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Prix Sévigné 2007 : Joseph Roth, Lettres choisies Par Corinne Amar

 

Joseph Roth, Lettres choisies On connaît peu ou pas cet écrivain autrichien, romancier, grand prosateur de la première moitié du XXe siècle et tout autant grand journaliste, né en 1894 en Galicie, près de la frontière russe, mort, jeune, à Paris, à l’âge de quarante-cinq ans. La correspondance de Joseph Roth, mise à la lumière par Stéphane Pesnel (récompensé par le prix Sévigné 2007) qui lui rend hommage, permet d’ouvrir en même temps que vingt-huit années d’une vie déjà commencée, tout le visage d’une époque ; celle de la crise politique de l’Europe et de la menace montante du nazisme, celle d’un intellectuel juif allemand, témoin de cette crise, désespéré d’une Autriche perdue, apatride et contraint de l’être, lorsque Hitler arrive au pouvoir, en 1933, parce que « ses origines juives, sa sensibilité humaniste et son exceptionnelle clairvoyance politique » lui avaient dicté le choix de l’exil en France. Lire cette correspondance, c’est suivre, depuis les années de jeunesse, l’autoportrait d’un écrivain de culture à la fois juive, slave et allemande, attaché à la littérature et à l’écriture, conscient de la fondamentale question de la responsabilité morale de l’écrivain, attaché à sa langue allemande envers et contre tout, qui écrit comme il souffre, réinvente parfois son histoire et son identité, se confie, enjoué, affectueux, à ses jeunes cousines, nous fait partager une correspondance des plus lucides et des plus riches avec son contemporain Stefan Zweig (1881-1942), son grand interlocuteur pendant plus d’une dizaine d’années, laisse toute sa vulnérabilité, sa détresse infinie s’épancher, lorsqu’il écrit à sa traductrice et chère confidente Blanche Gidon, à qui il avouera - misérablement malade, buveur, honteusement pauvre - que son « cœur est aussi vide qu’un désert et aussi obscur qu’une fosse souterraine » (8 mai 1936), alors qu’il se laisse, peu à peu, mourir.
Dans ses jeunes années, il étudie la philosophie et les lettres, à Lemberg, puis à Vienne. Il est correspondant de guerre, pendant la Première Guerre mondiale. Dès 1923, à Vienne à nouveau, il devient journaliste - chronique, reporte, croque faits quotidiens, observations, aperçus de destins individuels -, excelle dans cette carrière, qu’il mènera toujours de front avec celle de romancier. En 1932, un an avant de quitter l’Allemagne pour la France et l’exil définitif, il achève son œuvre la plus célèbre ; roman historique et magistrale analyse, La Marche de Radeztky (1932) retrace la chute de l’Empire austro-hongrois et la désintégration de la société autrichienne à travers trois générations de la famille von Trotta.
En 1933, il est à Paris. Joseph Roth collabore à des journaux d’émigrés allemands, poursuit son œuvre romanesque, voyage un temps en Europe puis finit par ne plus bouger du minuscule périmètre parisien qui lui sert d’asile, à jamais nostalgique d’un paradis perdu sinon malade de lui-même et malheureux de la consolidation du pouvoir hitlérien.
Les lettres des débuts le montrent léger, empli d’humour, d’énergie de vie, heureux de rêver. Ainsi, à sa cousine, Paula, à qui il raconte sa vie d’étudiant, en 1916, de Vienne, il écrit : « Aujourd’hui, aujourd’hui seulement, je suis à la fois doge de Venise et va-nu-pieds italien, mais demain, demain, je serai de nouveau un poète allemand perdu dans ses rêves, un amoureux de l’art, un étudiant en littérature allemande inscrit en sixième semestre et disciple du professeur Brecht. (...) J’ai un sofa rouge avec des décorations jaunes, je vais bientôt m’y allonger pour faire un somme. Il est maintenant trois heures et je resterai allongé jusqu’à cinq heures. Puis je ferai ma toilette et j’irai me promener. » (p.26). Plus tard, au milieu de vœux qu’il lui adresse, il lui souhaitera de ne jamais perdre le rire. « Le rire est une clochette au son léger et argentin qu’un bon génie nous a donnée pour qu’elle nous accompagne sur le chemin de notre vie. Mais parce qu’elle est si légère et difficile à garder bien en main, on risque de la perdre. Quelque part en chemin. Et le destin vient à passer avec ses bottes aux semelles épaisses et le foule aux pieds, ce rire. » (p.27). Vœu prémonitoire, qu’il s’était peut-être adressé à lui-même, pour se préserver de ce qu’il n’allait pas tarder à perdre ?... Il écrit, il écrit chaque jour, dans « le seul but - dit-il - de me perdre dans des destins imaginaires ». Il écrit avec acharnement, mais le cœur n’y est bientôt plus. À Stefan Zweig, le 23 octobre 1930, il confie : « Qui ne se sentirait pas écoeuré par la situation politique ? Vous avez raison, l’Europe est en train de se suicider, et la lenteur et la cruauté de ce suicide proviennent du fait que c’est un cadavre qui est en train de se suicider. Cette lente agonie présente une similitude diaboliquement troublante avec une psychose. C’est à cela que ressemble le suicide d’un psychotique. Le diable gouverne véritablement le monde. » (p.201). Près d’une dizaine d’années plus tard, avant de mourir, il est conscient que « cette décennie, avec ce qu’elle contient d’intense perversité infernale, aurait de quoi déshonorer des siècles ».
Pour Joseph Roth, comme pour les héros de ses romans, l’innocence existentielle est à jamais perdue. Ses dernières lettres, à Stefan Zweig comme à Blanche Gidon le montrent inquiet, amer, pessimiste, épuisé par des corrections de manuscrit, en proie à des souffrances indicibles, préoccupé de trouver de l’argent pour survivre, soucieux de se désintoxiquer de l’alcool qui le détruit, loin d’être en bonne santé.
Le 16 juin 1936, il écrit à Blanche Gidon : « Depuis environ trois ou quatre semaines, je ne bois plus une goutte d’eau de vie. Ma situation ne s’en est pas améliorée pour autant. Et ma santé n’est guère meilleure. Au moment où l’on se trouve tout au bord du précipice, ce genre de considérations n’a plus guère de sens. Mais je ne bois que du vin, mes pieds sont tout de même enflés, mon cœur est empli de chagrin, aussi lourd qu’une pierre, et face à moi il n’y a que le vide au sens propre du terme. C’est un sentiment effroyable que de ne pas savoir, de ne pas savoir le moins du monde de quoi on va vivre la semaine qui vient. Il y a seize ans, je pouvais le supporter. Aujourd’hui je ne le peux plus. » (p. 504). Sa dernière lettre connue, c’est à elle encore qu’il l’adressera. Il meurt le 27 mai 1939, à l’hôpital ; lui aura été épargnée la douleur de la déclaration de guerre, de la débâcle, de la Shoah. Dans un cimetière de banlieue, on peut lire sur la dalle grise cette simple indication : « Poète autrichien », alors qu’il avait, dit-on (cf. Joseph Roth, le saint buveur de Géza von Cziffra/Anatolia/Éditions du Rocher), exprimé le désir, que cette phrase de Kleist fût gravée sur sa tombe : « La vérité c’est que personne ne peut rien pour moi sur cette terre ».

Joseph Roth
Lettres choisies (1911-1939)
Traduction et édition de Stéphane Pesnel
Éditions du Seuil, avril 2007
Prix Sévigné novembre 2007

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