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Extraits du Livre 1, histoires du Prince et du chien

Roman par mail, Anne vauclair

PREMIERE PARTIE

Histoire d’Anna
Il enjambait la mer d’un seul pas, éclaboussant les cheveux d’Anna, les yeux d’Anna, les bras d’Anna. Il persiste à rester sur cette marge inconfortable où les lignes sinueuses, irrégulières tracées sur la feuille ne lui rappellent rien.
Nous pourrions le mettre au fond de la tombe une fois pour toutes mais ce serait aller un peu vite.
Qu’il nous montre comment le mouvement doux et répété des vagues déplace les grains de sable en lignes successives et régulières, comment l’on sort des labyrinthes souterrains d’une petite ville d’Italie où jappe un chien trop bavard, comment, aussi, les fruits verts deviennent légers en mûrissant, et comment le bruit des vagues parvient enfin aux oreilles d’Anna, comment l’on descend des arbres sans glisser sur les branches trop souples, comment l’on passe du jour à la nuit sans que rien ne disparaisse.

Histoire de Manon
Elle est remontée avec le panier où des fruits encore verts faisaient penser à des visages d’enfants. Elle s’est approché du lit où il dormait, sa main s’est glissé sous les draps, Dans la chambre, les anges tournaient de plus en plus vite, et quelqu’un a poussé le verrou, il lui a glissé des mots dangereux dans le creux de l’oreille.
Plus tard, son corps se penchait encore une fois sur la flaque d’eau, elle apercevait les étoiles qui depuis longtemps étaient mortes. Quand elle s’est retournée, elle a vu la foule qui envahissait la place. Les fruits mûrs comme des têtes d’enfants glissaient du panier. Elle lui dit :
J’ai pour toi d’autres paysages en ruine, des maisons de dentelle qui risquent à tout moment de s’écrouler, j’ai aussi un personnage masculin qui ne cesse d’oublier sa cravate dans les chambres d’hôtel et une jeune fille qui l’attend sur une place d’Italie en mangeant des pizzas.
Mais pour l’instant il s’est endormi, il tenait dans ses mains un livre qu’il n’a pas ouvert. Par la fenêtre, un morceau de ciel surplombe on ne sait quelle forêt ou place de village.

DEUXIEME PARTIE
31 mai 1999 ; 10H04,
Tolecteur@cicv.fr
From : narratrice
Subject : histoire 1 et 2
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Histoire du chien
Le Personnage énumère le noms des lieux qu’il a photographiés, il évoque les maisons de dentelle très fragiles de la ville semi orientale, la ville souterraine, les forêts équatoriales, tropicales, toutes les forêts du monde, enfin la petite ville d’Italie. On revient toujours à la petite place ronde où une jeune femme attend que l’histoire se saisisse d’elle, c’est ici que tout commence pour elle, et c’est ici que s’achève l’histoire connue. Les prises de vue se sont élargies, on aperçoit des rues qui s’échappent en étoile et le marchand de pizza : c’est un gros monsieur très rouge penché sur un comptoir, de la sueur coule de son front. La même jeune femme se penche sur une immense flaque d’eau, son visage est rempli de taches, au-dessus d’elle il n’y a pas d’étoiles ou pas encore. On dirait qu’elle s’est elle-même perdue dans un souvenir, à moins qu’elle n’attende quelqu’un.

Histoire du prince
même jour
Quand il entre par la fenêtre, je sens son souffle contre mon oreille. Il me dit encore une fois : tu m’as attendu toute la journée et puis toute la nuit, tu ne savais plus si la fête s’achevait ou n’avait pas encore commencé, tu étais seule sur la place et ton visage était penché sur une flaque d’eau, je le voyais par dessus ton épaule et tous les deux, nous le regardions. Le marchand de pizzas suait à grosses gouttes, on sentait l’odeur chaude de la pâte. Il parle volontiers pendant quelques minutes, je dois sourire dans mon sommeil même lorsqu’il s’éloigne.

