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Henri Thomas : portrait.
Par Corinne Amar

 

Photo de Henri Thomas, 1947 Henri Thomas en 1947
« Au dos de cette photographie
l’écrivain a inscrit :
Pour Jean Paulhan, cette dissymétrie,
amitié
Henri Thomas »
Photo D. R. Collection particulière

Si l’on veut d’abord entendre la voix de Henri Thomas (1912-1993), cela pourrait commencer ainsi, au hasard de pages poétiques, comme une esquisse d’autoportrait, quelque part là, en filigrane : « Je cherche et j’ai trouvé des poèmes au bord de la mer, comme on cherche des fragments de bois ou de pierre étonnamment travaillés et polis par les flots./ Ces poèmes résultent eux aussi du long travail, du long séjour de quelque chose dont l’origine, la nature première m’échappent (comme je ne saurais dire d’où viennent ce galet, ce poisson de bois lourd), dans un milieu laborieux qui est moi-même - conscience ou inconscient continuellement en mouvement./ Les plus gros blocs d’expérience doivent à la longue s’y réduire en formes nécessaires et singulières, complices des yeux (du lecteur)./ Il m’est arrivé de retrouver la poésie, après des mois de silence. » (Poésies, éd. Gallimard, 1970, préface de Jacques Brenner.)

