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John Dos Passos.
Lettres à Germaine Lucas Par Corinne Amar

 

PAR CORINNE AMAR

John Dos Passos, LettresMademoiselle, S’il vous plaît, qui est Darius Milhaud ? Le jeune Dos Passos, féru de musique et posant ingénument la question, ignorait tout du compositeur français - son exact contemporain (1892-1974). Cela lui donna, en tout cas, la bienheureuse occasion d’écrire la première ligne d’une première lettre, un 18 juin 1919, à une jeune femme cultivée et dilettante, excellente pianiste, issue d’une vieille famille aristocratique et sœur d’une de ses connaissances, rencontrée, lors d’un concert, à Paris : Germaine Lucas-Championnière.
Paris est à la mode, pour un Américain, né à Chicago, fils de bonne famille aisée et débarqué en Europe, et comme Hemingway, comme Fitzgerald, John Dos Passos (1896-1970) découvre Paris. Parce qu’il « voulait voir la guerre à tout prix », il la vit, comme ambulancier dans la Croix-Rouge américaine ; l’armistice conclu, le voilà à Paris. Attendant sa démobilisation, il savoure le privilège de séjourner dans une des villes les plus cosmopolites du monde et des plus réjouissantes, par l’euphorie artistique qui la secoue, l’espace de liberté qu’elle offre, la multitude d’intellectuels et d’artistes avant-garde qui l’adoptent. C’est « la belle vie ». Il a vingt-trois ans. Par Germaine, d’emblée, il est séduit : cette « paisible jeune fille avec de beaux yeux et de beaux cheveux, ne vivait que pour la musique. Nous avions à peu près les mêmes goûts, mais elle en savait beaucoup plus long que moi ». Car ces jeunes gens sont fous de musique, et moderne, de préférence. Alors, à chaque fois qu’il le peut, Dos Passos s’arrange pour se faire inviter chez la mère, Madame Bibi, rue de Clichy, où elles habitent. « Quand je me débrouillais à me faire inviter pour le thé, Germaine jouait au piano les chansons de Milhaud. Nous cultivâmes ensemble un attachement maladif pour Pelléas et Mélissande. Elle chantait et je marmonnais les paroles en grimpant au 52 de la rue de Clichy : "Toute ta chevelure, Melisande, est tombée de la tour" »
Ainsi, va s’amorcer une amicale, affectueuse correspondance, longue de cent soixante lettres et en français, échangées pour une large part, entre 1919 et 1929. John se lie, aime à se confier, a confiance ; elle est « sa chère amie », port d’attache de prédilection. Du court billet, à la longue lettre, du croquis esquissé, à la carte postale, d’un voyage à l’autre, il envoie un mot, une évocation impressionniste ou naturaliste des villes qu’il traverse. Dans l’intervalle de ces dix années, John Dos Passos publie cinq romans, est à la fois écrivain, journaliste, reporter, poète, dramaturge... L’épistolier est un infatigable voyageur, on le retrouve en Espagne, au Portugal, en Angleterre, en France, au Maroc, au Mexique, en Russie... Il est curieux de tout et de la langue étrangère (fautes comprises), il est gourmand ; de Santander, le 9 août 1919, il écrit : « Je suis en train de manger une glace énorme et fantastique au son du guitarre dans un café bruyant près du port. Mes oreilles sont bourrés de sonorités, de disputes espagnoles, de sons frêles du guitarre d’un aveugle aux yeux rongés de quelque maladie affreuse... Je me promène avec un dictionnaire dans une main et une grammaire dans l’autre, essayant de me remettre au courant des sinuosités de la langue espagnole... ». Il écrit à sa correspondante, même quand il est à Paris. Il est heureux, lorsque des lettres d’elle l’attendent. Ainsi, de Beyrouth, le 12 janvier 1922 ; « Trois lettres de vous trouvés au consulat ont fait un peu pour me consoler pour le reste de la belle barbarie du désert et le retour dans le monde occidental de bains chauds et de dîners à prix fixes. Il y a dix jours que je suis arrivé à Damas très sale barbu monté sur un beau petit cheval gris, en compagnie d’un sayid un peu fou... ».
En 1968, le fil de leur correspondance, ténu, reprend ; elle a soixante-treize ans, il en a soixante-douze, il mourra deux années plus tard et son autobiographie La belle vie vient de paraître en français, au Mercure de France.
En soixante-quatorze années d’existence, il aura laissé quarante-deux romans, des recueils de poèmes, des essais, des pièces de théâtre et plus de quatre cents œuvres d’art, car il dessinait aussi, peignait... Il fut l’écrivain d’une époque, celle de la Première Guerre mondiale et « d’une génération perdue », celle de l’illusoire prospérité d’une Amérique avide de réussite et d’argent. Romancier de Manhattan Transfert (1925) et de sa célèbre trilogie U.S.A (1930-1936), pessimiste et quoique désabusé, il n’en resta pas moins, pour toujours, idéaliste, engagé au service de la conscience collective, soucieux des valeurs individuelles et anti-conformistes. Il fut cet « architecte de l’histoire », en prise directe sur son époque et dont la préoccupation principale était de « tenter de découvrir ce que disaient et pensaient les gens ».

John Dos Passos
Lettres à Germaine Lucas-Championnière.
Édition de Mathieu Gousse
Collection Arcades, Gallimard
octobre 2007, 294 pages, 11,50 €

Ouvrage publié avec le concours de la Fondation La Poste

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