TROISIEME PARTIE

Histoire d’Anna
C’est un jeu entre nous. Il n’y a pas de portes donnant sur de grandes solitudes. C’est une invention pour se faire peur. Parfois nous y arrivons. Quand je me mets à pleurer ça le fait rire.
Il n’y a pas de ville non plus. Nous passons toutes nos journées dans un grand jardin sauvage. Il me raconte des histoires terribles. Il n’y personne d’autres que lui et moi, je frisonne, je ne sais plus si nous sommes en vacances ou s’il faut se résigner à rester ici. Le monde n’a peut-être pas complètement disparu. Il me dit que nous sommes condamnés à rester ici jusqu’à la fin de la guerre. Je me demande de quoi il parle. Les guerres sont depuis longtemps finies et nos parents ne devraient pas tarder à revenir. Les portes qu’on a ouvertes en jouant, il affirme qu’elles sont bien fermées, que c’est un jeu et qu’il faut savoir accepter les règles, même si, parfois, elles sont cruelles. On dirait qu’il n’a jamais peur. Je me demande s’il trouve que le jeu est amusant.
-Les portes sont fermées maintenant, tu peux bien me le dire si c’est un jeu ou si elles risquent à tout moment de s’ouvrir.
-Derrière, une ombre gigantesque est prête à s’engouffrer dans le jardin. C’est une ombre froide qui s’avance lentement pour qu’on ait suffisamment peur.
Il ouvre de grands yeux quand il dit cela, j’aimerais que maman revienne.
Il paraît qu’elle ne doit pas venir nous chercher.
-Tu vas longer le mur en faisant attention à la route. Il ne faut regarder personne, et marcher très vite comme si tu étais pressée. Tu n’auras pas l’air inquiète, les gens n’aiment pas ça.
Lui, il a des choses à faire, il me rejoindra avant que je n’arrive à la maison. Je lui demande si c’est un nouveau jeu, il ne répond pas.
C’est un nouveau jeu. En fait il n’y a pas de maison, personne ne nous attend, c’est la guerre, il faut se dépêcher avant que la nuit ne tombe. Il ne faut regarder personne, il faut faire semblant que la ville est pleine de monde, que quelqu’un est à notre recherche. Nous nous sommes donnés rendez-vous près d’une place que nous connaissons parce que maman nous y emmenait manger des glaces. C’était il y a longtemps, avant le jardin, avant que nous n’inventions les portes solitaires et invisibles qui nous font tellement peur.
Il sourit encore avant que le jeu ne recommence. Il m’a laissée seule dans le jardin, je dois attendre que la nuit soit tombée. Le soleil est pourtant encore très haut dans le ciel. Je me demande si le jeu a déjà commencé ou s’il faut attendre d’avoir passé la porte du jardin.
J’ai grimpé sur la petite échelle qui est contre le mur qui longe la route. Je l’ai regardé s’éloigner. Je ne voulais pas prendre le risque que la porte s’ouvre et que les ombres envahissent le jardin, alors je suis allée vérifier si le verrou était bien tiré. De ce côté-là en tout cas, il n’y avait pas de danger.
En s’éloignant il pense :
Je lui construis une ville chaque jour et chaque jour elle la détruit. Elle croit que la vie est comme ça.
Lui aussi, il se fait des illusions, c’est maman qui le dit. Elle affirme que c’est lui le plus malade de nous deux. C’est vrai qu’il a besoin de moi. Il croit que j’avale toutes ses histoires. Mais pas toujours. Parfois je fais semblant d’avoir mal au ventre. Il est bien obligé de s’occuper de moi. Il m’aime bien à sa façon et de temps en temps je vérifie. L’autre jour ça n’a pas marché. J’avais pourtant les larmes aux yeux. J’avais pensé à une histoire terrible où tout le monde mourait, je restais seule dans le jardin, les larmes sont venues tout de suite. Le pire c’est que je pleurais sur moi et pas sur les autres bien qu’ils soient morts dans des conditions épouvantables. Mais il ne m’a pas crue, il m’a secouée par les épaules en me disant qu’il fallait que j’aille me cacher si je ne voulais pas que les cavaliers du désert m’emportent avec eux. Pour lui faire plaisir, je suis allée me réfugier près du petit poirier qui ne donne plus de fruits. Il est tout rabougri mais il résiste. On sent parfois qu’il est vivant. J’ai caressé l’écorce pour passer le temps, j’ai même posé mes lèvres sur le tronc. (Une autre histoire est venue dans ma tête, mais je l’ai chassée, je la connais trop bien : je suis dans une forêt et un chien me poursuit, il déchire ma robe, je n’ai pas le temps de monter dans l’arbre.) Parfois j’en ai assez du jardin. Maman disait que ça finirait mal. On ne peut pas encore le savoir puisque ce n’est pas fini.
Parfois dans le jeu, il m’oublie au pied de l’arbre. Le chien a mangé ma tête.
Il me ramasse pendant la nuit, je respire à peine, maman va être fâchée, il m’embrasse, il me parle doucement pour me réveiller. Mon cerveau est presque mort, c’est long à revenir, il a de la patience. C’est ça que je préfère. J’en profite un peu même lorsque je suis tout à fait réveillée. Je garde les yeux fermés pendant qu’il caresse mes cheveux. Son inquiétude est un peu distraite par le vent du soir. Il sait lui aussi que je suis réveillée qu’il n’y a plus de danger. Je sais et il sait que tout cela n’est qu’un jeu mais tellement nécessaire. C’est à cet instant uniquement, lorsque nous sommes à bout de souffle, que nous nous retrouvons le mieux. Le vent du soir tourne autour de l’arbre rabougri, les portes se ferment. Il me secoue à nouveau, il m’appelle :
-Anna, Anna, réveille toi, il faut rentrer. Avant nous rentrions à la maison maintenant il n’y en a plus.
Je dois me lever, il fait nuit et c’est la guerre, les cavaliers du désert ont envahi la ville. j’ai oublié l’heure, le rendez-vous, j’ai faim. J’aimerais que maman vienne me chercher mais maman ne viendra pas, elle est morte l’an dernier et c’est la guerre.
J’ai poussé la porte du jardin.
Il y avait du monde dans la rue, des gens de toutes sortes, ils marchaient vite, la tête baissée. Je ne me souvenais plus qu’il pouvait y avoir tant de monde. Les femmes portaient de grands chapeaux, si bien qu’on ne voyait plus leur visage. J’avais mis sur ma tête un béret à large visière que mon frère m’avait dit d’emporter le matin même parce qu’il pleuvait.
J’ai emprunté le chemin habituel qui longe le mur du jardin. j’hésitais sur le chemin à prendre. Finalement je me dirigeai vers la maison. Il était trop tard pour jouer.
On devait m’y attendre, on était sans doute inquiet de mon absence prolongée. Je ne pensais plus qu’à cela, arriver à la maison, pousser la lourde porte et m’engouffrer dans le corridor qui sent la cire. J’irais m’asseoir à table où tout le monde m’attend.
Je pressai le pas pour que cet instant arrive très vite, l’angoisse avait disparu, je me hâtais la tête baissée, le béret enfoncé sur la tête.

Anne Vauclair, (CICV Pierre Schaeffer) expérimente des situations d’écriture et de langage, qu’elles soient liées au multimédia - ou à l’espace physique - lectures, affichages, mises en scène de textes dans des lieux particuliers-. De la fiction au texte théorique, en passant par le documentaire La revue "Glané"


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