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Histoire de lettre, 1969 : le premier e-mail

édition du 21 février 2001

C’est un paradoxe comme l’histoire des techniques en propose à la pelle : le réseau internet n’a nullement été conçu pour véhiculer des correspondances privées, et pourtant, c’est l’e-mail qui fut le premier moteur de son développement ! L’ancêtre d’Internet, Arpanet, a été créé en 1969 par l’Advanced Research Projects Agency (ARPA) du ministère de la Défense américain.
Les avis divergent sur son but exact : favoriser le partage de données entre ordinateurs, ou permettre aux données stratégiques de circuler même dans l’hypothèse d’un désastre nucléaire ? Le principe en tout cas était d’y découper l’information en « paquets » indépendants, chacun cherchant au mieux son chemin à travers le réseau, le fichier étant reconstitué à l’arrivée : de sorte que même si une partie du réseau est hors service, l’information peut y circuler. C’est toujours le principe du protocole TCP/IP (Transmission control protocol/Internet Protocol), introduit en 1983 sur l’Arpanet et repris ensuite par l’Internet. Sans doute, les scientifiques utilisant l’Arpanet eurent vite la tentation de l’utiliser pour véhiculer des messages plus ou moins privés... Mais encore fallait-il un programme pour les envoyer, les lire, un système d’adressage, etc.
Parmi bien des tâtonnements, deux étapes majeures sont dues à Ray Tomlinson, ingénieur de Bolt Beranek & Newman, une firme de Cambridge chargée par l’ARPA de construire l’architecture du réseau. En 1971, Tomlinson mit au point le premier programme de courrier électronique pour Tenex,le système d’exploitation alors utilisé par la plupart des machines de l’Arpanet. En fait il y avait deux programmes : SNDMSG pour envoyer les messages, READMAIL pour les lire. Mais ces programmes n’avaient été créés que pour un usage local, non à travers le réseau. Début mars 1972, Tomlinson envoya le premier e-mail d’une machine à une autre, à l’aide d’un troisième invention de son cru, CPYNET : un programme de transfert de fichiers. Pourtant ce message ne fut échangé, à la vérité, qu’entre deux machines locales, donc sans passer véritablement par le réseau... Mais Tomlinson avait « ouvert la porte », et d’ailleurs, si ses programmes primitifs ont disparu, sa quatrième innovation, elle, est toujours présente : il fallait en effet des adresses électroniques pour l’utilisateur et pour la machine utilisée, donc un signe pour séparer les deux ; et un signe qui, de préférence, n’ait aucune chance de se retrouver dans les adresses elles-mêmes.
Tomlinson choisit l’arobase, en effet un des symboles les moins utilisés du clavier, sans avoir conscience qu’il créait une icône si puissante qu’aujourd’hui elle symbolise à elle seule le réseau. Un an plus tard, une étude de l’ARPA montra que le courrier électronique représentait, à lui tout seul, les trois quart du trafic de l’Arpanet ! Il n’était pas encore question d’hypertexte ni de web : le premier développement du réseau internet est dû presque entièrement au courrier électronique.

Sylvain Jouty


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