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Entretien avec Bertrand LorquinPropos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Max Beckmann, Morgue, 1922 Max Beckmann
Morgue, 1922
Xylographie
© Adagp, Paris 2007

L’exposition « Allemagne, les années noires » s’inscrit dans une période historique, 1913-1930. Les oeuvres montrées interrogent le rapport entre l’art et l’Histoire...

Bertrand Lorquin Cette exposition pose la question de la disparition d’un art lié à l’Histoire, qui traduisait fidèlement les événements fondateurs des sociétés européennes. Cette grande tradition qui a vu le jour avec la création de l’Académie en 1665 et s’est poursuivie jusqu’à la fin du XIXe siècle a fourni les portraits des grands hommes, les monuments à la gloire des règnes et des monarchies, et a immortalisé les victoires. Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, au moment où apparaît la modernité avec les mouvements avant-gardistes, tels les impressionnistes, les fauves, les symbolistes puis les expressionnistes en Allemagne et les cubistes, la peinture d’Histoire est mise à mal. Au descriptif est venu s’ajouter des questions de style. Le sujet représenté compte davantage que la manière dont on le représente, et l’inconscient entre en jeu. La naissance de la photographie puis l’apparition du cinéma, avec la représentation de la réalité, achèvent d’ébranler l’édifice mis en place par l’Académie. Pourtant, des artistes, pour la plupart issus du mouvement expressionniste, qui participeront à la Première Guerre mondiale, prendront en charge l’Histoire, le déroulement des événements, se porteront témoins, avec les instruments de la peinture, de ce qu’ils vont vivre et des circonstances dramatiques auxquelles ils vont assister. Ce sont essentiellement les artistes allemands qui vont décrire la Première guerre mondiale. Ils vont réécrire l’Histoire.

Pourquoi ont-ils éprouvé, plus que les peintres français, le besoin de décrire la guerre ?

B. L. Il y a plusieurs réponses à cette question. Peut-être parce qu’ils ont perdu la guerre. Peut-être aussi parce que, au-delà de la guerre, c’est toute la société militaro-prussienne qui est visée. Cette caste militaire qui a embrigadée l’Allemagne n’existait pas en France, elle a disparu avec la Révolution française. Ces œuvres allemandes dénoncent un Etat tout puissant qui réduit ses sujets à l’état d’objets.
En France, là où la peinture échoue à montrer la réalité du front, une littérature abondante va tenter, après la guerre, de restituer l’expérience du combattant.

Avant la Première Guerre mondiale, un thème se dégage de l’oeuvre des artistes allemands...

B. L. Il est justement très intéressant de remarquer que le thème de l’Apocalypse est extrêmement présent dans l’art allemand avant la guerre de 1914, alors qu’il ne l’est pas en France. Ce thème est chargé d’une puissance prémonitoire, il est une anticipation de l’Histoire. Il est aussi très largement dû au concept de la ville, ville qui pervertit le genre humain, qui déshumanise. Les artistes expressionnistes ou proches de ce groupe assistent à la crise de la société allemande d’avant 1914 qui passe d’un monde ancien fondé sur les valeurs du sol à une société industrielle. Le caractère visionnaire de leur art est désormais lié aux tumultes du monde moderne.

Quatre peintres sont plus largement représentés dans l’exposition : Meidner, Beckmann, Dix et Grosz. Ils ont tous une expérience de la guerre et leur oeuvre porte la violence inhumaine de l’époque...

B. L. Celui qui sera le plus impliqué, c’est Otto Dix. Il est dans une unité combattante. Contrairement aux autres, Dix est en première ligne.

La peinture a un rôle essentiel, celui de témoigner, de restituer la mémoire collective. Elle est également marquée par un caractère biographique.

B. L. Absolument. Pour Otto Dix, la guerre est vraiment la grande affaire de sa vie. Il change totalement de style, abandonne les avancées artistiques, renonce à un style cubo-futuriste et même à l’expressionnisme. Il s’inspire des maîtres anciens, Holbein, Grünewald ou Dürer pour faire ce fameux corpus du portfolio intitulé La Guerre. Une œuvre magistrale, d’une portée immense qui n’a pas son équivalent. C’est après la guerre, en 1923, que Dix réalise cette série de gravures. Le conflit continue à le hanter, à revenir dans son œuvre comme étant le sujet majeur sur lequel il a besoin de s’exprimer. Il alterne les langages graphiques, travaille la peinture, réalise plusieurs tableaux très importants dont La Tranchée qui montre une rupture complète de style. Ses peintures, d’une facture extrêmement vériste qui n’a plus rien à voir avec l’expressionnisme, témoignent de son recours à l’art ancien. C’est ce qui annonce le grand courant de la Nouvelle objectivité.

