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Gustave Flaubert : portrait.
Par Corinne Amar

 

Flaubert, Bouvard et Pécuchet 1881 « ...Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle », écrivait, en 1863, à l’âge de quarante-deux ans, celui qui allait faire de la missive son geste d’écriture le plus familier jusqu’à la fin de sa vie et laisser une prodigieuse et foisonnante Correspondance de plus de quatre mille lettres ; un travailleur acharné, partagé entre romantisme et réalisme, qui avait déjà Madame Bovary et Salambô derrière lui, n’allait pas tarder à entamer L’éducation sentimentale ; un fou d’Orient et de ses descriptions impériales, atemporelles ; un écrivain prodigue, multiple qui, lorsqu’il entreprenait un roman, s’épuisait en recherches - politique, histoire, littérature, philosophie, religion mais aussi, archéologie, botanique, physiologie... -, si loin du jeune étudiant de vingt ans, entré en année de droit, pour obéir à l’injonction paternelle, et qui osait proclamer : « Je me fous pas mal du Droit, pourvu que j’ai celui de fumer ma pipe et de regarder les nuages rouler au ciel, couché sur le dos en fermant à demi les yeux. C’est tout ce que je veux ».
Gustave Flaubert naît en 1821, un 12 décembre, à l’hôpital de Rouen où son père est chirurgien en chef. Les dix premières années de sa vie passées dans la proximité de cet hôpital, éloigné d’un père trop occupé, entre un frère aîné plus brillant que lui et une petite sœur aimée, Caroline, lui sont tristes ; il y développe un fond de solitude et de pessimisme mais sans doute aussi, le goût de la science, de l’observation méticuleuse et objective. Il est interne au lycée de Rouen, peu après. Ses premiers écrits de lycéen romantique, « insurrectionnel et oriental » dans l’âme, sont des contes fantastiques, des confidences autobiographiques, un roman « métaphysique et à apparitions » (Smarh, 1839). C’est au cours de l’été 1836, à Trouville, où la famille Flaubert a l’habitude de passer ses vacances, qu’il échange quelques paroles avec Elisa Schlesinger, femme d’un éditeur de musique, et cette rencontre le bouleverse, qui marque le début d’une passion, muette, prolongée - grand amour inaccompli de Flaubert - devenue, avec la maturité, adoration quasi mystique. Elisa Schlesinger inspirera nombre de ses œuvres, depuis les Mémoires d’un Fou (1838), à Novembre (1842), jusqu’à la première version de L’Education sentimentale (1845), avant de réapparaître sous les traits de Madame Arnoux, dans la seconde version (1869) ; trente-cinq ans plus tard, il lui écrira encore, affectueux et nostalgique : « ...Voilà pourquoi, chère et vieille amie, éternelle tendresse, je ne vais vous rejoindre sur cette plage de Trouville où je vous ai connue et qui, pour moi, porte toujours l’empreinte de vos pas. (...)
Venez donc, nous avons tant de choses à nous dire, de ces choses qui ne se disent pas, ou qui se disent trop mal, avec la plume
(6 septembre 1871). »
Il entreprend des études de droit, à Paris, sans enthousiasme. En janvier 1844, il est terrassé par une crise nerveuse, la première d’une longue série - « Je me suis senti tout à coup emporté par un torrent de flammes » -, grave crise qui le sauve, obligeant sa famille à accepter qu’il arrête ses études. Son père achète à Croisset, près de Rouen, une belle demeure du XVIIIe siècle. Il s’y calfeutre, achève une première version de L’Éducation sentimentale, puis accompagne en Italie sa sœur qui vient de se marier. A Gênes, il découvre La Tentation de saint Antoine, ce tableau de Bruegel représentant les visions de l’ermite taraudé par ses démons ; thème qui le hantera, l’accompagnera durant toutes ses années d’écrivain et dont il fera un récit (1874). En 1846, la mort de son père, puis de sa jeune sœur quelques mois plus tard, en couches (il adoptera sa fille, Caroline), l’assombrissent plus encore. Les événements de sa vie, loin des mondanités, sont ses relations avec ses amis (Maxime Du Camp, le poète Louis Bouilhet surtout...), ses voyages, sa rencontre, puis sa liaison, avec Louise Colet, longue - de 1846 à 1855 -, orageuse, entrecoupée de ruptures. « Tu donnerais de l’amour à un mort. Comment veux-tu que je ne t’aime pas ? Tu as un pouvoir d’attraction à faire dresser les pierres à ta voix. Tes lettres me remuent jusqu’aux entrailles. N’aie donc pas peur que je t’oublie ! Tu sais bien qu’on ne quitte pas les natures comme la tienne, ces natures émues, émouvantes, profondes. » lui écrit-il, le 11 Août 1846. C’est une jeune femme