Avec son oeuvre (une cinquantaine d’ouvrages) et dans l’écho du temps ordinaire, extraordinaire, « un homme raconte son histoire... ». Elle commence par un journal - dont les Carnets 1934-1938, publiés aujourd’hui aux éditions Claire Paulhan nous ouvrent les premières jeunes années d’adulte. Parfois encore, elle se glisse derrière un personnage de roman, et il nous le dit : « Les personnages de ce petit roman ne se séparent pas de l’auteur : Ils sont l’auteur, mais jeune, en plusieurs personnes, et surtout en Roger Bourcier, il est tellement l’auteur, qu’il est impossible de parler de lui sans évoquer le paysage de Saint-Samson, près de Morlaix, où est né ce récit, et le jeune homme que j’étais, appliqué à la tâche de vivre et d’écrire, à la tâche d’étudiant volontairement raté et de vivant insatisfait. Tout ce qui lui advient m’est arrivé. Ses émerveillements d’amoureux craintif, son angoisse devant la vie, c’est moi. Le lecteur d’aujourd’hui s’y reconnaîtra car tous les jeunes gens, d’une génération à l’autre, passent par là, sous des formes imprévues. » (Le Cinéma dans la grange, 1992).
Cette histoire « ...celle de tous et de personne », pour être racontée, a pris des formes multiples, et son auteur a pris son temps ; à la fois, poète, romancier, traducteur de Shakespeare, Melville, Stifter, Goethe, Pouchkine, d’autres encore... ; attiré par les départs, les voyages, épris de la proximité de la mer et des îles (l’Angleterre, la Corse, Houat...) solitaire volontiers - quelques amis chers, un ou deux maîtres -, migrateur continuel promenant ses résolutions sous le ciel qui leur convenait, et n’écrivant qu’en mêlant existence et oeuvre.
Henri Thomas naît dans les Vosges, d’une mère institutrice et d’un père cultivateur qui meurt à la fin de la guerre 14-18 ; absence quasi immédiate de figure paternelle, manque irremplaçable, sentiment précoce de la « déposséssion » et de la tragédie, déchirements intérieurs inguérissables, qui habiteront l’homme et l’oeuvre. Il fait des études à Paris, en lettres et philosophie, devient l’élève d’Alain, il est brillant. En 1934, il renonce au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure, préfère une vie libre, à la profession de l’enseignement (- publié en 1960 et prix Medicis, son roman John Perkins fera le récit largement inspiré de ces trois années passées en Khâgne). L’étudiant rencontre Gide qui l’encourage à écrire, et ses premiers poèmes paraissent, en 1938, dans la revue Mesures. En 1940, il sert au régiment des Tirailleurs algériens, en Moselle. La même année, son premier roman - récit autobiographique -, Le Seau à charbon est publié et des poèmes paraissent, en 1941, sous le titre Travaux d’aveugle. Il épouse, en 1942, Colette René Gibert qui deviendra l’une des « filles de coeur » d’Antonin Artaud. À cette période, il fréquente André Gide, Jean Paulhan, publie dans diverses revues littéraires, voit sa première traduction éditée : Sur les falaises de marbre, de Ernst Jünger. Il devient traducteur pour la BBC à Londres, de 1946 à 1958. Avec Marcel Bisiaux, Alfred Kern, André Dhôtel et Jacques Brenner, il fonde la revue 84, à laquelle collaboreront aussi Antonin Artaud, Pierre Leyris. Sa vie sociale, affective, est tourmentée, sa rupture d’avec sa femme, douloureuse. Alors, il cherche à partir, encore. Chercher « ailleurs » le monde, aller voir « derrière », comme le collégien qu’il était, celui qui contemplait les montagnes cernant Saint-Dié et pensait : « ces barrières noires couvertes de neige et vraiment impassables pour un piéton, derrière, il y a un monde... » En 1958, il part pour les États-Unis où il enseigne la littérature française dans une université du Massachusetts. À son retour en France, deux ans plus tard, il travaille comme lecteur des manuscrits de littérature allemande chez Gallimard, poursuit parallèlement la traduction de grands auteurs. Il est juste observateur, fin analyste, et son « oeil » le fait craindre du monde littéraire. Il a déjà publié quatre recueils de poésie, deux recueils de nouvelles, cinq romans, ses traductions de l’allemand, de l’anglais, du russe, et un recueil de critiques, La Chasse aux trésors - essais qu’il a réunis, sur Verlaine, Supervielle, Saint-John Perse, Melville, Larbaud, Paulhan... Il demeure discret. La Cible reçoit le prix Sainte-Beuve en 1956, le Femina, en 1961, lui assure la reconnaissance avec Le Promontoire.
Années de formation, rudesse douloureuse de la jeunesse, années de voyages et vagabondages, quête de l’ancrage : il puise son inspiration dans les périodes de sa vie. D’un roman à l’autre, ses personnages sont, comme lui, sans cesse en mouvement et toujours sur le départ, mal à l’aise dans l’existence ordinaire et pourtant dans l’enchantement dans la vie, affectionnant les lieux de passages, « trains, gares, hôtels, où, sous le signe du provisoire, se jouent leurs destins », si sensibles à la déréliction humaine, dépossédés qu’ils sont de leur propre monde, étranger pour toujours, si sensibles, pour cela même, à la vie.
« Tous les personnages d’Henri Thomas, écrit Alain Clerval, sont des rêveurs, mais des rêveurs d’une espèce singulière. Contrairement à ces hommes d’une idée ou d’une passion qui refont le monde à leur mesure, ils font appel à l’imaginaire comme au seul recours capable de les soustraire à la vérité qui les consume et les dévore. »
Il vit à Paris après la mort de sa seconde épouse Jacqueline Le Béguec, en 1965. En 1970, le prix Valéry Larbaud couronne l’ensemble de son oeuvre. Sa fascination pour la mer et les gens de la mer l’emmène en Bretagne. Il s’installe en 1982 sur l’île de Houat, puis en 1988 à Quiberon, dont il s’inspire pour écrire La Joie de cette vie. « Je ne sais rien ; je dispose seulement de mots, et encore pas de tous, pas souvent au bon moment. J’ai trouvé le moyen d’écrire (roman) avec la lenteur, la régularité, la légèreté, la spontanéité stendhalienne. Aucun critique ne fera le rapprochement. » (La joie de cette vie, Gallimard 1991). Il meurt le 3 novembre 1993.

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