Une salle du musée est consacrée aux cartes postales dessinées d’Otto Dix, envoyées du front et témoignant du quotidien des troupes...

B. L. Dix est non seulement un combattant, mais aussi un « reporter » de guerre. À travers une quantité de dessins, d’aquarelles, de gouaches, et de cartes postales, il livre un véritable reportage. Il illustre près de 300 cartes qu’il envoie à sa compagne de l’époque, Helene Jakob, en lui demandant de les conserver. Il sait déjà qu’il s’en servira plus tard pour continuer à poursuivre ce travail d’histoire et de description. C’est d’ailleurs un cas unique où la Poste a joué un rôle majeur dans une oeuvre.

L’écriture n’est qu’un prétexte...

B. L. Le texte est en esperanto et sans intérêt. Il disait juste « Bonjour, je suis vivant, il fait beau »... Ce qui était important, c’était le dessin. Ces cartes postales dans lesquelles il a retenu toutes sortes d’indications vont donc lui servir de matériaux pour la deuxième partie de son œuvre à savoir le portfolio réalisé en 1923. Certaines sont toujours cubo-futuristes, presque cézaniennes, et d’autres sont déjà beaucoup plus réalistes, avec des descriptions naturalistes, tels les abris, le portrait d’un camarade de combat, le champ de bataille complètement dévasté...

Parlez-nous de la facture des œuvres picturales, de ce langage artistique ou se mêlent réalisme et grotesque...

B. L. Le grotesque frappe beaucoup dans cet art allemand, il ne tient pas qu’à Dix mais s’étend aussi à tous les autres artistes. Dans l’expressionnisme allemand de l’avant-guerre, il y a non seulement ce thème de l’Apocalypse mais aussi une certaine dimension du pathétique. À ce pathétique avant-guerre, va se substituer le grotesque après-guerre. La question de la beauté qui a toujours été la préoccupation de l’art, est, dans ces œuvres-là, congédiée. L’art que livrent ces artistes allemands de l’après-guerre n’a plus recours à la beauté. Les peintres ressentent le besoin de décrire ce qu’ils voient, c’est-à-dire l’histoire de la République de Weimar qui va succéder au régime impérial. Ils observent la dérive qui s’est emparée de la société, mettent en scène les estropiés, ceux qui sont meurtris, ruinés, dont la misère indiffère totalement les profiteurs de guerre qui festoient pendant que les autres mendient. Il y a une espèce d’échappement des valeurs morales et un sentiment de laideur, comme si la guerre avait rendu les choses irréversiblement laides. Tout ce qui se dégage des gravures de Grosz, de Dix, de Beckmann, est que la République de Weimar est une caricature atroce où le détail est souligné et le trait tiré à l’extrême. C’est une laideur de caractère, une laideur physique et morale. Par souci d’authenticité, les peintres représente l’abjection du réel.

Le « Siegfried Hitler » de Grosz est prémonitoire...

B. L. Une lucidité et une conscience politique extraordinaires animent ces artistes. Ils continuent à dénoncer cette caste militariste prussienne qui relève la tête après la défaite de 1918, en se déchargeant de toute responsabilité. Le Général Ludendorff dira « Ce n’est pas l’armée allemande qui a perdu la guerre, c’est le prolétariat allemand qui a donné un coup de poignard dans le dos à l’armée. » Les artistes repèrent aussi très tôt le Caporal Hitler et dès 1922, Grosz le représente sous la forme d’un Siegfried grotesque.

Ces mêmes artistes seront en 1937 diffamés, leurs oeuvres seront offertes aux sarcasmes du public, identifiées comme étant de l’« art dégénéré »...

B. L. Avec l’arrivée au pouvoir du nazisme et cette fameuse exposition d’« art dégénéré », tous ces peintres sont réduits au silence. Dix se fait oublier et se réfugie dans le paysage. Grosz et Beckmann fuient l’Allemagne et émigrent aux Etats-Unis. Meidner se consacre à l’enseignement, avant de vivre dans l’exil londonien de 1939 à 1952. Plus jamais l’art ne va tenter de prendre en charge l’Histoire.

Certaines des oeuvres exposées au Musée Maillol n’ont jamais été montrées auparavant...

B. L. Les œuvres de Ludwig Meidner, par exemple. Il a livré une vision complètement hallucinée de la guerre, son portfolio de 1914 n’a jamais été vu. Et même les œuvres de Dix, de Beckmann et de Grosz qui sont intrinsèquement liées à l’Histoire n’avaient été que partiellement montrées, jamais confrontées et réunies en une même exposition. La grande exposition Beckmann, par exemple, présentée au Centre Georges Pompidou en 2002, donnait à voir une partie de l’oeuvre du peintre sans vraiment la relier aux événements. Toute cette production artistique n’a de sens que si on la confronte au contexte dans lequel elle a été conçue et réalisée.

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