ambitieuse, libérale, elle publie des poèmes, des nouvelles, des romans, quelques ouvrages autobiographiques ; dans son salon, se retrouve tout un monde littéraire. Flaubert lui écrit des centaines de lettres d’amour, enflammées, magnifiques, la conseille dans son œuvre, lui parle longuement de la sienne en gestation (surtout Madame Bovary), s’expose, s’analyse. « Que de fois, sans le vouloir, n’ai-je pas fait pleurer mon père, lui si intelligent et si fin ! mais il n’entendait rien à mon idiome, lui comme toi ! comme les autres. J’ai l’infirmité d’être né avec une langue spéciale dont seul j’ai la clé. Je ne suis pas malheureux du tout, je ne suis blasé sur rien, tout le monde me trouve d’un caractère très gai, et jamais de la vie je ne me plains », poursuit-il dans cette même lettre. Il se sait méthodique, laborieux, aime le travail. Son fameux Voyage en Orient, de novembre 1849 à juin 1851, alors qu’il visite l’Egypte, Jérusalem, la Syrie, Constantinople, l’Italie..., en compagnie de son ami Maxime Du Camp, fait pour la première fois l’expérience d’une liberté complète et, grâce au journal de voyage, de « l’apprentissage de la description », lui donne à penser ses aspirations en termes de destin, de détermination. Il s’est empli les yeux et la mémoire de merveilles, d’exotisme, de sensualité. A son retour, il écrit Madame Bovary. Il y passe cinquante-trois mois. « Tu n’as point, je crois, l’idée du genre de ce bouquin », écrit-il à Louise Colet, le 31 janvier 1852. Autant je suis débraillé dans mes autres livres, autant dans celui-ci je tâche d’être boutonné et de suivre une ligne droite géométrique. Nul lyrisme, pas de réflexions, personnalité de l’auteur absente. Ce sera triste à lire ; il y aura des choses atroces de misère et de fétidité. » Parti d’un fait divers paru dans les journaux et source de son inspiration, il compose « patiemment » l’histoire d’Emma Bovary, décidé à décrire la petite bourgeoisie provinciale, à se pencher sur les mousses de moisissure de l’âme et ce, avec noblesse. Trois mois plus tard, le 20 mars, il lui confie encore : « J’ai passé une mauvaise semaine ; je me sens par moments stérile comme une vieille bûche. J’ai à faire une narration. Or le récit est une chose qui m’est très fastidieuse. Il faut que je mette mon héroïne dans un bal. Il y a si longtemps que je n’en ai vu un que ça me demande de grands efforts d’imagination. Et puis c’est si commun, c’est tellement dit partout ! Ce serait une merveille que d’éviter le vulgaire, et je veux l’éviter pourtant. » Commencé en septembre 1851, le roman est terminé en avril 1856, travail dont on peut suivre presque quotidiennement l’évolution dans la correspondance à Louise Colet, (près de deux cents lettres entre 1851 et 1854), comme dans les manuscrits (neuf volumes en tout), et dont fait part l’ouvrage de Thierry Poyet, Madame Bovary, Le roman des lettres (l’Harmattan, 2007), qui à partir de la correspondance de Gustave Flaubert, recense toutes les lettres qui évoquent le roman, pour étudier Madame Bovary. Il y eut certes un procès, mais le roman valut, à Flaubert, avec la célébrité, la reconnaissance littéraire. Aussitôt après, il entreprend un autre projet littéraire ; il veut « sortir du monde moderne », écrire sur de grandes choses somptueuses, des batailles, des sièges, une ville disparue, rêve d’un vieil Orient légendaire, personnel, fabuleux [...] « On n’a rien écrit sur tout cela », disait-il à Louise, en 1854. De 1857 à 1862, pendant cinquante-neuf mois, il se consacre à la rédaction de « Carthage », qu’il intitulera finalement Salammbô. C’est un homme à la fois solitaire et mondain, déçu de la « sottise bourgeoise », souffrant terriblement de la mort de ceux qui lui sont chers, ami des Goncourt, de Sainte-Beuve, Théophile Gautier..., de George Sand, qu’il aime de tout son cœur et que l’échange de lettres exprime, qui rédige Un cœur simple au moment où, en juin 1876, elle meurt, et qui confie : « J’avais commencé Un cœur simple (...) uniquement pour lui plaire » ; c’est un écrivain qui ne cesse d’écrire, et dans une quête continuelle de la perfection, dans l’amour de la plume et du destinataire aussi, sensible à la dimension du sacré et reconnaissant et ne brûlant jamais rien d’aucun manuscrit - ces pauvres pages-là, en effet, qui m’ont aidé à traverser la longue plaine -, qui meurt enfin, en 1880, dans son hameau de Croisset, d’une hémorragie célèbrale, alors qu’il achevait Bouvard et Pécuchet.

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