le dossier Rimbaud des Archives du ministère des Affaires étrangères, l’autographe réapparut sur le catalogue de la vente du 4 mai 2004 à Drouot-Richelieu, au cours de laquelle il fut récupéré par le Centre des Archives diplomatiques de Nantes. Du coup, la lettre était restée inédite, et cette édition de la correspondance de Rimbaud en donne pour la première fois le texte et le fac-similé.

Au début de votre préambule, vous évoquez les deux périodes de l’existence du poète : littéraire et post-littéraire. Une distinction « discutable et maintes fois discutée » qui semble trouver sa légitimité au sein de la correspondance...

J.-J. L. Oui et non. C’est vrai que la réalité de ces deux périodes est manifeste dans la correspondance : Rimbaud change de correspondants, de points d’intérêt et même d’écriture. Mais pas de ton : c’est le même personnage, au caractère entier, âpre, la même personnalité exigeante et intraitable, que l’on retrouve tout au long de la correspondance. Pour ma part, j’en suis venu à considérer que la seconde partie de la vie de Rimbaud n’est pas une absurdité par rapport à la première, pas même un accident. Elle en est au contraire l’aboutissement le plus logique, peut-être le seul envisageable pour Rimbaud. Le départ d’Europe et le séjour dans les pays de la Mer Rouge était l’une des sorties possibles, et pour nous aujourd’hui certainement la plus belle.

Bien que de nombreuses lettres de la première période, écrites par Rimbaud, aient disparu, quelques documents témoignent de la liaison bien connue entre Verlaine et Rimbaud dont la violence en est une des composantes essentielles...

J.-J. L. La violence, certainement, qui est exempte de peu de liaisons passionnées et qui tournent mal, et toutes les caractéristiques d’une rupture : l’amertume, le regret et l’incompréhension chez Verlaine, l’indifférence des pages tournées chez Rimbaud. Mais une autre composante de cette liaison, que l’on perçoit mal dans la correspondance par la perte des premières lettres échangées, est l’admiration réciproque. On déplorera longtemps, certainement, que la belle-famille de Verlaine ait détruit les lettres que Rimbaud, de Charleville, avait adressées à ce Verlaine dont il ne connaissait que les vers.

Les deux poètes qui s’intéressent à des formes poétiques nouvelles se nourrissent de l’oeuvre de l’autre...

J.-J. L. Quelques lettres montrent qu’ils échangeaient leurs écrits, que l’un les faisait lire à l’autre. Elles sont d’autant plus précieuses que c’est tout ce qui a subsisté de leurs échanges poétiques, qui ont eu probablement un rôle de premier plan sur leur œuvre. Ceci est vrai pour la poésie de Verlaine, on l’a souvent dit, mais aussi pour celle de Rimbaud, on l’a moins souligné.

Parlez-nous de la correspondance familiale de Rimbaud, de sa relation avec sa famille qu’il nomme « Chers amis » et à qui il écrit en 1882, « ...à présent je suis fort habitué à toute espèce d’ennuis, et si je me plains, c’est une espèce de façon de chanter »...

J.-J. L. C’est un certain Rimbaud qui apparaît dans ces lettres à sa mère : avant tout un fils qui cherche l’approbation et l’estime maternelles, qui veut paraître raisonnable et soucieux d’assurer son avenir, surtout financier. Nombre de ces lettres à la famille sont une geinte qui prend des allures de ritournelle. Mais on se fourvoierait à ne considérer le Rimbaud du Harar qu’à travers cette correspondance, ce que l’on a, au demeurant, longtemps fait. Il faut lire les lettres à d’autres correspondants, ainsi que les témoignages et les documents sur le Rimbaud de cette époque, pour se donner tous les moyens d’entrevoir la réalité du personnage qu’il était devenu.

L’appareil critique, les lettres et les indications concernant l’existence des lettres qui n’ont pas été retrouvées permettent d’entrevoir ce qu’a été le quotidien de celui qui rêve d’être toujours ailleurs...

J.-J. L. Être toujours ailleurs, oui, ou surtout devenir quelqu’un d’autre, ou plus encore réussir dans des actions qui, en fin de compte, laissaient perpétuellement insatisfait celui qui les entreprenait en s’y donnant corps et âme. Les lettres écrites d’Aden ou du Harar aux autres Européens d’Abyssinie ou au ras Makonnen sont à cet égard des plus significatives : on a l’impression d’assister à l’activité professionnelle de Rimbaud, on le voit compter ses sacs de café et organiser l’expédition des caravanes vers la côte ou vers le Choa, royaume de Ménélik. Ce sont souvent des comptes d’épicier, mais d’un épicier hors du commun.

Le lecteur peut lire également des documents écrits ou parus du vivant de Rimbaud, comme des extraits du Journal de Vitalie Rimbaud ou telle lettre de Verlaine à Victor Hugo de 1873. Ces documents contribuent à dessiner le contexte familial, littéraire, social ou politique de l’époque...

J.-J. L. Il était tentant et, je l’espère, utile de montrer comment l’oeuvre faisait son chemin de notoriété pendant que son auteur, qui l’avait abandonnée et qui la reniait, vivait une autre existence. On peut même trouver que, dans les dernières années, cette correspondance prend un côté tragique, avec la marche de Rimbaud vers une mort que le lecteur sait inéluctable et proche, et la progression de son oeuvre de jeunesse vers la célébrité. Le sort a voulu que la mort et la gloire rejoignent Rimbaud au même moment : lorsque le Reliquaire, recueil de ses poèmes paru à son insu à Paris, a été saisi chez l’éditeur, il restait à Rimbaud, qui agonisait à Marseille, moins d’une vingtaine d’heures à vivre...


Les livres de Jean-Jacques Lefrère consacrés à Arthur Rimbaud :

Arthur Rimbaud
Éditions Fayard, 2001
Collection Biographies Littéraires
1416 pages, 44,50 €

Face à Rimbaud
Éditions Phébus, 2006
Collection Beaux Livres
184 pages, 39,50 €

En collaboration avec
Jean-Hugues Berrou, Pierre Leroy
Rimbaud ailleurs
Éditions Fayard, 2004
Collection Biographies Littéraires
304 pages, 45 €

Rimbaud au Harar
Éditions Fayard, 2002
Collection Biographies Littéraires
320 pages, 45 €

En collaboration avec
Jean-Hugues Berrou, Pierre Leroy
Rimbaud à Aden
Éditions Fayard, 2001
Collection Biographies Littéraires
168 pages, 30 €

Rimbaud le disparu
Éditions Buchet-Chastel, 2004
193 pages, 40 €

Arthur Rimbaud
Éditions Pierre Horay, 2004
193 pages, 40 €

Les Saisons littéraires
de Rodolphe Darzens suivi de
Documents sur Arthur Rimbaud
Éditions Fayard 1998
792 pages, 38,10 €

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