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Extraits choisis - Henri Thomas

 

Henri Thomas lettre à Paulhan Lettre de Henri Thomas à Jean Paulhan
7 mars 1944
Fonds J. Paulhan/IMEC
Éditions Claire Paulhan

Henri Thomas
Carnets 1934-1948
« Si tu ne désensables pas ta vie chaque jour... »
Éditions Claire Paulhan

1935
[22 ans]

Dimanche 13 janvier 1935

Pour vaincre inquiétude et la crainte : la réflexion sur les grands livres, la conquête méthodique.
La vérité n’est pas à découvrir dans mes faiblesses et mes hésitations ; la vérité n’est pas le bas-fond démâté, mais la plénitude qui le recouvre et vient former une nouvelle épaisseur, même si le bas-fond doit seul subsister à la fin. (Ce qui n’est pas vrai ; il est possible de se perdre dans la mort avec toutes les richesses de la vie).
Le personnage reste avec les spectateurs, plutôt que ceux-ci ne le suivent. Le personnage ne sait pas où aller ; le poète ne lui a pas trouvé de chemins.


1940
[27 ans]

Marche à la boussole
Ut non usus sit sed experimentum. Sénèque
[« Non par l’usage, mais par l’expérience »]

25 août 1940

Deux chemins pour l’écrivain vers un art qui soit l’expérience exacte de l’homme (là réside, sinon la « perfection », du moins l’équilibre, le juste rapport, le caractère complet qui fait d’une œuvre un monde total) : le chemin qui rapproche l’expression de l’homme tel qu’il est, et côtoie les trous, les effondrements et les paludes de la nature non forcée ; et le chemin qui rapproche la nature de l’écrivain (de l’artiste) de l’expression qui s’impose à son esprit ; alors la volonté supporte l’œuvre comme elle supporte l’homme ; celui-ci se forme en même temps que son œuvre ; pas de coupure entre l’homme et l’œuvre, ni de compensations, de rachats, mais unité dans la volonté, l’expression étant une face de l’existence dont l’autre est la vie volontaire. Il ne renonce pas à vivre, à créer dans la réalité la poésie dont l’œuvre est l’expression durable, et, rançon, l’œuvre risque de périr si la vie fait faillite (car il n’existe peut-être pas de traverse entre ce chemin et le premier).
L’écrivain de la seconde espèce peut difficilement éprouver pour ceux de l’autre chemin autre chose qu’indifférence ou mépris ; c’est Rimbaud jugeant Verlaine au moment de la Saison ; Rimbaud où chaque mot est volonté pure, Verlaine « de ci de là, pareil à la... »

La volonté crée l’âme ; la volonté est au commencement, à la pointe du jour, inanalysable, confondue dans la simple existence. L’âme, ses mystérieux édifices, ses nuées colorées par un soleil éternellement invisible, dont seulement l’éclat tamisé est déjà intolérable, est le reflet du monde réel dans le lac qui s’approfondit entre les barrages de la volonté, sans quoi tout s’écoule et s’évanouit. Et ce lac lui-même, et ces barrages, sont une image que mon esprit se donne de l’existence qu’aucune image ne peut enclore.


1941
[28 ans]

3 avril 1941

Se maintenir au point de rencontre de la réalité de la vie (sans cesse renouvelée, ne pas s’attarder), avec la réalité des arts, de la création personnelle. La définition ne suffit pas ; seul le travail peut rendre compte du foisonnement. Patience nécessaire ; limitation au moment donné ; ne jeter que de rapides coups d’œil sur l’horizon.
Hier, j’ai aperçu Sartre, libéré du camp de prisonnier. Cela m’a remis en tête diverses contrariétés, qui sont à balayer absolument. Je prendrai en horreur le grincement et les contorsions de la passion où l’amour-propre est dominant ; telle était celle qui me poussait à la conquête de Colette ; j’ai honte des lettres qu’elle a de moi, et qu’elle est bien capable de montrer, comme elle m’a montré celles de Sartre.


1945
[32 ans]

3 avril 1941

Se maintenir au point de rencontre de la réalité de la vie (sans cesse renouvelée, ne pas s’attarder), avec la réalité des arts, de la création personnelle. La définition ne suffit pas ; seul le travail peut rendre compte du foisonnement. Patience nécessaire ; limitation au moment donné ; ne jeter que de rapides coups d’œil sur l’horizon.
Hier, j’ai aperçu Sartre, libéré du camp de prisonnier. Cela m’a remis en tête diverses contrariétés, qui sont à balayer absolument. Je prendrai en horreur le grincement et les contorsions de la passion où l’amour-propre est dominant ; telle était celle qui me poussait à la conquête de Colette ; j’ai honte des lettres qu’elle a de moi, et qu’elle est bien capable de montrer, comme elle m’a montré celles de Sartre.


1945
[32 ans]

19 août 1945

Si le manuscrit auquel tu travailles n’est pas pour toi une aventure avec ses surprises, ses étonnements, ses lointains, ses retraites silencieuses, - c’est que ton travail n’est pas bon.

20 août 1945

Ma vocation, c’est d’être léger, de disparaître (anticiper sur l’inévitable) - et le seul travail qui s’accorde avec cette vocation est le travail poétique. J’aborde chaque fois en tremblant le roman que j’écris.

Chez ma tante Marie, on apporte à la fin du repas sur la table une cave à liqueurs en bois rare, fermée.
- Oh, un nouveau poste de radio, dit ma mère. Qu’il est beau.
- Mais c’est une cave à liqueurs, dit mon oncle. Tu la connais bien.
On ouvre la cave.
- Mais oui, dit ma mère, j’avais oublié.

Je suis à côté d’elle à table. Elle me prend pour mon cousin Claude et me sert copieusement du pâté : - Tiens, tu as faim.
- Mais non maman, je ne suis pas Claude. Mais elle ne m’entend pas et je ne proteste plus.
Sortie de la maison et du petit tracas journalier, ma mère perd la tête ; dans la maison, entourée des objets qu’elle connaît, sachant où ils sont, la chatte miaulant autour d’elle, elle est tranquille, elle se reconnaît aussi, et elle est assez heureuse, et même fière de moi.

La souffrance est l’expiation de la singularité.


1948
[35 ans]

5 mars 1948

Un télégramme de Paule Thévenin m’annonce la mort d’Antonin Artaud. « Il vous comptait parmi ses amis. » A l’asile de Rodez. Dans sa chambre d’Ivry. Au 84. Il prenait sur lui nos délires, les laissait prendre, et restait intact.
Une lutte acharnée jusqu’au dernier moment contre l’inertie des choses.
Les misère, les tristesses, les fatigues, les abandons (des autres et de moi-même), ils n’ont jamais que le sens que je peux leur donner. A partir d’une expression, et, avant elle, à partir du silence.

— -

Pour les notes, consulter l’ouvrage
Henri Thomas, Carnets 1934-1948
Éditions Claire Paulhan, 2008

© Claire Paulhan
© Nathalie Thomas

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